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Tarwater, Anticon, Mocky, Les Georges Leningrad, Ark, Carl Craig, Fuckaloop (Festival Elektricity)

Cartonnerie, Reims   04 juin 2005

Concert à ne pas manquer

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    C’était la soirée de clôture d’une espèce de festival de musique électronique étalé sur une semaine. Ce soir, j’étais surtout venu pour Anticon, le label de hip hop californien. Plus tôt dans la semaine, à Tourcoing je m’étais déjà frotté les mains en pensant à eux au moment de pénétrer dans la salle du Grand Mix. Un échauffement de courte durée puisque les blancs rappers étaient encore en Espagne, à calculer les temps de transport entre Madrid et le Nord de la France. Concert annulé. Aargh. Je me suis finalement refait en m’incrustant dans la soirée post-examen de fin d’année des étudiants de première année de l’IEP de Lille. C’était en plein air, dans le parc de la citadelle. Il faisait noir, difficile de deviner les seins des filles, à part en les touchant. Et côté musique, il y avait un garçon et sa guitare sèche. Il s’essayait à Radiohead. Mon copain Jean-François nous interpréta Y en a des biens de Didier Super.
    Bon à Reims, j’ai pas de copain, il n’y a pas de parc digne de ce nom, pas d’IEP non plus. Ils avaient intérêt à être là, sans cela…

    Sans cela, il faudrait assister aux performances successives de Tarwater, Mocky, Les Georges Leningrad, Carl Craig, Ark, avec champagne au bar, un bel éclairage, des seins qui bougent… la purge quoi.
    Mais à 22h26, 4 minutes avant l’heure annoncée d’après mon téléphone portable, un blanc habillé d’une veste et coiffé d’une coupe à dégoûter Pierpoljack du reggae, s’avança sous le faisceau qui éclairait la scène du cabaret de la Cartonnerie : « Welcome to you, large number of people, I am Telephone Jim Jesus from Anticon ». Alléluia. Ils sont là.
    Telephone Jim Jesus, ne rappe pas. Il possède quelques appareils d’où il envoie des plages instrumentales, quelques paroles enregistrées. C’est assez serein, l’expression d’une avant-garde hip hop éloignée des clichés machistes et guerriers du rap industriel. Les jeux de lumière, comme souvent dans cette salle, sont très beaux et donne du relief à une musique qui ne me transporte cependant pas plus que ça.

    Au même moment, les Allemands de Tarwater commence à jouer sur la grande scène. Ils ne sont que deux, Bernd Jestram et Ronald Lippok, une guitare, des claviers, des ordinateurs. Il y a très peu de public. Beaucoup moins, par exemple, que pour les Hurlements d’Léo. C’est vraiment dommage au regard de la qualité et de la diversité de l’affiche. A côté de ça, il y a un service d’ordre étouffant, qui ne cesse de circuler entre les spectateurs, à la recherche du moindre écart. Les vigiles portent tous le même tee-shirt sur lequel est écrit Sad Protection. C’est bien trouvé. La musique de Tarwater est elle aussi assez triste. Le chant est murmuré. Les atmosphères sont dignes du dernier voyage d’un sous-marin nucléaire avant son démantèlement. Mais il y a un souffle, ténu, que n’avait pas Telephone Jim Jesus. Le son et le propos sont plus précis et en même temps plus poètique. On entend du clavecin, un vrai harmonica. De nouveaux morceaux, de plus anciens, comme All of the ants have left Paris. C’est beau. Je quitte toutefois l’endroit à pas de fourmi pour retourner voir celles d’Anticon (la fourmi est l’emblème du label).

    Sur scène Telephone Jim Jesus a été rejoint par Pedestrian. On franchit ici un premier cap, niveau dinguerie. Et il y en aura d’autres dans la soirée. Pedestrian est barbu et, au moment où j’arrive, il s’adresse au public comme un prêcheur à ses ouailles dans un style typique des évangélistes américains avant de se lancer dans un rap un peu plus orthodoxe. Même avec le livret sous les yeux, il est difficile de comprendre les paroles ou même de s’y retrouver dans les structures des chansons. C’est plutôt engageant, sautillant comme les raps de Beck sur son premier album pour Geffen, Mellow Gold. Le discours de Pedestrian est toutefois bien éloigné de l’attitude ironique et cool du blondinet Hansen. L’obsession de la mort traverse la plupart de ses textes jusqu’à citer la disparition de W.G. Sebald (1944-2001), un écrivain allemand au style funèbre (Les anneaux de Saturne chez Actes Sud, très beau livre). Je n’aurais pas trop le temps de me faire une idée plus précise du style de notre hip-hopeux. Son set fut assez court. Après lui, Sole.

    Le seul, l’unique. Sole, c’est le rappeur dans toute sa splendeur. Un type et des mots. Un observateur, qui se coltine la réalité, qui réagit, qui écrit, qui écrit, qui écrit et qui nous recrache tout à longueur de disques et de concerts. C’est l’intranquilité faite homme, « Wishing i was at peace, but wherever i sit, i’m stuck with myself ».
    Il y a deux ans, je l’avais vu sur la Guinguette Pirate à Paris devant un public de fans. Il avait continué à chanter à la fin malgré une coupure de courant, a capella. Le public ne voulait pas le laisser partir. Alors, il continuait, sans fin, intarissable, son flow ne pouvant se limiter à un concert, à un lieu, à un pays, sa bouche, un volcan en fusion, ses paroles, une lave, l’univers un gigantesque Pompéi.
    Ce soir, il est accompagné d’un guitariste et d’un batteur, recrutés en Espagne, où il vit actuellement. Il aurait été intéressant d’entendre ce que donne ses titres avec uniquement ces deux musiciens espagnols. Au lieu de cela, les Ibères jouent par-dessus les instrumentaux de l’Américain. Ca reste du très sérieux. Sole est à la hauteur de sa réputation. Une mitraillette humaine.

    Au-dessus, dans la grande salle, les spectateurs et les danseurs se font plus nombreux pour le set DJ d’Ark. C’est un autre univers, moins pesant, plus hédoniste. En débardeur, Ark s’agite sur ses platines avec une belle énergie. De la bonne techno. Je ne reste pas longtemps. Je redescends voir Mocky.

    Canadien exilé à Berlin, Mocky appartient au même univers musical que son compatriote Gonzales. C’est un showman prêt à toutes les blagues et à toutes les danses. Il chante, rappe, joue du clavier et avec lui, un batteur, un bassiste, un DJ vont s’associer pour renverser le public du cabaret. Ils jouent un funk assez stupide, une caricature très entraînante que Mocky surjoue en s’affublant d’une perruque de libertin, d’un masque de singe ou encore d’énormes oreilles de Mickey pour son fameux titre Mickey Mouse Motherfucker. C’est excellent. Son groupe est sur la même longueur d’ondes déconnantes que lui. Musicalement, ça chaloupe. C’est là que je vois plein de seins bouger. C’est tout à fait le genre de spectacle qui me met en joie.
    Au-dessus, le grand raout techno continue. Sur la piste de danse, un homme dans un fauteuil roulant s’éclate. Et ça aussi, ça fait plaisir à voir.

    Je croise Barcella, le jeune chanteur. Toutes ces bonnes vibrations lui montent au cerveau. Il se demande s’il va continuer longtemps dans la chanson française. En tout cas, cela ne peut qu’enrichir son travail. Dans les parages, il y a aussi Lori Sean Berg alias Docteur Schönberg, Néman et David-Ivar Herman Düne qui ont joué plus tôt dans l’après-midi, toujours dans le cadre de ce même festival, prêt à inclure un peu de folk au milieu de tous ces beats électroniques.

    Les Georges Léningrad ne sont pas non plus d’authentiques artistes électro. Sont-ils même des êtres humains ? La question peut se poser devant le spectacle de ce trio d’hurluberlus masqués qui annonce leur arrivée sur scène par un massacre de claviers digne d’un spectacle de fin d’année dans un institut spécialisé (pour ne pas écrire asile d’aliénés homicides). Ce sont mes préférés de la soirée. Il y a la dégaine d’abord, donc. Un masque noir pour le zombie-batteur, qui ressemble à Romain Duris dans Arsène Lupin, un masque en tissu bariolé et des bras maculés de signes cabalistiques pour le zombie-clavier, une robe en tulle dégoûtante pour la zombie-chanteuse qui se trémousse comme une poule, bien grasse, dont on vient de couper la tête.
    Et il y a le bruit, surtout. La zombie-chanteuse éructe toute une série d’onomatopées hystériques sur fond de claviers distordus et de rythmes syncopés. Un peu comme si Lydia Lunch avait terminé en pute à camions en Asie centrale avec Jad Fair comme mac. Elle aurait perdu toute son aura new-yorkaise, gagné plein de maladies tout en convertissant les habitants des steppes aux plaisirs punks. Faut connaître... c’est sûr. En tout cas, la déjante était à son maximum et l’interprétation dépassait en folie les versions du disque, Sur les traces de Black Eskimo. Il est à noter que les filles qui ont commencé à danser avec Mocky ont continué avec Les Georges Léningrad. Ce n’était donc pas totalement cacophonique, mais bien de l’honnête musique dansable…

    Il commençait à se faire tard. Carl Craig faisait son frimeur dans une autre salle. Intéressant. Je ne danse pas, malheureusement. Je faiblissais sérieusement. Je patientai jusqu’à Fuckaloop, soit le tandem Tacteel et Para One, producteurs notamment pour TTC et l’excellent projet L’atelier (il y a deux ans). Décidemment trop fatigué, je n’en retins rien.

    Photos consultables sur le site www.elektricity.org

    Signature : Bertrand Lasseguette
    le 07/06/2005
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