Chronique Hypo et dDamage
D’abord le concept. Deux musiciens, Hypo et dDamage, sont enfermés dans une sorte de bulle. Ils sont condamnés à jouer ensemble ou séparément pendant 24 heures d’affilée. Cette performance s’inscrit dans un projet plus large à l’initiative de deux artistes plasticiens Nathalie Bles et Serge Stéphan. Ils l’ont nommé You know : fun, disorder. On verra plus loin que ce désordre est très strictement organisé.
Nous sommes au Point Ephémère, lieu de concert, et donc aussi de créations plastiques. Le week-end du 18-19, alors que je faisais le plein de bières au Luxembourg, un vernissage a eu lieu. Les esthètes ont pu découvrir un espace recouvert de lavabos et cuvettes WC en céramique, accompagnés de boudins noirs en skaï rembourré. Dans un coin, en hauteur, une bâche imprimée est tendue. Et enfin, il y a ce module de la « maison bulle » créée par l’architecte Jean-Benjamin Maneval en 1968. Son idée était, je crois, de proposer un lieu de vacances peu onéreux pour les ouvriers. La maison se composait de plusieurs bulles en matières synthétiques reliées entre elles telles les atomes d’une molécule, à chaque bulle correspondait une pièce. Ici, je ne vois qu’une de ces bulles. Cela fait penser à une soucoupe volante. L’extérieur est blanc, l’intérieur est bleuté. Il y deux grandes fenêtres en plexiglas.
Pour être complet, l’exposition comprend aussi un disque, The d., 33 tours et trois face. Cette dernière accueille la collaboration d’Hypo et de dDamage, raison de leur présence dans la bulle.
J’ai eu le temps de prendre quelques photos, mais les Fun, Disorder ont insisté pour m’en interdire la diffusion. Il était question de contrôle de l’image, d’ici et maintenant, enfin… des billevesées petites-bourgeoises et mercantiles. M’interdire de prendre une photo (sans flash pour ne pas déranger), c’est m’interdire un regard, c’est la négation de l’art. Par contre eux, ils y allaient avec leurs caméras. Ils ont même fait venir un photographe professionnel, plus grand et beau que moi, bellâtre que j’aurais bien vu en couverture d’un roman de la collection Harlequin. Vous l’avez compris, je suis allergique au droit à l’image.
Mais heureusement, je n’étais venu que pour la musique et celle-ci était tout à fait propre à conforter le proverbe qui adoucit les mœurs. Je connaissais Hypo pour son dernier album Random Veneziano, qui se laisse réécouter. Je n’avais, en revanche, rien entendu de dDamage. Si j’ai bien compris Hypo était celui avec des cheveux et dDamage le chauve. Dans leur bulle, ils clopent, vident des bouteilles d’Heineken et jouent avec des platines, des synthétiseurs, des ordinateurs et des micros. Pour donner un repère, cela s’inspire d’Aphex Twin. Certains morceaux commencent sur de gentils bips de jeux vidéos, puis des sons saturés s’amènent, cela devient sale, des basses pourries viennent cogner contre les parois. C’est violent et doux à la fois puisque parfois des chants de dauphins, des voix de sirènes se font entendre, eux-mêmes chantent à l’occasion. Je reconnais des titres d’Hypo, mais ils sont joués d’une manière différente, plus évidente et dansante que sur disque. Je suis totalement conquis. Je bouge la tête, je tape des pieds et c’est bien seulement parce que je suis timide que je ne saute pas dans tous les sens. Je suis encore plus heureux quand je reconnais deux remixes de The cure. Derrière le plexiglas, les deux comparses sont excités comme des aliénés. Ils bougent d’avant en arrière, hurlent dans le micro, se cachent le visage dans un bonnet. L’ambiance générale reste ténébreuse, comme un sous-marin remonté en surface pour ne trouver que du brouillard, les voix sont ouatées, mais le rythme maintient une direction et une ambiance festive, même si nous restons tous assis, couchés, debout, immobiles au milieu des cuvettes de chiottes.
A 00h30, alors que la musique se fait plus drum’n’bass, les branchés débarquent. A quoi reconnaît-on un branché ? Cette nuit là, c’est très simple. Est branchée toute personne qui ne porte pas un pull de ma grand-mère et qui vient accompagnée d’un groupe où figure au moins une Japonaise. Cette arrivée de sang frais amène un peu d’animation. Une bataille de boudins noirs en skaï rembourré s’improvise. Pendant quelques secondes, j’en ai un noué autour du cou. Ca me suffit pour cette nuit et je rentre chez moi.
Le lendemain, autour de midi, je retourne voir les reclus. A cette heure, les branchés sont chez eux, à se recharger sur le secteur, il n’y pas un seul spectateur. Les éléments de sanitaires ont été remisés contre les murs. Peut-être a-t-on dansé au milieu de la pièce. La musique, elle, continue à sortir de la bulle. Un hip hop instrumental, sans progression harmonique, avec moins de cassure, mais toujours ce son cotonneux. Je reconnais un remix de Doctor Octagon (Kool Keith + Dan the Automator), Earth People. Puis suit une sorte d’intermède avec une voix japonaise ; une interview en français accordée, on dirait, à un journaliste de RER ; du jazz chanté.
A 21h30, lavabos et cuvettes sont assemblés en tas au milieu de la pièce. Il y a moins d’auditeurs que la veille, mais beaucoup plus qu’à midi. La musique a repris de l’entrain. C’est à nouveau des bips de jeux vidéo. A 22 heures, une phrase se répète en boucle « Hello be no more ». Cela ressemble à la fin. Le silence apparaît, mais c’est un leurre et quelques secondes plus tard les machines repartent pour un tour. C’est rock, c’est bruyant, c’est sexuel. Après 24 heures, il restait encore quelques gouttes pour la gloire, juste pour dire que l’on peut toujours donner plus. Ca s’arrête tout de meme. Et là, voici la première phrase que j’entends dans ce relatif silence: “Nous sommes des Raelliennes tristes”.