
A la première écoute de
I Lose Things, j'ai pensé "génial", "absolument inédit". Tout à la fois audacieux, fun, chargé de drame et d'ombres menaçantes, cet album tenait de nombreuses qualités, un ovni dans le paysage musical français. Construit comme l'un de ces tableaux abstraits qui vous mettent en mal de les comprendre tant il vous interrogent, vous déroutent. Ils font voler les cloisons, bruts, denses, il est nécessaire d'y revenir à plusieurs fois et de les laisser grandir en vous avant d'accéder à l'intention de l'artiste.
Ce deuxième album
Second Of Joy est une nouvelle petite merveille. L'énergie qui en émerge est plus forte, me semble-t-il. Les ombres sont toujours là, toutefois la lumière a pris de l'intensité. A l'image de la chanteuse que je trouve de plus en plus radieuse en live. Plus présente, plus vibrante.
Mattis/Hege nous introduit dans un faux décor, un décor de papier. Celui de l' œuvre mystique et poétique du norvégien
Vesaas: Les oiseaux. Ce piano ne laissera rien présager de ce qui suivra dans l'album, néanmoins il en sera le fil conducteur. Apparaissant, disparaissant, fantômatique. Comme un immense jeu de reflets de celui-ci, l'album sera tendu par la même bipolarité qui oppose
Mattis et
Hege: entre rêve et réalité, poésie et pragmatisme, intuition et raison. Posant les mêmes questions que le livre, comme celle par exemple de notre relation à l'Autre, à la Mort. A la Liberté qui ne procède qu'à l'acceptation des deux premiers.
Dog Barks, au travers de l'image anodine du chien, évoque le crime, l'irrémédiable, et ses implications les plus sombres, les plus profondes. L'obscurité happe, isole le chien dans le silence, le réduit à l'état d'objet. La ballade est triste, lancinante, jusqu'à ce qu'elle s'échappe dans un sifflet d'oiseau (rejointe par des chœurs) dans un plus vaste paysage. Le son est mat, guitare et batterie conservent leur âpreté. Rupture de ton ensuite avec
Make It For Pleasure et
20 Push Ups For Mr B, dont le rythme est plus enlevé, joyeux. Et pourtant, et pourtant... On est apparemment au cœur du drame qui se reproduit à l'infini, concomitant au premier crime suggéré. La mélodie de
I Love A White Horse nous emmène ensuite dans un espace/monde parallèle à la
Lynch, brève intermède aux atours contemporains et cinématographiques qui me porte à dire que
Fiodor à bien toutes les qualités d'une plasticienne. Sa conception, éthérée, de l'espace sonore est fascinante, parfaitement mis en valeur par le travail de réalisation de
Katel. Mi-rêve mi-cauchemar, ce paysage poudré de neige est blanc comme la mort, je repense évidemment aux paysages nordiques des ouvrages de
Vesaas, traversés par elle. On revient au réel avec
Sorry For The Lashes, à son rythme effréné, ses masques de théâtre. Absurde le théâtre du quotidien où se mêlent encore rock et compositions élaborées qui cette fois s'ouvre sur des cris, de ce genre de cris où le corps entier s'échappe, à la Francis Bacon. Ce qui pourrait passer pour un soliloque à la
Beckett, s'est nappé de mystérieux symboles simples et poétiques délicatement égrenés.
Fiodor interroge naturellement notre conception de la féminité et des artifices, stratégies que la femme emploie souvent à tort afin de plaire. Boy To You reprendra d'ailleurs aussi la question du regard de l'autre, sous son aspect destructeur quand intolérant, ici envers l'androgynie, lorsqu'il use d'étiquettes, de mots scalpels, comme pour se prémunir d'une dangereuse tumeur.
Fiodor traque l'absurde dans ces moindres recoins, mais le ton reste léger et c'est ce qui charme. Pas de leçon moralisatrice et culpabilisante, elle fait état des paradoxes, s'en amuse, nous amuse. D'ailleurs le ton fantaisiste de
Lemon In The Mouth enfonce le clou de la désinvolture apparente. Force est de constater que le chaos prédomine et que c'est bien ce qu'on l'on crée qui y ramène quelque sens.
Wax Or The Habits reviendra par association aux sentiments de
Mattis. Son renoncement. La véritable mort de l'esprit. D'ailleurs le passeur disparait-il au terme du roman, comme Alice à la poursuite d'un bunnyman passe de l'autre côté du miroir, l'album se termine avec
Crossing Over sur l'image du passage, de la traversée.
L'innocence à jamais perdue sera toutefois retrouvée par de nombreuses et jolies fulgurances. Foisonnant de magnifiques idées jetées sur la toile, à la manière brute de tachistes comme
Michaux,
Tatiana Mladenovitch nous confirme son talent pour l'écriture d'ouvrages soignés. Il n'est pas aisé de suivre le fil de cette histoire qui ne se divulgue que par instants de lumière foudroyants. Elle sait se jouer du vertige qu'elle crée, qui tient souvent au fait que nous ne savons jamais clairement à quoi nous en tenir sur son discours allusif, pudique, et qui s'ajoute à notre difficulté à la situer. Mais c'est bien parce qu'elle sait ainsi s'échapper qu'elle est aussi intéressante. Elle ose convoquer ses démons, les fait danser comme on danse au Sabbat. Purification par le feu? A n'en point douter. Et si l'on se trouve confronté au vertige à l'encontre de ce miroir, c'est bien parce qu'il sait ouvrir en nous de vastes espaces...