Au milieu d'une route de campagne, le domaine du
Hot-Brass s'étend de part et d'autre de la chaussée. Nous quittons notre voiture dans un parking rangé au cordeau, et nous pénétrons dans l'établissement : une boîte de nuit avec sa piste encaissée et ses dalles à la
saturday's night fever entourée de tables basses, un bar, des écrans LCD sur chaque mur, des balcons vitrés au-dessus de la piste au travers desquels on voit des gens assis, et au plafond, de longs cheveux d'ange suspendus et une vitre qui permettra au coucher de soleil d'accompagner la première partie de soirée.
Il y a, à quelques jours près, un an, je découvrai
Lazuli qui fut pour moi la révélation de l'édition 2006 du
ProgSud. Après huit mois passés à attendre la sortie de leur troisième album, dont était déjà issu la majorité des titres interprétés à ce festival, ce n'est pas sans un certain enthousiasme que je retrouve cette formation dont l'originalité s'affiche rien que par les instruments qui les attendent sur scène. On y trouve vibraphone, marimba, percussions, métallophone, warr guitar (qui n'est pas une arme de destruction massive, mais un instrument apparenté au stick chapman, se présentant comme une basse au manche très large, et un double jeu de cordes symétrique permettant de jouer, comme au piano, accompagnement et mélodie dans un jeu en tapping à deux mains), et le plus original à juste titre, la
Léode, sorte de guitare sensitive reliée à un expander midi, inventée par son interprète
Claude Léonetti qui lui a donné son nom (
LÉOnetti+
clauDE=
LÉODE).
20h45 Les musiciens de
Lazuli entrent sur scène, avec en tête
Dominique Léonetti. Après un amical « Bonsoir les amis », il entonne
En avant doute, premier titre de l'album éponyme. Un excellent titre d'introduction, avec une atmosphère calme d'arpèges à la guitare sèche et la voix impeccable de
Dominique Léonetti, qui m'avait déjà impressionné au
ProgSud. L'instrumentation s'étoffe au premier refrain de notes cristallines de marimba, de violonnings de guitare et de
Léode, qui donnent un côté symphonique au morceau, une ambiance
William Sheller. Des battements électroniques viennent appuyer le second couplet, faisant monter l'intensité du morceau jusqu'à l'éclat de voix de « en avant doute » à vous coller la chair de poule. Le morceau explose, l'espace sonore est envahi de la puissance de toute l'instrumentation du groupe. On est littéralement submergé par la vague d'énergie libérée par
Lazuli qui nous entraîne ensuite dans une espèce de vertige musical, une mélodie rapide au vibraphone et à la
Léode, sur un déchaînement de percussions et de râles de guitare électrique. Dans une aspiration soudaine, la vague se retire, laissant réapparaître l'instrumentation délicate du début de morceau et son refrain symphonique. Sorte de douche écossaise, ce titre, un de mes préférés, a immergé en quelques minutes le public du
Hot-Brass dans le monde créatif et inventif de
Lazuli. Seule ombre au tableau (pour paraphraser un titre du groupe), le manque de fréquence basse dans le son; un son qui sera corrigé et en constante augmentation tout au court du set.
Le groupe enchaîne avec une « chanson qui parle de chansons » :
chansons nettes. Petit flottement en début de morceau qui aurait pu passer inaperçu si les musiciens ne s'étaient pas trahis par de multiples échanges de regards et de sourires révélateurs. On notera d'ailleurs avec ce deuxième titre que le jeu de mot est l'un des credo de
Lazuli.
Laisse courir vient tromper tous les spectateurs avec sa fausse fin, le solo de guitare exécuté au vibrato venant interrompre les applaudissements précoces du public. Avec ce solo,
Gédéric Byar montre l'originalité de son jeu en tirant des sonorités particulières de son instrument. Guitare,
Léode et warr guitar viennent parfois à se confondre dans le jeu en violonning des trois multi-cordistes.
Film d'aurore révèle aussi le côté très visuel du groupe. L'originalité des instruments confère aux musiciens des postures très particulières, à l'image de
Yohan Simeon batteur debout ou de
Frédéric Juan muni de deux baguettes à chaque main devant son vibraphone.
Dominique Léonetti prend des airs inquiétants, le visage seul éclairé d'une lumière blanche dans une atmosphère sombre, un peu comme s'il nous racontait une histoire d'épouvante en s'éclairant le visage d'une lampe torche. Pour ce morceau il a quitté sa guitare acoustique, et se fait doubler par
Yohan Simeon au chant. Le volume sonore qui n'a pas fini d'augmenter fait maintenant vibrer le sol. Suit
un hiver avec son thème d'introduction oriental et sa fin jouée en solo par
Sylvain Bayol au manche imposant de sa warr guitar. Vient
Mal de chien, morceau en deux parties. Première assez tranquille accompagnée d'une harmonie de guitare,
Léode et warr guitar. Une sorte de bruit d' accélération de moteur sorti de la
Léode amène une seconde partie instrumentale, ponctuée de coups de cymbales à deux mains du chanteur, comme le fait
Thomas Fersen sur la fin de
croque.
Lazuli nous conte alors
Le repas de l'Ogre dont le personnage terrifiant ne vit hélas pas dans un monde de fables. L'éclairage noir et rouge écarlate reproduit l'ambiance carnassière du clip réalisé par le groupe. Dans la même veine que
En avant doute, le morceau alterne douceur et énergie. Les couplets sur fond de mélodie de boîte à musique jouée au vibraphone sont rattrapés par les cris de
Léode sur les refrains. Sur la fin, le morceau se déchire entre les bruitages de la
Léode et la voix aigüe de
Dominique Léonetti qui fond sur le micro tel un rapace les bras déployés de toute leur envergure. À un peu plus de la moitié de la prestation, le balcon est maintenant debout pour
l'impasse dont les applaudissements qui suivent le morceau ne laissent pratiquement plus la place aux paroles de
Dominique Léonetti. Ce dernier prendra un certain plaisir à se demander « je ne sais pas si celle-là vous la connaissez » avant que le groupe ne commence la seconde partie
Capitaine coeur de miel, titre de la tête d'affiche de la soirée. Courageux de la part de
Lazuli et excitant pour le public qui aura droit aux deux version du morceau ce soir. Un titre terminé par un chorus de
Léode qui se substitue à la guitare de l'original, sur des gros accords en distorsion de
Gédéric Byar.
La valse à 100 temps, dont les paroles pourraient être le quatrième temps et les suivants de
la valse à mille temps de
Jacques Brel, souligne le deuxième credo de
Lazuli : le temps qui s'écoule. Un thème récurrent dans les textes du groupe, un combat de
Don Quichotte qui ne laisse que des blessures superficielles si l'on sait profiter des instants simples (je m'excuse pour le raccourci auprès des auteurs). Le morceau se termine par un superbe solo de scie, aux couleurs fantomatiques, sorti de la
Léode dont le surprenant éventail des sonorités semble sans limite. Toujours applaudi sans relâche, le groupe interprète
Nos voix se mélangent, morceau aux allures plus pop, avec un rythme plus « batterie conventionnelle » et un refrain chanté en choeur par les musiciens. Le chorus de guitare , durant lequel
Gédéric Byar transforme son instrument en sitare, ne clotûre pas le morceau :
Dominique Léonetti lance seul un gimmick rock à la guitare acoustique prélude à de nouveaux chorus de
Claude Léonetti et
Gédéric Byar.
L'arbre est ce soir dédicacé à
Patrick et
Sylvie. Le titre mêle sonorités tribales et sonorités électriques, duo percussions de
Yohan Simeon et
Frédéric Juan et chorus en distorsion de
Claude Léonetti.
La fin approche, le chanteur interroge le public avec un « une autre ? », un public qui depuis quelques titres réclame une
Amnésie. Une séquence électronique, pour un morceau calme et lancinant, vient satisfaire le public qui lance un « merci » en retour. Rappelé bien que
Claude Léonetti signifie « nous aussi on veut voir
Ange »,
Lazuli interprète
Cassiopée, qui est pour moi leur meilleur titre. Un titre assez néo-progressif dont la deuxième partie, précédée de quelques bruitages de guitare, laisse éclater un solo de
Claude Léonetti qui par la sonorité,le phrasé et l'interprétation rappelle
David Gilmour sur
atom heart mother : fantastique ! Le groupe ne pouvait choisir meilleur final, et même si au terme d'une prestation d'1h20 le public réclame un autre morceau, le chanteur ne pourra leur donner qu'un « une autre fois ? ».
Une demi-heure pour nous rafraîchir et nous rappeler au moment de payer les boissons que ne nous sommes pas dans une salle de concert comme les autres...
22h35 Noir...Fumée...Rien...Un ange passe (facile)...Même pas...Ou alors pas celui qu'on attendait....5 minutes plus tard, re-fumée...Une bande en fond sonore...Les musiciens d'
Ange viennent s'aligner un à un devant la scène pour déclamer à tour de rôle les vers de
caricatures.
Une fois cette introduction théâtrale achevée,
Tristan Décamps retrouve ses claviers,
Thierry Sidhoum sa basse et
Benoît Cazzulini sa batterie pour accompagner un
Hassan Hajdi survolté à la guitare. Allant et venant sur la scène, le guitariste martèle le riff rock-heavy accrocheur d'
Aujourd'hui c'est la fête chez l'apprenti sorcier affichant un enthousiasme bondissant. Le charismatique
Christian Décamps, seul membre original du groupe de 1970, vient le rejoindre pour se présenter comme « l' arrière-arrière grand-père d'Harry Potter » capable, entre autres, de « transformer les flics en citrouilles », vêtu d'une toge blanche et paré d'une tétine autour du cou.
En contraste,
Caroline Crozat vêtue comme un ange noir, après quelques choeurs, vient saupoudrer le chant de
Christian Décamps de confettis argentés. Musique et mise en scène sont réunies pour nous plonger dans la féerie du groupe, mais un ronflement constant vient gâcher le plaisir. Heureusement le chanteur éradique l'incongru, non pas d'un coup de baguette magique, mais d'une formule peu poétique mais efficace : « c'est pas une fréquence qui va nous faire chier ». Ne laissant pas de place au temps mort,
Christian Décamps nous présente la protagoniste du titre suivant qui « a quitté sa bourka pour faire des ricochets très loin ». Il installe une ambiance plus calme avec sa guitare folk.
Caroline Crozat vient chorégraphier les paroles
ricochets, s'agenouillant devant le bassiste ou dessinant des ronds dans l'air.
Hassan Hajdi en guitariste inspiré, fait planer son chorus les yeux fermés.
Retour à l'énergie et aux essences du rock progressif avec
histoire d'outre-rêve qui débute par une introduction très jazz-rock. Le morceau aux multiples mouvements s'achève par des vocalises poignantes et déchirantes de
Caroline Crozat. Une petite histoire d'un point d'interrogation précède les cocottes funkies et le son des claviers 80's de
vu d'un chien. L'ineffable
Hassan Hajdi est rejoint par de nouvelles et douces vocalises de
Caroline Crozat qui laisse le micro pour déambuler sur la scène en faisant tournoyer une laisse métallique accrochée à son cou.
Christian Décamps, un os en plastique à la main, entame la chanson avec un timbre de voix à la
Charlélie Courture. Avec
Caroline Crozat, ils s'investissent de leur rôle canin, aboyant ou se disputant l'os à pleines dents. Alors que le guitariste s'est une fois de plus lancé dans un solo effréné,
Christian Décamps se sert du fil du micro comme d'un fouet, avant que retentisse une fin rock académique.
Avant de se lancer dans des explications sur la fonction de micro pour chien de son os en plastique, le chanteur nous fait part de son triste constat sur le climat de notre région : « il fait toujours beau, sauf quand j'y vais ! ». Derrière nous, certaines personnes plantées au comptoir ont des préoccupations autres qu' atmosphériques, et hélas autres que musicales, et leur verbe un peu trop haut est quelque peu agaçant (pour rester poli). Pas de formule magique pour faire baisser le ton, il faudra être patient, il s'estompera au cours de la soirée.
Si j'étais le Messie vient à point nommé pour montrer qu'il y a dans la salle un public plus assidu et acquis à la cause de
Ange : lorsque
Christian Décamps déclame « Et les gens s'étonneraient, criant » le public répondant du tac-o-tac « Au nom du père ! », et a le mot de la fin sur « Il est venu d'ailleurs, d'une autre galaxie,Et les gens l'ont » avec « tué... ». Le texte est entièrement illustré du début à la fin par
Caroline Crozat qui se fait l'interprète visuelle du chanteur. Elle poursuit dans une danse muni d'un sari rouge sur
jour après jour et son introduction orientale, terminant dans des pas plus flamenca. Mais elle s'affiche surtout avec le titre
entre foutre et foot. Débutant par un monologue, ou plutôt un dialogue sans réponse avec
Tristan Décamps, elle interprète le morceau sur lequel
Christian Décamps officie à l'accordéon.
Comme le disait
Andy Warhol, « tout le monde aura son quart d'heure de célébrité », et c'est donc au tour de
Tristan Décamps, jusque là assez discret, de passer au premier plan. Seul derrière son piano, il interprète le très mélancolique
Harmonie d'une voix éclatante et touchante qui emplit la salle du
Hot-Brass. Le morceau ne pouvait se terminer sans le retour de
Hassan Hajdi et ses chorus transpirants de feeling. Avec son titre digne d'une fable de
La Fontaine,
Le chien la poubelle et la rose marque un nouveau retour au gros son et au progressif. Après quelques arpèges, le groupe se déchaîne sur un riff hard-rock illuminé par une rampe de projecteurs, dont les watts nous flashent les pupilles.
Christian Décamps et
Caroline Crozat se lancent dans une course au tambourins sur un solo de guitare. Court passage basse/batterie pour calmer la cadence et laisser place aux chorus posés de
Tristan Décamps et
Hassan Hajdi qui prennent fin sur les cloches actionnées virtuellement par
Christian Décamps, sonnant le temps de la ballade. Le chant passe d'un musicien à l'autre jusqu'au roulement de caisse claire militaire de
Benoît Cazzulini.
Hassan Hajdi, que l'on voit jouer à blanc, volume coupé, doigts en actions, lorsque sa guitare n'a pas la parole, s'arrache des starting-blocks, pour un solo affichant technique et dextérité, entraînant dans son sillage tous ses comparses dans un final en crescendo.
Il est temps pour
Christian Décamps de présenter « l'
Ange éternel », un groupe qui à la fois montre ses années d'expérience avec une maîtrise et un art de la scène, et sa vitalité extraordinaire à l'image de son guitariste. La formation qui a connu plusieurs line-up semble plus que jamais en symbiose, dans un équilibre où chaque musicien a la place pour exprimer son caractère et son talent.
Le cool
Jazzouillis laisse apparaître une
Caroline Crozat à la voix et mimique des chanteuses jazz, et une nouvelle rupture métallique amenée par
Hassan Hajdi. Père
Décamps après une histoire de vin de messe, bénit son public à coups de micro. « Mais il est tard monsieur, il faut que je rentre chez-moi » lance ce dernier dans un baiser d'au revoir.
Les musiciens restés sur scène accueillent le retour du chanteur maintenant vêtu d'une casquette et d'une veste de marin, dans une main du rhum blanc, dans l'autre une canne. C'est le temps de
Cap'taine coeur de miel. Un capitaine enivré qui titube sur scène, malmené par les chorus de
Hassan Hajdi. Il lance quelques râles : «...pauvres flics, pauvre système... », et regardant sa bouteille d'alcool : « no fucking message in the bottle ». Après une dérive sur une mer de bruitages, des coups tombass de
Benoît Cazzulini résonnent comme portés par roulis monotome. Dans cet atmosphère lourde et pesante,
Christian Décamps dans un chant tourmenté poursuit la complainte de
Cap'taine coeur de miel, celle même que
Dominique Léonetti chantait deux heures plus tôt. Le ryhtme de batterie, fait jusqu'ici de roulements, part sur le premier « couteau dans la plaie ». Le capitaine, avec sa canne, regarde alors le solo de guitare qui s'étend à perte de longue-vue.
0h30 Le plébiscite du public est remercié par un « Merci d'exister » de
Christian Décamps qui évoque alors ses souvenirs du dernier passage à
Aix en 1981 également dans une discothèque :
le Krypton. Souvenirs encore avec
ces gens-là, reprise de
Jacques Brel, qui fut le premier gros succès du groupe en 1973. Douche sur
Tristan Décamps qui d'une voix quasi-lyrique entonne
Quasimodo. Commence alors un extraordinaire jeu de questions/réponses entre la voix de
Tristan Décamps, qui est sorti de derrière ses claviers, et la guitare de
Hassan Hajdi qui lui fait face. La voix monte et le morceau se durcit tirant vers le hard-rock, transformant le jeu en véritable duel. Le chanteur l'emporte sur le guitariste, qui s'échappe dans un solo, prétexte à un tirage de langue envers le public.
Tous les musiciens reviennent sur scène pour un chaos final dans lequel
Christian Décamps glisse un « que la vie soit un rêve et que la nuit vous soit douce ».
Après 2h10 de concert, chose que j'entends pour la première fois, le public scande « Merci, merci, merci » au pied des musiciens regroupés pour le salut.
Photos :
Yoan-Loïc Faure