Je n'avais jamais vu autant de monde sur les pelouses du
Palais Longchamps. Les dernières places qui s'offrent à nous se trouvent dans les allées goudronnées qui pour la circonstance ont été fraîchement recouvertes de lais de moquettes encore sous leurs films protecteurs.
20h35 Nous retrouvons le maître de cérémonie annuel du festival qui nous annonce “un voyage au pays du vocal”. Aidé de ses petites fiches, il fait une rapide biographie de la voix féminine de la soirée, terminant par cette phrase d'
Archie Sheppina “
Mina Agossi est sur la voie des Grandes ! ».
Après avoir salué son auditoire, la chanteuse entonne
After you've gone, interprétation a capella “pour commencer en douceur”. Voix chaleureuse et sustains en fin de phrases rappelant effectivement les voix de Grandes, on pourrait croire que l'on va assister à un récital de jazz plutôt classique jusqu'à la dernière tenue de note... Mais avec l'arrivée sur scène de ses deux musiciens
Ichiro Onoe et
Eric Jacquot, respectivement à la batterie et à la contrebasse, le concert prend une tout autre allure.
Mina agossi alterne chant, au timbre entre
Billie Holiday et
Shara Nelson, avec des scats inspirés d'
Ella Fitzgerald et d'autres plus onomatopesques “ha-ha ho-ho” comparables à ceux de
Day-o (banana Boat Song) d'
Harry Belafonte. Surpris de prime abord, on ne peut qu'être envouté par cette chanteuse au visage expressif qui utilise sa voix à des fins aussi bien mélodiques que rythmiques. Elle palie à l'absence de la guitare, sur une reprise de
Jimi Hendrix, et à celle de la trompette de
Rob Henke sur ses compositions utilisant tous les sons qu'elle peut tirer de sa voix, jusqu'à des claquements de langues.
Ses musiciens sont eux aussi atypiques. Pour son premier accompagnement
Ichiro Onoe prend le parti de n'utiliser ni balais ni baguettes et de jouer simplement avec la paume de ses mains. S'il effleure délicatement sa caisse claire en début de morceau, il se déchaîne littérallement sur ses fûts dans un solo appuyé de coups de grosse caisse. Son jeu est plutôt rock et ses solos énergiques, voire énervés. Les lignes du contrebassiste consistent principalement en des gimmicks de quelques notes et des grilles de blues rapides jouées au doigts, ou en des échappées, toujours de quelques notes, mais jouées à l'archer.

L'alchimie des genres fonctionne à merveille et la complicité des musiciens s'affiche tout au long de la prestation. L'esprit jazz plane sur chaque titre, avec des improvisations musicales mais aussi textuelles : “si tu laves mon linge, je te ferai à manger tous les jours : de la bouillabaisse, de la mozarella, des sushis...". La pluratité des jeux des instrumentistes et du jeu vocal de la chanteuse se retrouvent dans la reprise de
Third Stone From the Sun qui reste cependant fidèle à la version d'
Are you experienced.
À 21h35 c'est véritablement une heure d'originalité, servie par des musiciens talentueux et une chanteuse sans complexe, qui se termine sous des applaudissements plus que mérités.
Setlist :
1-
After you've gone
2-
Closer To me
3-
Third Stone From the Sun de
Jimi Hendrix
4-
Drive
5-
Ghost Of Yesterday
6-
Laundry man blues
7-
Why Don'T You Do Right?
Les gens ont continué d'affluer tout au long de cette première partie, et les derniers arrivés n'ont plus que le choix de se tenir debout, à la périphérie du jardin. La position assise est devenue quelque peu inconfortable du fait du rétrécissement de l'espace alentour. Dans l'attente de
Michel Jonasz qui commence à se faire longue, on se met debout pour se détendre les jambes, sans jamais quitter son espace d'herbe ou de moquette maintenant devenu précieux.
22h10 Retour de notre G.O pour une nouvelle lecture de biographie sur fiche cartonnée, pendant que ceux qui pensaient avoir trouvé une place prévilégiée à la terrasse du bar du
Palais Longchamps réclament que les nouveaux arrivés s'assoient.
Entrée sur scène des musiciens qui accompagnent
Michel Jonasz : l'excellent
Jean-Marc Jafet à la basse que j'avais pu voir à l'
espace Julien en 2002 puis à
Marciac en 2003 dans la formation jazz
Trio Sud,
Alfio Origlio aux claviers,
Laurent Robin à la batterie et
Jean-Christophe Maillard à la guitare. La formation est celle du dernier album
14ème à l'exception du batteur qui remplace
Laurent Robin.
Le set débute avec
Y'a toujours quelqu'un qui pleure et
Je pense à elle tous les jours. La prestation s'annonce sous les meilleures augures avec un
Mister Swing rayonnant, parcourant la scène micro en main, allant du public vers ses musiciens imprégnés des morceaux, à l'instar de
Jean-Marc Jafet jouant yeux fermés et bouches pincée. Le guitariste coiffé du tresse atteignant le manche de sa
SG nous délivre des solos aiguisés, le tout servi par un son irréprochable.
Michel Jonasz jugeant que l'on “commence toujours une soirée par les prestations” décline le nom de chacun de ses compagnons de scène, n'ayant de cesse tout au long du concert que de revendiquer que “la musique est un partage”. Puis il annonce deux titres extraits de son dernier album :
Pierre ponce et
La femme du parfumeur.
A la fin de ceux-ci le chanteur déroule le fil conducteur de son spectacle, l'autre facette du concert, celle qui ajoute un plus et qui fait que celui-ci ne se résume pas à une simple succession de morceaux. Il nous explique que la chanson suivante a ressurgi du passé au cours d'une répétition d'avant-concert : ses musiciens ont lancé un blues, et le hasard a voulu que ce soit le premier morceau qu'il ait chanté sur scène. Sa première scène c'était quand déjà ? “À la guerre 1914” ? Jouant avec dérision de sa longévité scénique, il fait un flashback dans les années de ses débuts avec un quizz sur le groupes connus et moins connus de cette époque : "Qui était le chanteur des
Chaussettes noires ? Celui des
Chats sauvages ? Des
Mediators? Des
Lemons? ” .
Les Lemons, premier groupe de Jonasz, dont le chanteur
Vigon lui avait demandé de chanter en première partie.
Michel Jonasz avait alors repris
Hoochie Coochie Man. Et si on a l'impression que la voix flêchit un peu lorsqu'il évoque ces souvenirs, celle-ci est impeccable dans cette reprise énergique de
Muddy Waters, agrémentée d'un long solo de guitare en finger picking.

"Ah, c'était l'époque où j'avais des cheveux", mais il regrette finalement peut-être plus l'époque que sa capilarité, faisant remarquer qu'aujourd'hui le chauve est à la mode et ajoute “C'est vous qui êtes ridicules avec vos cheveux". D'ailleurs, il y trouve un côté pratique : se tournant vers son pianiste "Imaginons que tu veuilles faire la traversée de l'Atlantique à la nage; c'est sympa la traversée de l'Atlantique à la nage”. Et ce soir, dans la région de la galéjade, il n'hésite pas ajouter “On l'a faite avec
Jean-Marc" en se tournant vers son bassiste qui arbore la même coupe de cheveux.
Une évocation au voyage pour lancer
La FM qui s'est spécialisée funky au tempo plus lent et plus groove que la version enrigistrée. Sur le refrain, l'instrumentation disparaît presque pour mettre en avant un chant en choeur de toute la formation, un chant plus aérien.
Mister Swing allonge le morceau en répétant le refrain, de façon presque rappée, puis en canon avec les musiciens.

S'ensuivent
Mini cassette,
La nouvelle vie,
Le dîner s'achève,
Celui qui t'aimait c'était moi terminée par un long solo de guitare, qui me font m'interroger sur la justicification du nom
best of affiché pour le concert de ce soir, alors que la majorité des morceaux sont extraits du dernier opus du chanteur, et qu'en fait la setlist est celle de
tour de chant 2005, tournée dudit opus. Pour ce dernier, comme pour les précédents,
Michel Jonasz nous rapporte qu'on n'a pas manqué de lui souligner son côté triste, à quoi il répond par un proverbe hongrois : “Le tzigane se réjouit en pleurant”. Puis il ajoute “mes chansons ne sont pas tristes...” finalement nuancé d'un “quoique” emprunté à
Raymond Devos, avant de lancer
groove, baby, groove, illuminé tout du long par des éclairages aux couleurs complémentaires violet et jaune.

Le thème d'introduction de
Super nana tourne en boucle au piano, alors que le chanteur entame une auto-psychanaliyse : sa tristesse est, comme bien souvent, due à une fille, La fille, celle qui a compté plus que les autres. Le nom de
Lucille jaillit ça et là dans le jardin. Rappelant que “la musique est un partage", il propose au public de chanter le refrain et lui les couplets. Mais dès la première phrase, les spectateurs accompagnent les paroles du chanteur. Ce dernier qualifiant alors son public de “super public”, annonce chaque couplet d'un dénombrement de doigts. Un air de jazz démarre dès la fin du morceau. Walking bass et chabada, accompagnent les propos de
Michel Jonasz selon lesquels il a cherché cette fille de partout et par tous les temps, jusqu'à aller tout en bas, jusqu'à
La boîte de jazz. Le chanteur y interprète un passage de scat aux claviers, puis termine sur l'énumération emballée "De Mac Pherson, D'Oscar Peterson..." provocant l'arrêt des musiciens. Se tournant vers son pianiste, il tente d'allonger la liste : "Léon Zitrone ? Massey Ferguson ? “

Les premières notes de
Joueurs de blues retentissent et tout le jardin du
Palais Longchamps se lève et se met à danser au son du slap et des cocottes funky. Puis les musiciens se retirent sous les acclamations du public.
22h45
Michel Jonasz revient et commence par rappeler que le spectacle est un travail d'équipe, qu'il n'y a pas une personne qui a plus d'importance qu'une autre et présente un à un les techniciens qui l'entourent. Il ajoute que Marseille est pour lui une ville porte-bonheur qui l'a soutenu, avant de nommer l'un après l'autre ses musiciens pour les faire revenir sur scène. Il est temps pour le chanteur de dévoiler le nom de cette super nana au public qui attend le titre éponyme avec impatience :
Lucille. Il joue au cours de l'interprétation un solo de mélodica, sorte d'harmonica muni de touches de piano. Puis il termine le morceau en mimant son envol, tel un personnage de
Folon, vers les dernières notes du concert.

Minuit sonne le second rappel, et l'interprétation du mélancolique
Guigui accompagné au piano.
Il est 0h10, cette fois
Mister Swing s'en est allé, et quelques irréductibles restent devant la scène en fredonnant les paroles de
Je veux pas que tu t'en ailles. Il est vrai qu'on a en tête plein de titres que l'on aurait aimé entendre, mais déjà 2 heures de musique ont passé. Pas seulement de musique, mais aussi de générosité, d'émotion, et d'humour : la recette des meilleurs concerts.
Photos de Dimitri