Avec une communication pour le moins iconoclaste (un monstre kitsch avec des tentacules tout droit sorti d'une série Z, sur fond de marécage verdâtre) et une programmation à l'opacité assumée, "Co3 Sort du Bois" a joué la carte de la curiosité : politique pour le moins audacieuse pour qui connaît le public marseillais et sa frilosité légendaire, et sa capacité d'intérêt pour l'Art Footballistique lorsqu'il est pratiqué par l'équipe locale un samedi soir... Forcément, un grand téléscopage chanson/pop/rock/electro étalé sur pas moins de 9 heures (démarrage à 19h00 pour finish à 04h00 !...) prend un peu des allures de marathon dadaïste, et la soirée se présente très discrètement aux "Grandes Tables", le restaurant "néo hype" de la Friche, sur les coups des 19h30...
Mais "Co3", d'abord, c'est quoi ? Ben, d'après ce que l'on a compris (?) c'est une sorte de regroupement - pour l'heure assez discret - entre quelques piliers activistes de la Friche (le Cabaret, Radio Grenouille, la Coopérative et le Zinc ECM), Ze Label marseillais Chroniques Sonores, et Le Moulin... Ca "sort du bois" avec cette soirée qui propose une succession de groupes locaux aux Auras respectives plus ou moins importantes, et on suppose que ça a pour but de pousser aux fesses la scène marseillaise. Bref, voilà pour l'explication de texte (?).
C'est le duo de Nicholson qui a la charge de débuter l'affaire, avec un show-case dont la gratuité d'accès n'aura hélas pas réussi à attirer la foule : nous sommes une maigre cinquantaine à discuter à voix basse entre apéro et repas, et sans tarder, c'est une ambiance très détendue qui s'installe, au creux de laquelle le public et les artistes échangent des commentaires en direct entre les morceaux. Nicholson, c'est sur disque une vraie classe dandy épurée parfois cynique : manque de chance, tout ça s'étiole inévitablement un peu dans cette atmosphère de répétition privée...
On enchaîne avec Quaisoir, résumé ici à sa tête pensante Guillaume Pervieux, qui hausse le volume avec un son râpeux fait de guitares souvent saturées et de samples sauvages, au-dessus duquel s'enroulent comme de lourdes volutes de fumée de cigare des textes sombres et déchirants : difficile approche face à la détente visible des spectateurs dont de plus en plus attaquent leur repas, ou un coeur d'apéro pour les autres dont la langue s'est déliée... Pourtant, notre homme réussira à faire tourner les têtes et tendre les oreilles tant il livre son coeur déchiré sans pudeur, là, au milieu du brouhaha comme un animal mis à mort dans l'indifférence : sa plainte finit inévitablement par forcer l'attention, avant qu'on ne se retrouve brutalement frappé de plein fouet par une paire de mots qui visent si juste dans la poitrine qu'on suspend sa fourchette l'espace d'une minute. C'est beau, Quaisoir... Et l'encre, c'est de la bile noire, non ?
Un peu à côté de mes pompes après cette introspection forcée, on descend calmement vers le Cabaret où Nacimiento a déjà commencé à distiller sa pop retro-wave : malgré une audience pour le moins clairsemée et quelques problèmes de son réticents, la prestation du quatuor se fraye courageusement une place pour finir d'emporter un public hélas toujours aussi maigre. Dans une embardée sombre et luminescente leur show - dont le son n'aura cessé de gagner en puissance et en qualité - s'achève trop vite sur un morceau électro-rock à la puissance communicative (un hit en perspective ?) après que deux ou trois morceaux construits de ces alliances violon/indie rock aient soigneusement préparé le terrain. Nacimiento, dans quelques temps, ça devrait faire jaser parce que tout y est : belles petites gueules d'anges, compos précises et racées, chants à l'élégance rauque et rythmiques obsédantes ...
Le trio de Markovo arrive sur scène après un changement de plateau efficace, et en quelques minutes déverse une série d'instrumentaux échevelés portés à bout de bras par des musiciens qui maîtrisent parfaitement leur sujet, et qui se laissent eux-mêmes emporter par ces vagues tour à tout mélancoliques et foudroyantes. On hésite en permanence entre planer et souffler, et le set est appuyé par des projections torturées qui alimentent à merveille cet univers inclassable. Même si je finis un peu par m'ennuyer vers la fin - ça se répète un poil quand même - je suis conquis...
Tiens, jusque là, seul le public fait défaut : des deux artistes des Chroniques Sonores en passant par Nacimiento et en poursuivant avec Markovo, on tient là une palette de bien belle facture et on en oublierait presque qu'on est à Marseille !
Heidi enchaîne quelques minutes plus tard : curieux mélange entre trois d'entre eux sapés "à l'anglaise" non sens une grosse pointe de "french touch" apparemment assumée, et le quatrième coiffé d'un bonnet, plutôt sorti d'un club post-punk indie américain... Ce contraste se prolongera sur scène d'ailleurs : au milieu d'un son énorme, là où les trois cravattés jouent la carte de la sobriété ultime, l'homme au bonnet fait le fauteur de troubles, clope au bec et démarche titubante. Les compos sont belles quand elles sont rugissantes, mâtinées d'un son vintage rutilant, un peu moins efficaces quand elles prennent un virage plus pop. Ce manque d'homogéneïté vient certainement minimiser un set qui aurait pu séduire, et qui, du coup peine à convaincre. Dommage...
La fin de soirée se profile pour moi - déjà cinq heures de son, l'air de rien... - et je prends le chemin de mon lit en croisant la deuxième vague de noctambules qui vient enfin grossir l'audience : les habitués du Cabaret dédaignent les débuts de soirée, c'est connu, et Yuksek, Klanguage et les incontournables Biomen - Fred Berthet et l'Amateur- se chargeront sans moi de faire trembler les murs avec une efficacité certaine jusqu'à presque l'aube.
Bonne nuit les gars, pour le père de famille que je suis devenu, les grasses mâtinées du Dimanche n'existent plus et il est grand temps de courir après le sommeil ! je rêverai des artistes de Marseille comme on rêve de filles: fiévreux et pétri d'impatience, jusqu'à ce que ce "Co3" sorte vraiment du bois, en emportant j'espère avec lui une foule d'artistes brillants et généreux vers de plus belles audiences...