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Sage Francis + Grandbuffet + Di Vinci

Point Ephémère - Paris   mardi 5 juillet 2005

  Concert à ne pas manquer

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    « Sur demande de l’artiste » il était interdit de fumer dans la salle. Une telle exigence, si elle avait l’avantage de me convenir parfaitement, pouvait cependant laisser présager de quelques rappers zens et moralistes. Or, le programme de la soirée était tout à l’opposé : du hip hop poilu, subversif et drôle.



    Le premier à ouvrir les hostilités est Di Vinci. Seul devant un attirail d’ordinateurs, de séquenceurs et de percussions électroniques, mais sans platine vinyle et donc sans scratches, il va nous improviser un petit quart d’heure de folie hip hop. Rien à voir avec les productions sophistiquées d’Anticon, il s’agit là de pure énergie, de la musique à rendre fou votre chat. Juste avant, la sono du Point Ephémère diffusait un enregistrement de Fantômas, le projet de free hardcore (comme il y a du free jazz) de Mike Patton. Coïncidence ? Di Vinci opère dans le même registre, dans une version toutefois beaucoup plus accessible et plaisante.



    Comme d’autres avant lui, il s’amuse ainsi à mixer des intros d’AC/DC. Il s’éclate, quoi. Il secoue la tête dans tous les sens. Ses cheveux, hirsutes, cache son visage. Mais quand celui-ci apparaît, ce n’est qu’un grand sourire de chien fou. Di Vinci ne se contente pas de lancer des mini-discs, ils jouent véritablement de la musique. Rien n’est enregistré. Et à la fin, mieux qu’un batteur de death metal, il se lance dans un solo de batterie en utilisant un pied puis son nez, le tout dans des positions pour le moins acrobatiques.



    Grandbuffet est un duo de rappers de Pittsburgh. Il y a le grand et le petit. Le gros et le maigre. Le brun et le roux. Celui qui parle français et l’autre. Ils n’aiment ni les religions, ni les gouvernants. Et ils manient autant la loufoquerie qu’une certaine ironie :

    « I’ve got a shirt made by little girls’ hands
    In a little werehouse on a little island
    I’ll bet she’s even got herself a little boyfriend
    But she’d drop him in a flash for an American man
    We’re coming to get you !
    We’re coming to save you !
    We’re coming to free you !
    From those to enslave you !
    »

    « J’ai un tee-shirt fabriqué par une petite fille
    Dans une petite usine sur une petite île
    Je parie qu’elle s’est trouvé un petit copain
    Mais elle l’a largué en un éclair pour un américain
    Nous venons pour vous !
    Nous venons vous sauver !
    Nous venons vous libérer !
    De ceux qui vous traitent en esclave !
    »

    Grandbuffet est un vrai divertissement sur scène. Ils sautent dans tous les sens, s’accompagnent à l’occasion d’une souris en peluche, d’une tomate. Ils font les pitres…mais sans jamais perdre de vue leur propos qui est celui de citoyens américains effrayés par la politique de leur pays : « Le meilleur américain s’appelle Satan ». Autre exemple : ils demandent à une personne du public de prononcer Spiderman. Il faut dire Spaïderman. Après un premier échec, le fan, bon élève et bon garçon, s’acquitte avec succès de cet exercice. Commentaire des américains, « vous avez eu chaud, il n’y aura pas de bombardement (airstrike) ce soir ».



    Ce pays est un vrai problème. Quand on y réfléchit un peu. Y-a-t-il en effet beaucoup de pays dont la majorité des artistes ressortissants, quand ils tournent à l’étranger, affichent un tel dégoût pour leur patrie ? Et les Etats-Unis sont une démocratie…

    « I’m certified FRESH. I freedom kiss the french for their political dissent.
    Like « moi ». I do it with tongue this time, and take the bovine blood out your wine,
    And take that statue back to the lab it was created at.
    »



    « Je suis certifié LIBRE. J’embrasse de mon plein gré les français pour leur rupture politique.
    Comme moi. Je le fais avec la langue cette fois, et prend le sang de bœuf de votre vin,
    Que l’on rende cette statue (de la Liberté) au laboratoire qui l’a créé.
    »

    Ces lignes sont extraites de Buzz Kill, le premier morceau de A healthty distrust, dernier album de Sage Francis. C’est par cette chanson qu’il commence son concert. C’est la deuxième fois que je le vois. La première, c’était aux Eurockéennes 2003. J’étais grandement resté sur ma faim puisqu’il avait dû partager la scène avec Sole et Themselves, ses camarades d’Anticon. Il n’avait joué qu’un quart d’heure. Or Sage Francis sévit depuis une paire d’années dans le circuit underground. Trois albums sont disponibles en France. Mais les plus mémorables de ses disques sont les compilations de la série des « Sick of… », qui rassemblent des inédits, des enregistrements en concert, des improvisations à la radio ou encore de la poèsie.



    Après une introduction reprenant une chanson rock patriotique, America / Fuck yeah, le sage Francis apparaît dans une robe de moine avec une barbe de héros talibans. Il est accompagné par deux autres barbus, Di Vinci, déjà identifié et Tom Inhaler à la guitare. Les deux comparses donnent aussi de la voix, multipliant les échanges avec Sage. Le trio sonne du tonnerre, ce qui est assez rare pour du hip hop sur scène (à part The Roots mais ils sont six avec plein d’instruments). Ils ont la banane. Sage Francis est remonté comme mille horloges comtoises et laisse s’exprimer toute la force de son charisme, totalement absent lors de sa prestation des Eurockéennes.
    Comme avec Grandbuffet, l’humour est toujours présent, mais ses raps, eux, sont bien plus prenants et plus sérieux. Il choisit des titres d’Healthy Distrust, Personal Journals, ainsi que de son projet des Non-Prophets.



    Au moment de Sea Lion, une chanson co-écrite avec Will Oldham, survient une coupure d’électricité. Sage Francis ne se démonte pas une seule seconde et enchaîne avec un texte de poèsie. J’ai rarement été aussi emballé par un concert de rap. L’énergie déployée m’a fait penser à du catch. A cause des cabrioles sans doute.
    La musique, elle-même, n’a rien de révolutionnaire. Ca se rapproche plus de Quannum que d’Anticon, mais Sage Francis est un performer unique : une bouche pour gueuler, mais aussi un corps, des yeux pour donner une chair et un esprit à son flow. Autre originalité, son univers ne se résume pas aux bornes du hip-hop. J’ai évoqué plus haut le folkeux Oldham, il cite aussi l’icône rock Johnny Cash sur Jah didn’t kill Johnny en conclusion de son set.



    Après Makeshift Patriot en rappel, Di Vinci, seul, en disciple numérique de Jimi Hendrix enfonce un nouveau clou dans le patriotisme yankee avec une interprétation noïse du Star Spangled Banner, l’hymne national des USA. Et dire que le lendemain, plusieurs éminents observateurs vont critiquer l’arrogance française pour justifier le choix de Londres contre Paris dans le cadre des Jeux Olympiques des sponsors 2012… Aujourd’hui, jeudi 7 juillet 2005, on compte les morts à Londres.
    Je m’égare, c’est difficile de rester focalisé sur la musique dans ces conditions. En tout cas, mardi 5 juillet fut une très bonne soirée au Point Ephémère.


    Signature : Bertrand Lasseguette
    le 06/07/2005
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