Sortis de l'autoroute à Vitrolles Le Griffon, nous nous retrouvons en moins de 10 minutes devant les grilles du domaine de Fontblanche, grâce à un fléchage minutieux sobrement étiqueté « Jazz » placé le long de la route.
Derrière l'enceinte en veilles pierres, nous découvrons une première scène face à des tables de bar et un peu plus loin sur la droite un espace restauration, réfectoire à ciel ouvert autour duquel friteuses, grills et tireuses de bière à pression tournent à plein régime. Un escalier mène sous des platanes immenses, dans un jardin en contrebas au milieu duquel trône une sculpture moderne, suivie d'une deuxième scène, plus grande, depuis laquelle partent des rangées de fauteuils dos à un drap noir sur lequel sont dessinées à la craie des silhouettes de musiciens. Tout autour, des bâtisses en réfection. Un peu plus loin, un pré au soleil d'où s'échappent des sons de cuivres et des rythmes de batteries en répétition s'immisçant dans un espace sonore remplit du chant des cigales et du décollage des avions de Marignane.
Alors que nous avons rejoint les premiers spectateurs du Charlie Jazz à l'espace restauration, la fanfare mobile des Sergent Pépère déboule en chapeaux et sur les roues depuis leurs steppes lointaines.
19h30-20h50 Sergent Pépère
Costumes folkloriques et instruments en main, les fantassins de la section cuivre suivent la batterie montée sur charrette et poussée par un artilleur percussionniste, sur un air des Balkans tout droit sorti d'un film de Kusturika.
Présentant Sergent Pépère comme « une fanfare hybride débridée », le Grand Saphir, porte-parole du groupe, nous invite à découvrir les réponses aux questions que chaque spectateur est en droit de se poser : « Qui sont-ils ? », « Que font-ils ? » et « Que veulent-ils ? ».
« Qui sont-ils ? » : des musiciens accomplis qui excellent dans l'art de l'autodérision rappelant un peu Marcel et son Orchestre. Habillés en «robe de chambre en fêta de brebis», «veste de coléoptère», et «marcel en peau de léopard», ils portent des noms (presque) célèbres à l'instar du batteur Tristan Vend de l'air ( cf. Christian Vander – Magma), Lino Van Tuyo au soubassophone («hachoir à boudins» dont il peut se servir comme d'un didjéridu, le faisant ronfler et y résonner sa voix), Stanislas Slakouldouss au trombone, Art Pépère au saxophone, et le Grand Saphir aux percussions qui « voudrait être un intermittent » comme d'autres déclarent «j'aurais aimé être un artiste», et...Nestor Pizzaïolo, certainement le personnage le plus remarqué du groupe. Petit fils d' Aimable qui aurait raté son audition chez Metallica, il accumule les stigmates du hard rocker : headbanging, cornes du diable avec la main, grimaces colériques, onomatopées.
« Que font-ils ? » : un mélange de musique tzigane et guinguette avec des rythmes latin ou disco sur des airs jazzy ou arabisants, accompagné de chants dans une langue pseudo slave ou des vocalises « la-la-laï » et « ou-ou-ou » de Nestor Pizzaïolo. Une musique inétiquetable, entraînante et gaie, qu'ils illustrent par des chorégraphies loufoques (flexions/extensions, danse yiddish suivi d'un « coulé » à la Pulp Fiction).
« Que veulent-ils ? » : communiquer leur bonne humeur au public, en le faisant même participer à leurs bouffonneries. Nestor Pizzaïolo possède, en plus de son accordéon «en fonte d'aluminium », des « pouvoirs vibratoires » qui lui permettent de retrouver une personne assise parmi le public, croisée au détour d'un regard dans le domaine de Fontblanche, en agitant ses bras comme des bâtons de sourcier. Après l'avoir invitée sur scène, il lui accroche son accordéon dans le dos pour se lancer dans des pas de valse sur une musique tyrolienne.
Sous les applaudissements gras d'huile de frites, le spectacle se termine et le Grand Saphir devenu camelot pour l'occasion vente les mérites du dernier cd de Sergent Pépère en vente au stand d'à côté.
Le temps de trouver une place sous le toit de feuilles de platanes, la « nouvelle » formation de Luis Vina s'est mise en place sur scène.
21h00 Quartet [Mobile] Quartet [Mobile] nous propose ce soir une création : Luis Vina (saxophone ténor, clarinette) « auteur de tous les crimes » (selon ses propres termes) a écrit durant 4 jours passés au Moulin à Jazz du domaine de Fontblanche 5 compositions, spécialement pour ce festival, qu'il interprète accompagné d'Adrien Amey (saxophones alto, baryton et sopranino), de Gilles Coronado (guitare) et de Guillaume Dommartin (batterie).
L'introduction du premier morceau nous plonge dans l'univers de cette création: bruitages et percussions à la batterie, repris par un effet reverse, et violonings de guitare pour annoncer un chorus d'Adrien Amey traversant tout le morceau et sur lequel les autres musiciens viennent s'arrimer.
Alternant passages en harmonie ou à l'unisson, passages dissonants et ruptures de rythmes, les compositions se présentent rapidement comme un assemblage de séquences où la mise en place est reine. Alternance à l'instar du jeu du guitariste qui jongle entre les styles et ses pédales d'effets : arpèges mahavishnesques ou riffs lancinants repris dans un sampler et tournant en boucle, accompagnements étouffés avec légère distorsion derrière un chorus de saxophone, larsens lancés en tapant sur la tête de manche et repris par un harmonizer, chorus en son clair en duo avec la clarinette.
Et si l'on est parfois perdu au cours de l'interprétation, le batteur est toujours là, avec une frappe puissante mais retenue, pour nous faire reprendre le train musical lancé sur les portées de Luis Vina grâce à un groove de batterie « plus accessible ».
Après 4 morceaux aussi cérébraux que jubilatoires, le set se termine par une composition en hommage à Tim Berne, « source d'inspiration des musiciens de la génération du compositeur » (génération des musiciens trentenaires) avant que le quartet ne revienne pour un rappel de 2 minutes mené en 5 temps 2 mouvements.
On fait rapidement disparaître sur scène le set d'instruments du Quartet Mobile, pendant que certains spectateurs retournent se rafraîchir près du bar.
Un petit rappel nous est fait sur ce festival, pour souligner son organisation essentiellement bénévole et ses 9 années d'existence dont les cinq premières passées dans la clandestinité imposée par l'ancienne municipalité.
22h20-0h00 Michel Portal
Nommé un à un les musiciens prennent place sur scène pendant que le jour disparaît. D'abord Daniel Humair à la batterie, Bruno Chevillon à la contrebasse (que j'avais eu grand plaisir à voir en février au Balthazar avec le Grand Ensemble de Marc Ducret), Louis Sclavis et enfin Michel Portal.
Quelques harmoniques à la basse sur un rythme de batterie et Michel Portal s'élance dans son premier chorus. Il ponctue ses phrases musicales d'onomatopées que l'on retrouvent de façon récurrente chez les musiciens de jazz (mes préférées : celles de Keith Jarret sur The Köln concert), libératrices d'énergie, comparables au « kaï » du karatéka. Des signes en direction de la régie semble montrer qu'il n'est pas forcément content du son, mais côté public pourtant tout est nickel.
Tempo plus rapide pour le deuxième morceau où cette fois c'est Michel Portal qui s'efface pour laisser la place à Louis Sclavis. Au terme d'un flot de notes incessant, Louis Sclavis défait le bec de son saxophone pour ouvrir une parenthèse dans le morceau. Il entonne un air en soufflant dans le bec resté dans sa main, puis le refixe sur la colonne du saxophone pour faire ronfler le corps de l'instrument. Bruno Chevillon enchaîne, archer à la main, avec un son de distorsion pour un chorus qui me rappelle Anesthesia, titre d'un groupe dont je tairai le nom par décence envers les amateurs de jazz. Bruno Chevillon, impressionnant de vélocité, fait glisser sa main gauche sur le manche de sa contrebasse l'accompagnant parfois jusqu'à se coucher sur le corps de l'instrument, sous les yeux toujours attentifs de Michel Portal. Ce dernier referme la parenthèse en reprenant le thème initié par Bruno Chevillon pour repartir dans un nouveau chorus dans lequel le rejoint Louis Sclavis. Les deux solistes semblent alors lancés, yeux fermés, côte à côte, dans une course avec leur ombre.
Sur les deux morceaux suivants, les deux leaders enchaînent chorus sur chorus, transcendant leurs instruments, pendant que Daniel Humair matraque avec délicatesse fûts et cymbales, et que Bruno Chevillon fait danser ses doigts avec une infinie dextérité sur ses 4 cordes. On sent une décontraction qui s'installe entre les musiciens, une complicité qu'ils affichent au fil des morceaux.
Un peu comme s'il avait usé toutes les possibilités de son instrument, Louis Sclavis retire à nouveau le bec de son saxophone, plaque le col ouvert de celui-ci sur le micro et en tape les clefs pour lancer un gimmick qu'il fait tourner jusqu'à l'entrée du bandonéon de Michel Portal, maintenant assis. Après un scat, et une harmonie avec la contrebasse et le saxophone, Michel Portal glisse dans le morceau le thème de Jean-Pierre de Miles Davis, comme une private joke qui ne manque pas de faire sourire un auditoire averti (et je remercie mon voisin pour m'avoir éclairé).
Duo Louis Sclavis et Michel Portal, sans section rythmique, pour un titre riche de l'émotion apportée par la sonorité du bandonéon et le phrasé de Michel Portal, contrebalancé par le final de Daniel Humair, de retour derrière les fûts pour siffloter un air en guise de conclusion.
Tempo plus enlevé pour le dernier morceau avec une introduction batterie contrebasse, rejointes par un duo de clarinettes et qui clôture une prestation acclamée par le public.
Premier rappel et nouveau trait d'esprit du batteur qui annonce une absence de « dopage chez les deux saxophonistes » leur permettant un retour sur scène, comme pour nous préparer à débarquer de ce voyage musical pour une réalité phagocytée par le cyclisme et le football. Nouvelle révérence des musiciens après une interprétation aux saxophones.
Alors que la moitié des spectateurs a quitté son siège, l'autre moitié plus opiniâtre réclame, cinq minutes durant, un nouveau retour des musiciens, et obtient un ultime morceau. Au terme de l'interprétation, Michel Portal invite ses fidèles spectateurs à lever la tête pour regarder s'envoler les dernières notes qu'il mime par des gestes de la main.
A peine évanouies les dernières mélodies de Michel Portal, que les accords de Ménilmontant de Charles Trenet nous parviennent de la seconde scène placée à l'entrée.
0h00 Quartet La belle équipe
Pour cette « troisième partie » de soirée, ce quartet composé de deux guitares, d'une contrebasse et d'un accordéon nous délivre une collection de standards du jazz, jazz et valses manouches, swing...Des airs entraînants qui invitent à danser, des mélodies qu'on sirote autour d'un dernier verre et qui nous ferait presque oublier que demain, Lundi, il faudra se lever pour aller travailler. Alors, ce sont rêveurs, que les amateurs du genre quittent le domaine de Fontblanche en jetant un dernier regard sur ces musiciens qui interprètent avec brio des standards incontournables, sur lesquels ils se sont eux-mêmes usés les doigts.
Joseph Arthur + Hawksley Workman + K6 + Sergent Pépère (Festival de Sédières 2002) - 28 juillet 2002 - Salle de spectacle du Château de Sédières Pour la soirée de clôture de la partie "musiques actuelles" du Festival de Sédières, K6, Sergent Pépère, Hawksley Workman et Joseph Arthur sont au programme. Contrairement aux soirées de vendredi et de samedi avec Miossec, Dominique A. et Silvain Vanot puis The Notwist, The Tindersticks et Carlosound, le concert de ce soir n'affiche pas complet .../...
Pour la soirée de clôture de la partie « musiques actuelles » du Festival de Sédières, K6, Sergent Pépère, Hawksley Workman et Joseph Arthur sont au programme. Contrairement aux soirées de vendredi et de samedi avec Miossec, Dominique A. et Silvain Vanot puis The Notwist, The Tindersticks et Carlosound, le concert de ce soir n’affiche pas complet mais la grange du château de Sédières est quand même très bien remplie. Le cadre enchanteur (château, verdure, forêts, étangs, soleil), et l’accueil chaleureux de l’équipe du festival semblent inspirer les artistes qui délivrent ici leurs meilleures prestations.
C’est le groupe corrézien K6 qui débute la soirée devant un public dubitatif au début puis plus enthousiaste à mesure que le concert avance. Ce jeune groupe vient de sortir un premier album pas désagréable à écouter : Palace Minimum. Le mélange d’une musique d’influence métal et du chant à la fois pop et punk est propice aux pogos, slams et autres sauts. Pour apprécier K6, il faut donc apprécier les riffs de guitare métalloïdes...
Pendant les changements de plateau, les Sergent Pépère font le spectacle : cette fanfare est particulièrement pittoresque. Habillés en peaux de bêtes et autres accoutrements d’un autre temps, ils ont l’air d’arriver de lointaines steppes... L’originalité du groupe réside dans la batterie poussée sur une sorte de charrette : le groupe peut donc se déplacer sur le site du festival pour finir au milieu du public en train de se rafraîchir. Sur des rythmes toniques et enjoués, les Sergent Pépère provoquent l’hilarité avec leurs mimiques impayables et leurs nombreuses pitreries. C’est une très bonne idée de les avoir invités.
Après cet interlude réussi, Hawksley Workman et ses trois musiciens investissent la scène. Le show de ce soir ressemble beaucoup à celui donné à Vienne le 22 juillet : Hawksley Workman est toujours aussi extravagant dans sa manière de s’habiller et de chanter, ses musiciens sont quant à eux toujours excellents ! Mr Lonely régale le public avec son piano et ses chœurs, Mark Kesper assure comme une bête à la basse et au chant, enfin Derrick Bardy est « obligé » d’être un excellent batteur : son chef d’orchestre a exercé ce métier et n’attend qu’une absence de sa part pour prendre sa place sur un titre !
Comme il se doit , le quatuor canadien fait un triomphe à Sédières à l’instar de ses premières parties réussies pour Noir Désir ou David Bowie. Si on dispose de deux oreilles en bon état de marche, on ne peut pas résister à un tel étalage de classe, d’humour et d’énergie positive. Entre deux morceaux, une groupie à la voix mâle s’autorise même à hurler un « Hawksley, It’s huge, man ! D’you know what I mean? » Le jeune Canadien sourit de toutes ses dents, ravi de l’enthousiasme qu’il provoque. Ce glam rock mâtiné de folk et saupoudré de théâtre mérite un rappel, que le public s’empresse de lui réclamer bruyamment. Deux morceaux, aussi enthousiasmants que les autres viennent conclure une prestation jubilatoire...
Passant après un tel raz de marée émotionnel, Joseph Arthur démontre une nouvelle fois sa classe à toute épreuve. Touché par un public enthousiaste, très réceptif et recueilli, il donne même ici l’un de ses meilleurs concerts. Tout seul pendant l’intégralité du concert, il se lance dans des chansons pop folk toutes simples ou part dans des délires électro pop grâce à son auto sampler magique.
En rappel, il commence par improviser une courte mais hilarante chanson - « I’m a hippy and I like to smoke drug, I’m a hippy and I Like to take drugs... » -, bel exemple pour la jeunesse corrézienne (si Bernadette Chirac savait ça !).
Enchanté de l’accueil qui lui est réservé, Joseph Arthur est, dés lors, inarrêtable : il plaisante longuement avec Graham son ingénieur du son, joue même Daddy on prozac à la demande d’un fan, puis enchaîne des titres aussi géniaux que Mercedes, Speed of light, History ou Exhausted, avec un seul petit break dans les coulisses pour interroger « le monde des esprits ». Jusqu'ou ira-t-il ?
La prestation de Joseph Arthur met fin au festival de Sédières en ce qui concerne les musiques de jeunes ; après trois jours idylliques et bucoliques, le retour à la réalité du béton va être difficile. Une seule solution : revenir l’année prochaine !