Qui a pu échapper à la parabole biblique du Fils Prodigue ? Bien sûr il y est question de cet héritier qui dilapide son héritage, mais de façon assez fine, le Prodigue n'est pas que ça: il est aussi celui qui va se mettre au service d'un étranger pour gagner sa vie.
La parabole met en scène ce personnage séducteur, avide d'aventures, adaptable à d'autres mondes que le sien, et pour couronner le tout, guère sensible aux commandements éthiques...
Agop, c'est un peu le Fils Prodigue ; non pas qu'il renie quoi que ce soit de ses héritages, loin s'en faut : ce show-case semi-privé dans l'antre du centre culturel dédié à Varoujan Bozadjian le prouve sans aucune ambiguïté. C'est davantage dans cette forme d'abandon angoissé de ses propres attaches qu'il se rapproche de l'anti-héros biblique. Oui, Agop a tout quitté : Nacimiento tout d'abord, le quatuor dans lequel il avait fini de mûrir, tant artistiquement qu'en tant qu'homme. Marseille, ensuite, la ville qui l'a vue naître. Rien à faire. Tel l'Ulysse, il s'est attaché au mât de son âme vagabonde pour aller écouter de plus près le chant des sirènes : celles de la capitale tout d'abord, où il a fait semblant de s'établir, et pas n'importe où : face à la tour Eiffel...
De là, à coups d'aller-retours, il explore le monde comme un Arthur Rimbaud, d'aventures rocambolesques en voyages initiatiques. Pourtant quelque chose fait toujours défaut à ce carnet de voyage. Cela ne lui suffit pas. C'est de l'autre côté de l'Atlantique, dans la ville de tous les fantasmes, que réside sa Calypso à lui. Il le sait. Il le sent. New York. New York, enfin, finalement, s'est saisie d'Agop le Fils Prodigue, d'un seul éclair de néon... Une histoire d'amour banale et magique entre des yeux d'enfants et des immeubles géants.
Pourtant, Agop a aussi sa Pénélope... Une pop sombre et sybilline, dont aucune de ses tribulations n'a réussi à l'éloigner. Là où d'autre reviennent de leurs voyages transis de sensations contradictoires, d'empreintes fraîches dans une âme malhabile, Agop déroule obstinément son chant aérien et mélancolique, le même qui hantait déjà Nacimiento dix ans plus tôt, quel que soit le rêve insatisfait qu'il poursuit... Quelques nuances ont bien fait leur apparition (il parle à une seule femme là où il haranguait les filles), mais globalement, le Fils Prodigue conserve ce même bâton de pèlerin fait d'accords sensibles et de plaintes mélodieuses.
Ce soir, devant ces tapis entremêlés sur lesquels nous sommes une grosse centaine à nous être assis, le Fils Prodigue vient se faire pardonner son absence, en catimini. En famille. Un néon blanc (trop) inquisiteur braqué sur son visage, il nous raconte sa Muse, gêné, comme pour que l'on comprenne un peu mieux son départ. New York... Et l'incroyable se produit : voilà qu'Agop se met à nous parler de la ville la plus chic, la plus superficielle, la plus cosmopolite, la plus emblématique de l'autre parabole, celle de la Babel maudite, avec la timidité d'un adolescent, la maladresse d'un débutant et la modestie d'un fils du pays. A quelques détails près.
Ces yeux trop souvent levés au plafond, ils cherchent un ange absent... Et ce t-shirt blanc difforme, à bien y regarder, c'est un Mark Jacobs ! Cela a-t-il la moindre importance face à ce public inquisiteur, qui cache une petite émotion paternaliste sous une fausse austérité ? Ha, New York, quand tu nous tiens...
S'il a souhaité s'entourer de "friends" pour affronter ce retour aux sources, Agop n'est cependant pas allé s'acheter une aura à grands coups de name-droppings. Ce n'est pas le genre de la maison, même si il se dit quà New York, le garçon côtoie quelques meta-stars interplanétaires... Même si ce soir, certains de ceux qui défilent à ses côtés véhiculent dans leurs bagages d'imposantes références (Stéphane Mondésir, qui fait littéralement s'envoler le "New York" d'Agop avec un simple clavier électrique, Mike Aubé ou encore Mathias Berthier - alias "usthiax" - venus, entre autres, appuyer d'un poids très rock'n'roll son "A concert in Kansas"...), ses invités sont tous à son image : que ce soit la ravissante Emilie Tomei ou l'énigmatique "El Chino", le rituel est le même : modestie, introspection, et retenue.
Sur une table improvisée, agencés comme un collage néo moderne ressemblant à ces expositions de photos arty qui peuplent les galeries de la grosse pomme, le tout dernier E.P d'Agop. Son titre ? "Leave this town". Sa couleur ? Noir comme une nuit sans lune.
Et on se dit, quand tout est fini : parviendra-t-il à vraiment la quitter un jour, sa ville natale dans laquelle il s'est trouvé si mal à l'aise ? C'est si dur de partir que ce soir, il a été dur de revenir, finalement... A croire qu'Agop a raconté un rêve qu'il est encore trop tôt pour dévoiler : les histoires au stade de l'esquisse ont parfois de la peine à briller de leur futur éclat... Peut-être faudra-t-il attendre un "Back in town" pour avoir le privilège, enfin, de monter à bord du voilier d'Agop. Un voilier-limousine, bien sûr.