Critique de concert Charlie Jazz Festival 2/3 : Enrico Rava Jazz Lab + Sashird Lao + Samenakoa + François Cordas Quartet Phare Ouest

La petite scène du Charlie Jazz Festival a été légèrement décalée dans l’angle du bâtiment opposé à la buvette. Les odeurs de friture si agréables à nos narines en ces soirées d’été en sont atténuées. Quant à l’acoustique, elle n’en souffre pas si on est à proximité. Mais ceux qui préfèrent s’allonger sur l’herbe doivent tendre l’oreille.
A mon arrivée, je reconnais le saxo du virevoltant Arythmétique Sous Influence, titre introductif de leur album Phare Ouest. Le quartet semble plus détendu qu’en décembre dernier au Cri du Port. L’ambiance n’y est peut-être pas étrangère : le chant des cigales, les spectateurs attablés autour d’un verre, la lumière d’une fin d’après-midi estivale…
Les saxophones de François Cordas et la guitare de Philippe Canovas sont omniprésents tout au long du set.
Quelquefois ils ajoutent leur pierre à la quiétude ambiante (titres Phare Ouest et Heroes Of Love, le plus soft d’entre tous). Un aperçu ci-dessous :
Quelquefois ils nous bousculent : bombes lâchées par le sax ténor et la batterie sur En Attendant Bagdad, final lancinant de Thanks avec le soprano qui martèle inlassablement la même phrase.
Quelquefois, ils nous font voyager : le soprano et l’archet de contrebasse nous amènent en Orient sur trois notes de guitare en boucle (celles d’Ainsi Parlait Zarathoustra).
Ils adopteront bientôt une nouvelle formule avec un orgue Hammond.
Des progrès à faire dans la com’, leur message pourtant plein d’humour pour vendre des disques "pour offrir à vos amis si vous en avez" a reçu un accueil mitigé.
L’impressionnante et puissante fanfare avec ses onze membres, ses trois saxophones, ses cinq cuivres, ses deux percussions, son banjo et son mégaphone débarque dans les travées du festival.
Un dynamisme jubilatoire, une variété extrême, une mise en scène festive, 100% de compositions personnelles de qualité, un ensemble harmonieux et des solistes brillants.
Leur message à eux pour vendre des disques est simple : "10 euros le premier, 15 euros le dernier, 20 euros les deux" mais la préposée à la vente est débordée.
Il est vrai que le public va de (bonne) surprise en (excellente) surprise :
- La merveilleuse flûte de Quentin introduisant The March ;
- La battle finale sur un instrumental entre (presque) tous les instruments à vents, Laurent étant mis à l’écart certainement pour ne pas assommer un confrère avec son soubassophone, ça pourrait être fatal ;
- Dans Ces Moments Je T’Aime, chanson fort bien écrite et entraînante avec Quentin au mégaphone cette fois ;
- Un funk endiablé, l’occasion pour Philippe de nous donner sa version de l’étymologie du mot funk, "l’odeur du corps après l’amour" ;
- Le chef d’œuvre Contemplation Désastre qui semble surgir de la B.O. d’un James Bond ;
- Incantation qui sonne comme une marche funèbre sans pour autant casser l’ambiance ;
- Du trip hop avec le surprenant Everyone chanté par Alexandra ;
- Et les soli qui émaillent ces titres, l’alto de Fabien, le ténor d’Olivier, le baryton d’Alexandre et le bugle de Quentin pour ne citer qu’eux. Le titre ci-dessous par exemple m’a fait chavirer de bonheur :
Je m’étendrai beaucoup moins sur ce trio. Dans un festival, il en faut pour tous les goûts et Sashird Lao n’est clairement pas le mien. Musicalement d’abord : les prouesses de David Amar (human beatbox et notamment une basse vocale impressionnante) ne suffisent pas à faire pencher la balance du bon côté.
Sur le medley en hommage à Bashung, j’ai bien failli quitter mon siège. Et que dire des enchainements de Fred Luzignant, "heureux de jouer dans cette pinède" (ceux qui connaissent le lieu rigoleront doucement), voulant améliorer notre culture générale "nous étions à Riga hier, c’est la capitale de la Lettonie, ne vous inquiétez pas, moi non plus je ne le savais pas", "nous venons de Nice dans le sud de la France", et donnant un aperçu de son humour "Yona vient d’un pays où il y a des trucs en forme de triangles, ah oui, la Suède"…
Voilà ce que nous disait le programme : "Ondulations soul, clin d’oeil aux Double Six, malice du swing ingénu d’une chanteuse de jazz qui n’a pas froid aux yeux, enracinement dans l’expressionnisme mingusien, accents orientaux désorientés, expérimentations instrumentales, leur musique est une invitation au voyage."
OK pour les ondulations, Yona Yacoub bouge plutôt bien. Mais Mingus ? Double Six ? Je n’ai rien ressenti de tout cela.
Ils ont cependant eu un rappel et nul doute que quelqu’un va corriger cette opinion en cliquant ci-dessous.
Déjà venu ici il y a 20 ans, Enrico Rava donne ce soir son seul concert en France avec son Jazz Lab.
Il est des soirées que l’on sait réussies dès le premier solo. Celle-ci en est une. Lorsque résonne la trompette d’Enrico, nos corps s’allègent, nos visages s’éclairent. Et ce n’est que le début. Ses deux saxos, bien que très sobres, participent à la magie qui est en train de naître.
Quelques plaginettes free s’effacent pour introduire des ballades plus belles les unes que les autres. Sur la seconde le trombone entre en action et il est alors clair que le génie est bicéphale : Enrico Rava à gauche de la scène, Mauro Ottolini à droite. Ses soli débutent toujours ainsi : sa main gauche tient la sourdine contre le pavillon puis le lâche et le trombone ressemble alors à un chien à qui on enlève subitement sa muselière. Prodigieux.
A la suite du plus fou de ces chorus, les saxophones se déchaînent à leur tour, se provoquant en duel avant de se réconcilier en duo.
Parmi les moments encore plus fascinants que les autres, celui ou les quatre souffleurs se réunissent sur le devant de la scène et jouent à la fanfare avant que la rythmique ne les rattrape. Celle-ci est parfaite aussi. J’ai le plaisir de revoir Zeno de Rossi à la batterie vu l’an dernier ici-même mais à l’intérieur du Moulin avec Francesco Bearzatti. Il me confirmera plus tard la sortie d’un album de mon saxophoniste préféré en septembre sur le thème de Malcolm X.
Le chien / trombone hurle à la mort. Quelques brebis essaient de sortir des sentiers battus : le pianiste semble aspirer à la liberté, le guitariste ose une intro rock. Sur la pièce ultime, l’alto, la guitare, le ténor et le trombone tentent une dernière escapade. Mais le berger Rava reste maître de son troupeau. Et il délivre un dernier solo qui ramène tout le monde au bercail. Personne ne peut lutter. Nous sommes tous portés par sa musique.
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Signature : mcyavellle 05/07/2010
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