Critique de concert Chloé Lacan

Un artiste seul en scène, ou alors juste accompagné d'un seul musicien, moi, ça a toujours attiré ma curiosité.Cette sorte de prise de risque, de genre de spectacle généralement épuré, dans ce côté café-théâtre ou one-(wo)man-show... pas à dire, ça me titille.
A l'affiche ce soir : Chloé Lacan, seule en scène donc.Renseignements pris, c'est une jeune femme brune, frêle, accompagnée sur le papier d'un simple accordéon, et plus rarement, d'un piano.
Installé dans la salle, je commence à avoir un doute devant cette scène relativement vide, à même le sol : un micro principal, un cube habillé de feutrine noire en guise de repose pied, un clavier sur la gauche, un autre micro au fond à droite et une table en fond de scène avec un accordéon... aurais-je fais une erreur ? Cette jeune femme frêle, perdue au milieu de la scène, supportant son accordéon trop grand pour elle ... le doute, les questions, le film quoi...

Après les présentations et les traditionnels voeux de ce début d'année par Bruno Durruty, le maître des lieux quand ils s'habillent de chanson française (la salle est méconnaissable pour qui la fréquente plus souvent lorsque les lieux sont habités par l'autre association-locataire : Comparses et Sons et ses sons plus pop rock ou reggae), Chloé Lacan entre en scène rapidement.
Pas alerte. Comportement affirmé. Port de tête droit. Et elle scotche le public d'emblée : Chloé Lacan commence par un morceau a cappela, vraisemblablement issue de la culture manouche, et dans la langue s'il-vous-plait, rythmant par intermitence en se frappant la poitrine ou le ventre.
Et quelle voix !
Pas le temps de s'en remettre, Chloé Lacan, cheveux remontés en chignon fou, une fleur en soie dans les cheveux, s'adresse au public de son accent légèrement pointu ("ça va Venelles ?.... vous permettez que je vous appelle Venelles ?..."), pendant qu'elle s'habille de son accordéon, un genou remonté pour supporter le monstre, une bretelle, puis l'autre, puis l'attache arrière dans le dos..., avec des gestes sans aucune hésitation, comme le sont les gestes tant de fois répétés... je crois supprendre Chloé dans son dressing ou sa salle de bains, en pleine préparation pour une soirée, tout en vous parlant de tout et de rien le plus naturellement du monde à travers la cloison.

Les chansons s'enchainent, alternées de présentations et de paroles sous la forme de vrais mini-scketches, sans temps mort. Le tout généralement sur le ton de l'humour.
Chloé Lacan ose tout : la chanson bien entendu, le lyrique, le manouche (vers lequel elle revient assez souvent, sa découverte de l'accordéon remontant à la découverte de cette culture-ci il y a une quinzaine d'année), les langues et les rythmes, les textes de son cru ou écrits par d'autres, les reprises, telles que Fais-moi Mal, Johnny de Boris Vian, I Will Survive de Gloria Gaynor (dont la paternité est ici attribuée ironiquement à d'autres chanteurs, malheureusement décédés depuis : l'équipe de France de football de 1998 (sic)...), des standards du Lyrique jusqu'au traditionnel Bella Ciao pendant les rappels, des reprises généralement largement adaptées, réadaptée, sur-interprétées ou décalées, voire carrément entremélées ... ses chansons tapent tous azimuts.
Ses textes à elles, et ceux qu'elles emprunte à d'autres, parlent des femmes, des relations avec les hommes et des chansons d'amour, du temps qui passe et de la mélancolie, de la peur de vieillir et de la volonté de plaire ("C'est au grand bal de nos vieux os / Que les amants du bord du monde / Se retrouvent quand les jours s'effacent / Et se morpionnent du temps qui passe" dans la superbe Dansons), du rapport aux autres et de l'ivresse ("Versez m'en full dans le goulot / Versez m'en plein dans l'ciboulot / Que j'pète l'armure et le capot / Que j'crève les murs et le caveau / Noyez ma frousse dans vot' sirop...", La Tremblouille), de la routine et de nos propres contradictions, ... le tout réuni sous le titre générique du spectacle "les Plaisirs Solitaires" et titre d'une de ses chansons ("Oh, les plaisirs solitaires / Perdue dans ma chambrette / J'ai l'art et la manière / De t'envoyer en l'air / Sans l'avis de personne / Sans dépendre de toi" - Plaisirs Solitaires).

Chloé Lacan est issue du théâtre, et ça se voit. Elle occupe l'espace et la scène facilement et naturellement : généralement au micro principal pour les morceaux à l'accordéon, s'écarte de deux pas ici ou là, pour des moments plus instrumentaux, s'installe aux claviers sur une poignée d'autres chansons (J'ai Rien Fais), s'avance devant le premier rang pour interpeller le public, se réfugie devant le micro secondaire en fond de scène sous un faisceau de lumière pour les morceaux intimistes au ukulélé, ou monte dans les gradins pour faire chanter le public à la gloire du lifting ou du silicon (La Silicon Vallée)...
La mise en scène et l'occupation de cet espace scénique, ce quelque chose de gouaille, l'art du passage du coq à l'âne avec aisance entre humour, joie, rire et larmes, le jeu avec le public... tout rappelle une certaine forme de théâtre. faisant échos pour ma part, à plusieurs reprises, aux interprétations dans certains spectacles musicaux connus de la région, comme celles d'Isabelle Desmero dans les créations de La Rumeur, du Théâtre du Maquis (Aix) ou de la Compagnie de l'Atelier du Possible (Rognes).Le tout servi dans une très belle lumière et un son parfait.
L'artiste est là. Son interprétation sans artifices ou béquilles. Tout est là, rien de plus. Tout repose sur elle.Le spectacle à l'état pur.Chapeau !
Signature : flagle 11/01/2012
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