Critique de concert Charlie Jazz Festival 2/3 : Dhafer Youssef 4tet + Elina Duni 4tet + Sardar Orkestra + Actuum

Après une une première soirée où je n’ai pas ressenti les choses comme Mardal (j’ai pour ma part connu Vertigo Songs beaucoup plus inspiré voilà deux ans et ai été en revanche littéralement happé par la créativité du Dave Holland Quartet), je reviens au superbe Domaine de Fontblanche avec la certitude d’y conjuguer une fois de plus découvertes, ambiance festive et éclectisme.
Actuum

Ici, la découverte a lieu lors du concert de 18 heures, sur la petite scène. Un quartet est déjà en action. Actuum est son nom. Dire que l’auditeur doit redoubler de curiosité pour entrer dans le monde de ces quatre jeunes musiciens n’est pas leur faire offense. Il se doit d’être à l’affut : les sons produits, souvent chaotiques, vont-ils se rejoindre ? Comment, avec ces changements incessants de leaders (ils doivent détester ce mot), font les trois autres pour s’adapter à sa créativité de l’instant ? Comment sont-ils passés avec autant de naturel de cette plage, à l’évidence improvisée, à cette autre, apparemment écrite ? Par quelle magie sort-on de cette performance où les soubresauts ont succédé aux explorations instrumentales avec la certitude d’avoir vu un groupe et non l’addition de quatre talents ?


Des ébauches de réponses résident peut-être dans le titre de leur album, Brutal Music For Nice People, un paradoxe apparent qu’ils rendent compatible. Ou dans le nom de leur label, Coax, qui évoque inévitablement le chaos. Un label qui a déjà produit le merveilleux groupe Rétroviseur, découvert ici même lors de la précédente édition de Charlie Free…

Actuum : Ronan Courty : contrebasse / Louis Laurain : trompette / Julien Loutelier : batterie / Benjamin Dousteyssier : saxophone.
L’heure à attendre le set suivant est des plus faciles à tuer. Expositions dans la salle que surplombe le Théâtre prochainement inauguré (dont les toujours sublimes photographies de l’ami Gérard Tissier), délices culinaires dont les effluves provoquent inévitablement une queue (assez vite résorbée), stand merchandising proposant de magnifiques T-shirts et une belle variété de disques, originales installations qui émaillent le vaste site…


Sardar Orkestra
Sans oublier l’ambiance festive que diffuse ce soir le Sardar Orkestra.
Dans un tout autre décor et des circonstances plus bucoliques que celles, maritimes, affrontées une semaine auparavant, le sextet réalise l’idéale transition entre la qualité instrumentale décelée chez Actuum et la destination géographique promise par Elisa Duni.

Ils plantent en effet d’ores et déjà le décor des Balkans, à travers les toujours évocatrices mélodies de l’ensemble. Et le plus réside dans la prise de parole de chacun des solistes. Imaginez : Fred Pichot, Christophe LeLoiL et Fabien Genais dans une même fanfare ! Ce projet semble être leur récréation. Ils y prolongent gaiement la folle inventivité affichée respectivement dans Nafas, E.C.H.O.E.S. et Méandres, trois des plus belles créations du moment. On n’oublie pas les trois autres. Ils façonnent une rythmique qui nous plonge littéralement dans les Balkans, en restituant à la fois les parfums et l’ambiance.

Sardar Orkestra : Fabien Genais : saxophone soprano / Francis Rafananenena : sousaphone / Jean-Michel Troccaz : percussions / Fred Pichot : saxophone ténor / Alexandre Barette : saxophone baryton / Christophe LeLoiL : trompette.
Elina Duni Quartet
L’hommage à l’Albanie et aux Balkans se poursuit dans le set suivant, sur la grande scène. Le côté festif laisse ici sa place à l’émotion, celle d’Elina Duni qui y est née et chante sa nostalgie, elle qui a dû quitter son pays pour la Suisse à l’âge de 10 ans.

Sa voix est sobrement accompagnée d’un pianiste, d’un contrebassiste et d’un batteur, "trois magnifiques hommes", dit-elle. Ils ont toutefois leur mot à dire notamment sur un titre évoquant une noce au Kosovo où les percussions et le piano se livrent une belle passe d’arme sous le contrôle musclé de la contrebasse.
Elina Duni prend soin de nous présenter chaque titre par le détail afin d’en restituer pleinement le contexte. Sont ainsi évoqués entre autres le sud de l’Albanie, puis, sans garantie, car mon attention s’est peu à peu dissipée, des oiseaux, sa grand-mère... Les complaintes sont plus fréquentes que les chants festifs. Elle enchaine toutefois les sentiments et son chant peut passer de la tristesse à la joie, ses musiciens accélérant alors pour l’occasion soudainement le rythme. L’éclectisme est un des charmes de ce festival, Elina Duni est parvenue à émouvoir dans l’assistance des spectateurs qui lui ont réclamé un rappel. Un supplément que j’ai pour ma part apprécié de la buvette.

Elina Duni Quartet : Colin Vallon : piano / Bänz Oester : contrebasse / Elina Duni : chant / Norbert Pfammatter : batterie.
Dhafer Youssef Quartet
Je redoutais la même linéarité dans la performance de Dhafer Youssef, la tête d'affiche du jour. Son passage au Festival Jazz des Cinq Continents en 2011 m’avait peu conquis, malgré le prodigieux jeu de piano de Tigran Hamasyan. Celui-ci n’est pas là ce soir, pourtant la qualité d’ensemble est nettement supérieure.

Est-ce la magie du lieu - lumières bleutées sous platanes tricentenaires, papillons voletant et cigales intarissables - qui a transcendé le quartet ?
Est-ce la qualité extrême du son, d’une pureté absolue, particulièrement pour diffuser la voix du chanteur tunisien dans toute l’enceinte du Festival ?
Les premières minutes sont d’une profonde beauté. Toujours influant sur sa voix en imprimant une pression sur sa cloison nasale, Dhafer Youssef donne à son chant une limpidité sonore rare. Ses complaintes à lui sont émouvantes au possible. Nous voilà déjà conquis.


Ses acolytes sont à la hauteur. Est-il possible de rester insensible à leur mise en musique d’un très ancien poème sur la foi ? Une ligne de piano qui s’évapore, la voix/foi de Youssef qui envahit peu à peu l’espace, l’oud et le piano qui duettisent sur sept notes de basse en boucle, et le paroxysme final, percutant au possible, à l’opposé total du trouble initialement créé. Nous sommes passés des frissons à la liesse en quelques secondes. Peut-être avons-nous trouvé la foi ? "La foi, ça peut être en Dieu, mais aussi en l’art, en une bouteille de vin", avait précisé Youssef. Alors oui, pourquoi pas…

Dhafer Youssef Quartet : Kirstjan Randalu : piano / Dhafer Youssef : chant, oud / Chris Jennings : contrebasse / Chander Sardjoe : batterie.
Même si par la suite ce degré d’émotion ne sera plus atteint par les quatre hommes, même si Dhafer Youssef nous touche plus par sa voix que par son instrument à cordes, il restera jusqu’à notre départ du Domaine de Fontblanche quelque chose de cet instant, un ravissement indélébile dont ressurgiront des bribes à chaque nouvelle lamentation, à chaque nouvel élan du quartet.

Plus de photos de tout le Festival ici.

Ici, la découverte a lieu lors du concert de 18 heures, sur la petite scène. Un quartet est déjà en action. Actuum est son nom. Dire que l’auditeur doit redoubler de curiosité pour entrer dans le monde de ces quatre jeunes musiciens n’est pas leur faire offense. Il se doit d’être à l’affut : les sons produits, souvent chaotiques, vont-ils se rejoindre ? Comment, avec ces changements incessants de leaders (ils doivent détester ce mot), font les trois autres pour s’adapter à sa créativité de l’instant ? Comment sont-ils passés avec autant de naturel de cette plage, à l’évidence improvisée, à cette autre, apparemment écrite ? Par quelle magie sort-on de cette performance où les soubresauts ont succédé aux explorations instrumentales avec la certitude d’avoir vu un groupe et non l’addition de quatre talents ?


Des ébauches de réponses résident peut-être dans le titre de leur album, Brutal Music For Nice People, un paradoxe apparent qu’ils rendent compatible. Ou dans le nom de leur label, Coax, qui évoque inévitablement le chaos. Un label qui a déjà produit le merveilleux groupe Rétroviseur, découvert ici même lors de la précédente édition de Charlie Free…

L’heure à attendre le set suivant est des plus faciles à tuer. Expositions dans la salle que surplombe le Théâtre prochainement inauguré (dont les toujours sublimes photographies de l’ami Gérard Tissier), délices culinaires dont les effluves provoquent inévitablement une queue (assez vite résorbée), stand merchandising proposant de magnifiques T-shirts et une belle variété de disques, originales installations qui émaillent le vaste site…


Sans oublier l’ambiance festive que diffuse ce soir le Sardar Orkestra.
Dans un tout autre décor et des circonstances plus bucoliques que celles, maritimes, affrontées une semaine auparavant, le sextet réalise l’idéale transition entre la qualité instrumentale décelée chez Actuum et la destination géographique promise par Elisa Duni.

Ils plantent en effet d’ores et déjà le décor des Balkans, à travers les toujours évocatrices mélodies de l’ensemble. Et le plus réside dans la prise de parole de chacun des solistes. Imaginez : Fred Pichot, Christophe LeLoiL et Fabien Genais dans une même fanfare ! Ce projet semble être leur récréation. Ils y prolongent gaiement la folle inventivité affichée respectivement dans Nafas, E.C.H.O.E.S. et Méandres, trois des plus belles créations du moment. On n’oublie pas les trois autres. Ils façonnent une rythmique qui nous plonge littéralement dans les Balkans, en restituant à la fois les parfums et l’ambiance.

L’hommage à l’Albanie et aux Balkans se poursuit dans le set suivant, sur la grande scène. Le côté festif laisse ici sa place à l’émotion, celle d’Elina Duni qui y est née et chante sa nostalgie, elle qui a dû quitter son pays pour la Suisse à l’âge de 10 ans.

Sa voix est sobrement accompagnée d’un pianiste, d’un contrebassiste et d’un batteur, "trois magnifiques hommes", dit-elle. Ils ont toutefois leur mot à dire notamment sur un titre évoquant une noce au Kosovo où les percussions et le piano se livrent une belle passe d’arme sous le contrôle musclé de la contrebasse.
Elina Duni prend soin de nous présenter chaque titre par le détail afin d’en restituer pleinement le contexte. Sont ainsi évoqués entre autres le sud de l’Albanie, puis, sans garantie, car mon attention s’est peu à peu dissipée, des oiseaux, sa grand-mère... Les complaintes sont plus fréquentes que les chants festifs. Elle enchaine toutefois les sentiments et son chant peut passer de la tristesse à la joie, ses musiciens accélérant alors pour l’occasion soudainement le rythme. L’éclectisme est un des charmes de ce festival, Elina Duni est parvenue à émouvoir dans l’assistance des spectateurs qui lui ont réclamé un rappel. Un supplément que j’ai pour ma part apprécié de la buvette.

Je redoutais la même linéarité dans la performance de Dhafer Youssef, la tête d'affiche du jour. Son passage au Festival Jazz des Cinq Continents en 2011 m’avait peu conquis, malgré le prodigieux jeu de piano de Tigran Hamasyan. Celui-ci n’est pas là ce soir, pourtant la qualité d’ensemble est nettement supérieure.

Est-ce la magie du lieu - lumières bleutées sous platanes tricentenaires, papillons voletant et cigales intarissables - qui a transcendé le quartet ?
Est-ce la qualité extrême du son, d’une pureté absolue, particulièrement pour diffuser la voix du chanteur tunisien dans toute l’enceinte du Festival ?
Les premières minutes sont d’une profonde beauté. Toujours influant sur sa voix en imprimant une pression sur sa cloison nasale, Dhafer Youssef donne à son chant une limpidité sonore rare. Ses complaintes à lui sont émouvantes au possible. Nous voilà déjà conquis.


Ses acolytes sont à la hauteur. Est-il possible de rester insensible à leur mise en musique d’un très ancien poème sur la foi ? Une ligne de piano qui s’évapore, la voix/foi de Youssef qui envahit peu à peu l’espace, l’oud et le piano qui duettisent sur sept notes de basse en boucle, et le paroxysme final, percutant au possible, à l’opposé total du trouble initialement créé. Nous sommes passés des frissons à la liesse en quelques secondes. Peut-être avons-nous trouvé la foi ? "La foi, ça peut être en Dieu, mais aussi en l’art, en une bouteille de vin", avait précisé Youssef. Alors oui, pourquoi pas…

Même si par la suite ce degré d’émotion ne sera plus atteint par les quatre hommes, même si Dhafer Youssef nous touche plus par sa voix que par son instrument à cordes, il restera jusqu’à notre départ du Domaine de Fontblanche quelque chose de cet instant, un ravissement indélébile dont ressurgiront des bribes à chaque nouvelle lamentation, à chaque nouvel élan du quartet.

Plus de photos de tout le Festival ici.
Signature : mcyavellle 18/08/2012
Envoyer un message à mcyavell
Voir toutes les critiques de concert rédigées par mcyavell
Photographe : mcyavell
Envoyer un message à mcyavell
Voir toutes les critiques de concert photographiées par mcyavell


le 26 Juillet 2011 - Festival de Jazz des Cinq Continents - Marseille (par Mardal)


le 26 Juillet 2011 - Festival de Jazz des Cinq Continents - Marseille (par Mardal)


le 6 juillet 2012 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par mardal)


le 4 juillet 2010 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 3 juillet 2010 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 2 juillet 2010 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 5 juillet 2009 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 19 juillet 2010 - Cours Estienne d'Orves - Marseille (par Mcyavell)

le 7 octobre 2012 - La Mesón - Marseille (par Mcyavell)

le 23-24 juillet 2012 - Radisson Blu - Marseille (par Mcyavell)

le 20-21 juillet 2012 - Radisson Blu - Marseille (par Mcyavell)

le 18-19 juillet 2012 - Radisson Blu - Marseille (par Mcyavell)

le 7 Mai 2011 - Cabaret Aléatoire - Marseille (par Mardal)


le 18 septembre 2010 - Espace Julien - Marseille (par Mcyavell)


le 19 juillet 2010 - Cours Estienne d'Orves - Marseille (par Mcyavell)


le 17 décembre 2011 - le Floor - Marseille (par Pirlouiiiit)


le 10 décembre 2011 - le Paradox - Marseille (par Pirlouiiiit)


le 19 juillet 2010 - Cours Estienne d'Orves - Marseille (par Mcyavell)


le 2 octobre 2009 - Le Cri Du Port / Le Parvis Des Arts - Marseille (par Mcyavell)
Domaine de Fontblanche - Vitrolles


le 6 juillet 2012 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par mardal)


le 4 juillet 2010 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 3 juillet 2010 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 2 juillet 2010 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)


le 5 juillet 2009 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Mcyavell)















