Critique de concert Festival 'Jazz à Porquerolles' : Romano, Texier, Sclavis + Aldo Romano, Danilo Rea, Rosario Bonaccorso + Big Butt Foundation


Il suffit de presque rien pour qu’une virée en concert, au festival de jazz de Porquerolles prenne des allures épiques. Arrivera / arrivera pas ? 150 Km en voiture, un freinage in extremis au guichet de la Tour Fondue, que deux charmantes hôtesses sont sur le point de fermer, un embarquement cinq minutes avant le largage des amarres. Ouf !...

L’épopée devient pèlerinage : une silhouette hiératique en costume élégant, bleu ciel, canne et panama sur le chef siège en silence sur la banquette : Archie Shepp, tel Charon auquel nous allons présenter l’obole d’une poignée de main et de quelques mots. Son sourire tient lieu de droit de passage, pour le Paradis bien plus que les Enfers. Cap sud-est vers l’île de Porquerolles. Le soleil décline dans notre dos et quelques yoles anciennes gîtent aimablement sur notre passage.

Au débarquement, une fanfare nous accueille, nous reconnaissons deux membres de Samenakoa parmi les cuivres. C’est un March Band, Big Butt Foundation qui nous guide sur le quai du port, puis le long des terrasses, des restaurants. Flanqué de mon acolyte, ami et photographe préféré, McYavell, je m’imagine tantôt Don Quichotte tantôt Sancho Panza. Mais point de Bucéphale, ni d’Aliboron et la brève grimpette jusqu’au fort de Saint Agathe suffira à nous mettre en nage.

Le cadre est superbe, la cour où nous siégeons forme un amphithéâtre, assez grand pour accueillir un public, assez petit pour préserver un cachet intime. Aldo Romano, parrain du festival depuis sa création (il célèbre sa dixième année), débute la soirée. Il a réuni un trio italien.

Sur les deux premiers morceaux, Aldo Romano et Rosario Bonaccorso jouent les yeux fermés. On devine un besoin de s’immerger, de rentrer dans l’ambiance, dans leur musique. Ils les ouvrent ensuite et nous assistons à un superbe spectacle. Je connais et retrouve le jeu du batteur, tout en finesse, en souplesse, en vagues qui montent et s’apaisent, et c’est encore et toujours un plaisir immense de l’écouter.

Le second morceau est très cool, très "smooth", le public silencieux est très réceptif. Puis le tempo s’enflamme sur le troisième. Et je découvre un pianiste génial, Danilo Rea au jeu très contrasté, qui tantôt pianote, sémillant, tantôt écrase les touches par dizaines, mains toutes grandes ouvertes dans un jeu aux dissonances apocalyptiques. Aldo Romano le regarde et se marre.

C’est au tour de Rosario Bonaccorso de scater en doublant de sa voix la contrebasse qui swingue. La complicité des musiciens est évidente, constante. Le trio, en plus d’être très agréable à écouter est beau à voir.
Pas de titre annoncé, ni de set list. Je reconnais au passage le titre du numéro 4 Somewhere Over The Rainbow, puis I Got Rhythm juste après. Le septième morceau est un solo de piano : majestueux. Vers la fin, Aldo Romano se fend de quelques phrases, les seules que l’on entendra au cours de la soirée, pour annoncer le titre du dernier morceau, son tube, qui est devenu le standard du festival de Porquerolles : Il Camino.

La session fut géniale. Petit break de vingt minutes et la deuxième formation s’installe.
Il est des musiciens que l’on suit avec une ferveur acquise, immuable, inaltérable. Le trio qui vient d’entrer en scène fait pour moi partie de ceux-là.

Les voyages forment la musique. Durant les années 90, Les trois musiciens accompagnés par le photographe Guy Le Querrec ont effectué deux voyages en Afrique. Trois albums en sont issus.
Carnet de route : le premier qui conclut une tournée / gestation de trois semaines dans six pays d’Afrique centrale.
Suite Africaine : opus consécutif au second voyage, accompagné par le photographe Guy Le Querrec. Le Trio devenu Quartet sillonne l’Afrique du Sud et l’Afrique de l’Est.
African Flashback : après un troisième voyage en Afrique, imaginaire celui-ci, où le trio compose à partir de photos rapportées par Guy Le Querrec qui est présent, au devant de la scène, ce soir.

Le trio s’engage sur les morceaux épars qui composent ces trois disques.
2 Berbère
3 Le Long Du Temps
4 Entre Chien Et Loup
5 Look The Lobis
6 Annobon
7 African Panther
9 Surreal Politik
10 Three Children
11 Dieu N’Existe Pas
12 Standing Ovation
13 Les Petits Lits Blancs
14 Premier Rappel Viso Di Donna
15 Second Rappel Fô Lion

Aldo Romano, en plus d’être le suprême batteur au jeu léger et d’une grande finesse que l’on sait est un mélodiste exceptionnel. Le charme de compositions comme Annobon et Viso Di Donna opère immédiatement et nous transporte. Son jeu se renouvelle perpétuellement, il est rare d’entendre la même cellule rythmique plus de quinze secondes.

Les morceaux composés par Louis Sclavis sont identifiables à leurs thèmes aux alignements surprenants, aux phrases mystérieuses, énigmatiques, la maîtrise de son instrument de prédilection, la clarinette basse, est impressionnante, il donne, comme souvent, un vaste aperçu des ressources de ce tube d’ébène ainsi que de ses propres capacités : la technique du souffle continu notamment qui lui permet de jouer indéfiniment, sans reprendre son souffle. Par moments, ses doigts tricotent sur les mécaniques argentées à une vitesse impressionnante.

Les titres signés Henri Texier ont des caractéristiques présentes chez ses deux comparses : mélodie et créativité, auxquelles il ajoute architecture et sens de l’harmonie dans le contrechant qu’il propose. Lui aussi puise dans les nombreuses possibilités de l’instrument. Il alterne au pincement des cordes l’archet, la baguette en bois, le fouet. La contrebasse, comme la batterie d’Aldo Romano devient l’instrument d’un soliste, libre et indépendant, mais lié aussi, sans que ce soit paradoxal, aux deux autres. C’est ça la musique, le jazz, et c’est simplement beau.

La palette de chacun des trois artistes est très riche. Chacun puise au gré des morceaux dans ses nombreuses ressources des sons très variés, au service de l’effet recherché. A ce jeu-là, les trois sont à hauteur égale : les prouesses techniques montantes et descendantes de Sclavis, l’harmonie aux timbres sensuels de Texier ou les roulements suaves ou percutants de Romano. Chacun sert avec excellence les riches compositions, qu’elles soient les siennes ou celles des deux autres.

Tous les auditeurs ont conscience d’écouter du superbe jazz, de grande classe, de haute volée. Au-delà de ce constat évident, le trio a su créer son propre monde, sa cosmogonie.
Mais comment ces trois grands leaders de la scène européenne, ces trois personnalités si fortes, si abouties, ont-ils pu former un trio si homogène, qui respecte autant la personnalité de chacun, la met en valeur sans qu’aucun n’écrase l’autre, à aucun moment et cela sur chaque morceau. Il y a bel et bien une performance de groupe dans cette formation, qui rehausse la virtuosité de chacun.

Sur une paroi du fort Saint Agathe et sur écran géant, les photos de Guy Le Querrec sont projetées, comme une série de propositions supplémentaires : voulez-vous regarder en même temps nos souvenirs de voyage ? voulez-vous imaginer un lien entre la musique et les images ? voulez-vous que notre musique soit figurative ? Chaque auditeur choisira, modifiera ses choix, tout au long du concert. Ceux qui sont partants découvriront des facettes diverses de ce continent immense : une Afrique tour à tour tribale, urbaine, rituelle, rurale, une Afrique vivante à travers de nombreuses saynètes de vie quotidienne.

Les auditeurs regagnent le port l’esprit absorbé de mélodies estivales aux senteurs de pins et d’iode. À l’issue d’une soirée magnifique, qui dépasse bien plus un simple concert, il apparaît clairement que ce festival de Porquerolles a un cachet très envoûtant.
Plus de photos ici.
Signature : mardalle 12/07/2011
Envoyer un message à mardal
Voir toutes les critiques de concert rédigées par mardal
Photographe : mcyavell
Envoyer un message à mcyavell
Voir toutes les critiques de concert photographiées par mcyavell

le 13 Juillet 2010 - Ile de Porquerolles (par The Duke Of Prunes)

le 19 juillet 2009 - Jardins de Cimiez - Nice (par Mcyavell)

le 13 Juillet 2010 - Ile de Porquerolles (par The Duke Of Prunes)

le 19 juillet 2009 - Jardins de Cimiez - Nice (par Mcyavell)


le 11 août 2010 - Château de la Tour d'Aigues (par Mcyavell)

le 2 Juillet 2006 - Domaine de Fontblanche - Vitrolles (par Fred)

le 13 Juillet 2010 - Ile de Porquerolles (par The Duke Of Prunes)
Copyright © Neolab Production 2000-2012. Reproduction totale ou partielle interdite sans accord préalable.
Conditions générales d'utilisation
Conditions générales d'utilisation

















