Critique de concert Francesco Castellani et Benoit Paillard (Festival Jazz Sur La Ville)

Au Roll’ Studio, ce soir, le patron, Claude Norbert nous présente dans le cadre de "Jazz sur la ville" un duo :
Benoît PAILLARD, Piano
Francesco CASTELLANI, Trombone
Le trombone est un instrument que l’on retrouve dans de nombreuses formations, quand elles sont étendues (du type big band en jazz ou orchestre symphonique en classique) et c’est rare de le voir mis ainsi à l’honneur : c’est ce qui m’a attiré en ces lieux ce soir. Je ne serai pas déçu.
Francesco CASTELLANI, tromboniste italien, annonce un programme de standards. Les musiciens commencent avec Alone together et dès les premières notes, le temps suspend son vol. Le morceau est un éloge à la lenteur, il opère d’entrée, sans crier gare, une mise en abîme. D’accord pour l’immersion totale, Francesco.
Le piano joue des notes très courtes selon un rythme saccadé, imprévisible, qui accompagnent fort judicieusement, car tout en contraste, les longs soupirs glissando inhérents au trombone. On pense inévitablement au grand Thelonious Monk, mais avec un doigté plus léger. S’il est vrai que le musicien de jazz est assujetti à des grilles d’accords, Benoît PAILLARD nous le fait oublier, il semble en être affranchi. La contrainte structurelle du morceau, toujours présente, s’évapore; il évolue, s’exprime en toute liberté, et affirme son indépendance tout en s’accordant parfaitement au trombone. Le premier titre Alone together illustre bien ce propos et pourrait faire office de devise au blason de ce duo d’artistes. Le suivant sera Samba Em Preludio du Brésilien Baden Powell.
La Set List :
Alone Together
Samba Em Preludio
Footprints
?
That’s All
Black Orpheus
Old Folks
I Love You
Take The A Train
Summertime
Blues en Fa
Body And Soul
Les morceaux se suivent, certains sont plus toniques comme That’s All où la main gauche de Benoît PAILLARD swingue allègrement et fait taire tous ceux qui oseraient prétendre qu’une contrebasse leur manque. À la fin du morceau, le tromboniste s’affaisse avec sa dernière note comme une outre vidée de tout son air.
Les deux musiciens pratiquent ce que, faute de vocabulaire technique, j’appellerai le "tune dropping" : une courte phrase mélodique, venue d’ailleurs, d’on ne sait où, est insérée au morceau en cours, tel un message subliminal, et les auditeurs participent silencieux et ravis à ce petit quizz. Ils échangeront leurs réponses à la fin du concert, autour d’un verre de vin : "j’ai reconnu night and day plusieurs fois – et moi les demoiselles de Rochefort – les copains d’abord…"
Retour au Brésil avec Black Orpheus, de Luiz Bonfa. Morceau tiré du film de Marcel Camus "Orféu Negro" palme d’or à Cannes en 1958, lui-même tiré d’une pièce de Vinicius de Moraes, qui est aussi l’auteur du poème Samba Em Preludio, mis en musique par Baden-Powell, interprété au début de ce concert.
De l’écheveau de son répertoire, Francesco CASTELLANI tire et démêle les fils invisibles qui relient sa musique, à grands coups de coulisse.
J’écoute. Le son qu’il expulse du trombone est feutré, plaintif ou alangui selon ce que l’on souhaite entendre, et couvert du voile léger de la pudeur. Je comprends qu’il soit souvent comparé parmi les cuivres, à l’instar du violoncelle dans la famille des cordes, à la voix humaine. Bel exemple de l’ingénierie humaine que cet instrument tout en tuyauterie qui maîtrise les lois physiques de l’air pour le transfigurer par sa mécanique simple en un joli son. J’allonge sa distance, puis je la raccourcis, ça semble facile. L’artiste me confiera plus tard que la maîtrise du trombone est très dure. Il n’est pas amplifié, ce qui convient très bien aux dimensions de la salle. Beaucoup de phrases s’éteignent pianissimo. Étant placé tout près de lui, je mesure ses respirations, j’entends ses souffles que l’on dit "parasites" mais qui sont si beaux.
Et j’observe. La gestuelle qu’impose la mécanique de l’instrument est magnifique, toute en souplesse, en élégance. Juché sur son piédestal, un modeste tabouret, le musicien trace les dimensions de son espace : une sphère dont l’épaule gauche est le centre mouvant et dont il reporte les multiples rayons à chaque déploiement de sa coulisse télescopique. C’est sa bulle. La main droite, si l’on oublie qu’elle actionne la coulisse, semble nous inviter à y entrer dans son va-et-vient continu. Entrer dans le monde du sensible, celui du vaporeux géomètre Francesco CASTELLANI. La proposition est séduisante, je n’y résiste pas et il me semble qu’autour, le public, charmé, s’abandonne tout autant.
Une invitée de marque est entrée dans la salle. C’est la chanteuse Mariannick Saint-Céran. L’ayant remarquée, Francesco CASTELLANI annonce sa présence et l’invite à le rejoindre. La chanteuse nous gratifie d’un Take The A-Train dynamisant, euphorique, et tout en scat. La voix est grave, son timbre chaux et rocailleux s’intègre bien au duo, devenu trio. Elle enchaîne généreusement avec le plaintif Summertime et sans compter (quand on aime…) propose un blues en fa aux musiciens, sur lequel elle nous avoue sans honte :
"I love that man, I’m a liar if I say I don’t !
But the way he treats me makes me feel so blue.
I’ll quit that man, I’m a liar if I say I won’t !
Yes or No ? Yes or No ? Yes or No ? Yes or No ?" …
…nous interroge t-elle. "Pôôôhhh Pooouuuaaahhhh Pôôôôaaaahhh Phaaahh" répond le trombone, débonnaire. Il a bien raison, et l’on ne saurait dire mieux.
Le troisième set a lieu devant le bar, après la musique ; quelques auditeurs sont restés pour partager un morceau (de pizza, cette fois) et un verre de vin avec les musiciens. Ça discute aimablement, le mérite en revient aux hôtes qui ont fait du Roll’ Studio un lieu d’accueil chaleureux et simple. Un photographe mélomane, habitué du lieu, accepte gentiment de m’envoyer les quelques photos qui accompagnent cette chronique. C’est Fred Pereira. J’apprends que Benoît PAILLARD a un disque en projet, pour bientôt, avec Cédrick Bec (trompette) et Sam Favreau (contrebasse) et qui s’appellera "Don’t Touch It".
"Un mot à faire passer ?" questionnai-je sans ambages Francesco CASTELLANI. "Chaque note ne passant pas par le cœur est orpheline de musique" me répond-il. Sa sentence tombe comme une évidente conclusion à cette soirée. Tout est dit, rien à ajouter, tirez le rideau.
Benoît PAILLARD, Piano
Francesco CASTELLANI, Trombone
Le trombone est un instrument que l’on retrouve dans de nombreuses formations, quand elles sont étendues (du type big band en jazz ou orchestre symphonique en classique) et c’est rare de le voir mis ainsi à l’honneur : c’est ce qui m’a attiré en ces lieux ce soir. Je ne serai pas déçu.
Francesco CASTELLANI, tromboniste italien, annonce un programme de standards. Les musiciens commencent avec Alone together et dès les premières notes, le temps suspend son vol. Le morceau est un éloge à la lenteur, il opère d’entrée, sans crier gare, une mise en abîme. D’accord pour l’immersion totale, Francesco.
Le piano joue des notes très courtes selon un rythme saccadé, imprévisible, qui accompagnent fort judicieusement, car tout en contraste, les longs soupirs glissando inhérents au trombone. On pense inévitablement au grand Thelonious Monk, mais avec un doigté plus léger. S’il est vrai que le musicien de jazz est assujetti à des grilles d’accords, Benoît PAILLARD nous le fait oublier, il semble en être affranchi. La contrainte structurelle du morceau, toujours présente, s’évapore; il évolue, s’exprime en toute liberté, et affirme son indépendance tout en s’accordant parfaitement au trombone. Le premier titre Alone together illustre bien ce propos et pourrait faire office de devise au blason de ce duo d’artistes. Le suivant sera Samba Em Preludio du Brésilien Baden Powell.
La Set List :
Alone Together
Samba Em Preludio
Footprints
?
That’s All
Black Orpheus
Old Folks
I Love You
Take The A Train
Summertime
Blues en Fa
Body And Soul
Les morceaux se suivent, certains sont plus toniques comme That’s All où la main gauche de Benoît PAILLARD swingue allègrement et fait taire tous ceux qui oseraient prétendre qu’une contrebasse leur manque. À la fin du morceau, le tromboniste s’affaisse avec sa dernière note comme une outre vidée de tout son air.
Les deux musiciens pratiquent ce que, faute de vocabulaire technique, j’appellerai le "tune dropping" : une courte phrase mélodique, venue d’ailleurs, d’on ne sait où, est insérée au morceau en cours, tel un message subliminal, et les auditeurs participent silencieux et ravis à ce petit quizz. Ils échangeront leurs réponses à la fin du concert, autour d’un verre de vin : "j’ai reconnu night and day plusieurs fois – et moi les demoiselles de Rochefort – les copains d’abord…"
Retour au Brésil avec Black Orpheus, de Luiz Bonfa. Morceau tiré du film de Marcel Camus "Orféu Negro" palme d’or à Cannes en 1958, lui-même tiré d’une pièce de Vinicius de Moraes, qui est aussi l’auteur du poème Samba Em Preludio, mis en musique par Baden-Powell, interprété au début de ce concert.
De l’écheveau de son répertoire, Francesco CASTELLANI tire et démêle les fils invisibles qui relient sa musique, à grands coups de coulisse.
J’écoute. Le son qu’il expulse du trombone est feutré, plaintif ou alangui selon ce que l’on souhaite entendre, et couvert du voile léger de la pudeur. Je comprends qu’il soit souvent comparé parmi les cuivres, à l’instar du violoncelle dans la famille des cordes, à la voix humaine. Bel exemple de l’ingénierie humaine que cet instrument tout en tuyauterie qui maîtrise les lois physiques de l’air pour le transfigurer par sa mécanique simple en un joli son. J’allonge sa distance, puis je la raccourcis, ça semble facile. L’artiste me confiera plus tard que la maîtrise du trombone est très dure. Il n’est pas amplifié, ce qui convient très bien aux dimensions de la salle. Beaucoup de phrases s’éteignent pianissimo. Étant placé tout près de lui, je mesure ses respirations, j’entends ses souffles que l’on dit "parasites" mais qui sont si beaux.
Et j’observe. La gestuelle qu’impose la mécanique de l’instrument est magnifique, toute en souplesse, en élégance. Juché sur son piédestal, un modeste tabouret, le musicien trace les dimensions de son espace : une sphère dont l’épaule gauche est le centre mouvant et dont il reporte les multiples rayons à chaque déploiement de sa coulisse télescopique. C’est sa bulle. La main droite, si l’on oublie qu’elle actionne la coulisse, semble nous inviter à y entrer dans son va-et-vient continu. Entrer dans le monde du sensible, celui du vaporeux géomètre Francesco CASTELLANI. La proposition est séduisante, je n’y résiste pas et il me semble qu’autour, le public, charmé, s’abandonne tout autant.
Une invitée de marque est entrée dans la salle. C’est la chanteuse Mariannick Saint-Céran. L’ayant remarquée, Francesco CASTELLANI annonce sa présence et l’invite à le rejoindre. La chanteuse nous gratifie d’un Take The A-Train dynamisant, euphorique, et tout en scat. La voix est grave, son timbre chaux et rocailleux s’intègre bien au duo, devenu trio. Elle enchaîne généreusement avec le plaintif Summertime et sans compter (quand on aime…) propose un blues en fa aux musiciens, sur lequel elle nous avoue sans honte :
"I love that man, I’m a liar if I say I don’t !
But the way he treats me makes me feel so blue.
I’ll quit that man, I’m a liar if I say I won’t !
Yes or No ? Yes or No ? Yes or No ? Yes or No ?" …
…nous interroge t-elle. "Pôôôhhh Pooouuuaaahhhh Pôôôôaaaahhh Phaaahh" répond le trombone, débonnaire. Il a bien raison, et l’on ne saurait dire mieux.
Le troisième set a lieu devant le bar, après la musique ; quelques auditeurs sont restés pour partager un morceau (de pizza, cette fois) et un verre de vin avec les musiciens. Ça discute aimablement, le mérite en revient aux hôtes qui ont fait du Roll’ Studio un lieu d’accueil chaleureux et simple. Un photographe mélomane, habitué du lieu, accepte gentiment de m’envoyer les quelques photos qui accompagnent cette chronique. C’est Fred Pereira. J’apprends que Benoît PAILLARD a un disque en projet, pour bientôt, avec Cédrick Bec (trompette) et Sam Favreau (contrebasse) et qui s’appellera "Don’t Touch It".
"Un mot à faire passer ?" questionnai-je sans ambages Francesco CASTELLANI. "Chaque note ne passant pas par le cœur est orpheline de musique" me répond-il. Sa sentence tombe comme une évidente conclusion à cette soirée. Tout est dit, rien à ajouter, tirez le rideau.
Signature : mardalle 17/10/2010
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le 5 août 2009 - Enclos de la Charité - Pertuis (par Mcyavell)
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