Et bien, peut-on parler de "concert modèle" sans détourner le principe même du concert, qui, généralement, pour être remarqué, doit faire état d'imprévus, de scandales, de choses incroyables, d'une sorte d'hystérie collective avec son lot de provocations, de débordements sur scène et dans le public ?
Là, en même temps, si rien de toute cette fièvre archétypale n'a été constatée, je ne trouve pas d'autre mot pour définir cette date.
Car, après tout, qu'est-ce qu'un concert modèle ?

Et bien, ça commence par une première partie émouvante, genre un type tout seul avec une guitare, un type un peu improbable avec de faux airs de Nick Cave qui semble puiser son inspiration dans un monde qui nous échappe, loin quelque part au dessus du plafond, et qui, par petites touches, m'emporte avec discrétion et modestie dans un voyage triste et poétique... Le spectre de Neil Young flotte à sa gauche, celui de David Eugene Edwards à sa droite, l'incontournable Jeff Buckley n'est pas bien loin non plus, ou alors Badly Drown Boy...

Ce gars là plane au coeur de simples accords d'une voix haut perchée, entre complaintes folk et envolées colériques, et envoie des messages à quelques êtres supérieurs penchés sur ses déboires, brisant la magie de ses compositions entre chaque titre par l'humble constat de son total anonymat ("Je n'ai aucun disque à vendre, aucun site à visiter, pas de T-shirt ni quoi que ce soit à proposer, alors si vous voulez me soutenir, et bien, allez boire un verre au bar à ma santé...") pour mieux systématiquement remporter un public dissipé mais chaleureux dans son voyage discret. Cabwaylingo. Moi, j'ai retenu son nom. D'ailleurs, même son nom est compliqué à retenir. Pas vraiment dans le marketing, notre bonhomme. Juste dans sa musique, et ça la rend plus touchante encore.
Voilà comment ça peut commencer, un concert modèle.
Ensuite, ça passe forcément par une salle comble, mais curieusement, sans cette sensation d'étouffement pénible où il faut jouer de toute sa détermination pour aller pisser ou prendre une bière. Les gens sont là en nombre, mais dans une sorte de respect paisible les uns des autres, un truc rare et bizarre en même temps.

Puis ça enchaîne avec un groupe nombreux de 8 personnes, dont on se fout soudain de savoir d'où ils viennent, sont-ils français ou pas, sont-ils rock ou pop, ou folk, ou je ne sais quoi, oui, tout ça on s'en fout parce que ça commence avec une douceur intense, et parce que ça ne s'arrêtera plus d'osciller entre tragédies et romantisme, avec une foultitude d'instruments et de sonorités qui recréent avec précision la magie noire d'un disque ciselé, avec la petite touche du "live" qui vient piquer droit au coeur.

Jack The Ripper, c'est une bande d'artistes et de musiciens sobres et inventifs, tous au service de leur musique, qui vous emportent un public en un tour de main sans avoir l'air d'y toucher : ça groove, ça swingue, ça pulse, ça vogue, ça houle ou ça tangue, une palette étonnante et un peu inclassable, une musique imagée et iconoclaste pleine de sensations, qui, lorsqu'elle s'éloigne un peu trop de nous vers de froides mélodies ne manque jamais de revenir nous emballer dans de furieuses envolées de violons, le tout sans cesse nappé de la fumée opaque des cent cinquante cigarettes que le chanteur énigmatique de cette formation n'aura de cesse de consummer.

Parlons en, d'ailleurs, de ce chanteur. Est-ce qu'on le trouve inquiétant, ou envoûtant, ou les deux à la fois ? Est-ce qu'il fait vraiment peur, des fois, ou bien est-il si différent du commun des mortels qu'il ne peut être, finalement, qu'un peu bizarre ? Tous les musiciens semblent pendus à ses cisaillements de voix tendus dans un équilibre précaire, cachés derrière une frange blonde comme l'oeil énigmatique d'un demi-dingue en attente d'un mauvais tour à jouer, et entre cette inquiétante présence et la bonhomie des autres, c'est encore cet aller-retour provocant tour à tour bordé de frissons,de tensions ou d'inquiétudes.

Un concert modèle, c'est presque deux heures de jeu comme dans un rêve, où un enceinte bétonnée de noir se transforme en boite à musique hors de l'espace et du temps, égarée sur le pas de porte de Tim Burton ou d'un film allemand en noir et blanc du début du siècle...

Un concert modèle, c'est un concert de Jack The ripper, sold out, au Poste à Galène à Marseille un soir de 19 mai 2006.
Photos Pirlouiiiit qui a ressenti un peu la meme chose qu'au concert a Doun, en plus serré
|