Critique de concert Lou Reed (Nuits de Fourvière 2011)


Chaque concert de Lou Reed s'appréhende avec quantité de questions relatives à l'humeur du bonhomme ou à sa forme, mais qui toutes finalement découlent d'une seule, originelle : quelle approche va-t-il adopter ? On le sait, il a incarné sur scène durant les 70s essentiellement, mais aussi par la suite, des figures passionnantes, parfois antithétiques mais le plus souvent dans la réelle proposition, exception faite évidemment de l'horrible reformation du Velvet Underground.
Le principal écueil, né après The Blue Mask (1981), consiste dans sa tentation récurrente de mouliner un fond de répertoire monumental dans un rock à guitares monolithique dont la conciliation de jansénisme et de puissance navigue à vue entre le génie formel, vision incroyable, et la ligne blanche de la routine et de l'application. Suite aux exhumations récentes de Berlin et de Metal Machine Music, projets effrontés et passionnants portés par des formations inhabituelles, l'annonce d'un show " rock " nous plongeait dans l'expectative : ayant eu la chance de voir Reed dans cet exercice il y a quelques années, tenant une forme olympique, nous le savions capable du meilleur, à la condition d'éviter l'écueil du juke-box bas du front administré sans passion.

Nous en étions là de notre réflexion, excités par l'enjeu, quand Reed apparut sur la splendide scène de Fourvière entonnant un Who loves the sun narquois déterré de Loaded, défi bravache à une météo désastreuse mais qui épargnera Lyon le temps du concert. Les musiciens sont nombreux autour du fidèle Tony " Thunder " Smith, alternant les instruments, et le son, massif, frappe d'emblée. Parfois quatre guitares sont jouées simultanément, des claviers, un violon, un saxophoniste s'époumonant entre riffs Street-Hasslesques et agressions free. L'effet est saisissant, et le ravissement immédiat : certes Lou vient relever les compteurs, mais pas sans se mettre radicalement en danger, déterrant deux vieilleries de Rock'n'roll Heart et de The Bells, pilonnant un boogie d'un noise touchant à l'indus, réponse mutante à Run run run, puis un funk hypnotique, laid-back mais tout aussi tordu, tuerie expérimentale, radicale, géniale. Lou lève le poing, dirige ses musiciens, règle leurs amplis. Le public, de tous les âges, tranquillement venu contempler une légende vivante, se voit administrer une leçon d'engagement et d'exigence interdite aux blasés. Lui est concédé un Ecstasy mirifique, le plus récent de ses morceaux importants, plus docile, accueillant, chanté avec une grâce étonnante, annonçant la phase plus consensuelle du concert, entre le fameux Small Town, Mother de Lennon et Venus in Furs, chaque chanson étant portée par une diction unique, une rythmique plombée et des éclats électriques tantôt berlinesques, tantôt velvetiens, mais le plus souvent ne ressemblant à rien de connu.
Le Velvet justement. On peut aisément imaginer les difficultés qu'implique la nécessité d'assumer cinq années certes lumineuses, mais qui éclipsent pour une part non négligeable de son public le reste d'une carrière sinueuse, comme si son talent s'était résumé à l'écriture à peine sorti de l'adolescence d'une poignée de chansons et à leur interprétation innovante, gravées dans un regrettable marbre. Ce soir, c'est en formation réduite, acoustique, que Reed donnera les obligatoires Sunday Morning et Femme Fatale, dédiant celle-là à une artiste d'un cuir moins inhumain, Amy Winehouse, avant de rebrancher les guitares pour un Waves of fear destructeur traversé de double-pédale, d'antisolos furieux, et toujours ce mur de son qui vrille les sens plus sûrement que maints shoegazers confondant volume et puissance, pédales d'effets et émotion. Reste à asséner un Sweet Jane sur le même mode, au plus loin d'un classicisme rock qui fut toujours le piège guettant cette chanson au riff séminal, avant de quitter la scène.
Le public soufflé imagine pour le rappel l'offrande d'un tube, mais il n'en est rien. Reed lance le riff de Charley's Girl, créant de faux espoirs par son air de famille manifeste avec celui de Walk on the wild side, pour une version parfaite de ce classique de Coney Island Baby, album tristement sous-évalué car moins flamboyant que certains succès plus tape-à-l'œil. Mais comment imaginer ce qui suit, soit l'exhumation d'une de ses trois plus grandes chansons, glaçante mais cathédralesque, hymne définitif à la morbidité, The Bells ? Introduction ambiante, nappée, free, trouée de son fameux (?) riff de basse, avant que le piano ne débute l'air de marche funèbre et que Reed ne chante comme échappé pour de trop courtes minutes de quelque enfer, désespéré, hurlant enfin les " Here come the bells " devant des fans du Velvet et de Transformer médusés, saisis, vaincus. Le Pale blue eyes final, comme un retour à la vie, chanson préférée des fans du Velvet qui en regrettent les trop louches poses surstylistiques, clôt un chef-d'œuvre. Un de plus.
Set List :
Who Loves the sun
Senselessly Cruel
All through the night
Ecstasy
Small Town
Mother
Venus in furs
Sunday morning
Femme fatale
Waves of fear
Sweet jane
Charley's girl
The bells
Pale blue eyes
Cette chronique fut rédigée sur le moment, avant la collaboration avec Metallica qui, pour le moins, a fait débat. C'est la raison essentielle pour laquelle la dite chronique n'en fait pas mention.
Photo : droits réservés.
Signature : clement chevrierle 03/02/2012
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>> Réponse (le 18/04/2012 par Fernando)

D'habitude je suis beaucoup plus éloquent sur une prestation de Lou. Merci pour avoir relaté de si belle façon ce concert. J'ai juste à apporter une impression après l'avoir vu de nombreuses fois depuis 1991 (juste après avoir découvert l'album New York car comme beaucoup ma connaissance de son oeuvre se limitait à Walk on The wild side)... Je suis reparti de ce concert avec l'impression d'avoir assisté au chant du cygne. Diminué physiquement mais tellement éblouissant dans son chant dans son phrasé... Il avait l'air heureux de la tournure du concert... Un band jeune qui avait certainement découvert son oeuvre pratiquement pour ce concert mais qui avait bien compris le mood du Lou... Bref, émouvant, criant de désespoir et de vie ! Il repasse dans le coin en 2012 et encore une fois je ne .../...
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le 18 juillet 2007 - Théâtre Romain de Fourvière, Lyon (par Pierre Andrieu)
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