Critique de concert Mozart / Ellington (Raphaël Imbert - Compagnie Nine Spirit - Quatuor Manfred)

Initiateur d’un projet longuement mûri, Raphaël Imbert était entouré hier soir, pour la première du programme Mozart – Ellington, comme suit :

COMPAGNIE NINE SPIRIT
Raphaël Imbert, saxophones
André Rossi, piano
Jean-Luc Di Fraya, percussions, voix
Pierre Fénichel, contrebasse
QUATUOR MANFRED
Marie Béreau, violon
Luigi Vecchioni, violon
Emmanuel Haratyk, alto
Christian Wolff, violoncelle
Invités :
Florent Héau, clarinette
Marion Rampal, voix
Simon Sieger, trombone, piano
Le programme alterne des compositions de Mozart et d’Ellington, qui parfois s’enchaînent en fondu, parfois se superposent dans un entrelacs savamment orchestré. Abolir les frontières entre divers styles musicaux, c’est bien parfois. Si beaucoup d’artistes excellent dans cette pratique aujourd’hui, Raphaël Imbert va plus loin en bâtissant des ponts temporels, il tend des fils a priori invisibles entre les deux grands compositeurs. Son travail de recherche sur les liens qui les unissent est conséquent, et quelques clés d’écoute nous sont données entre deux morceaux pour tenter d’appréhender les liens possibles entre Mozart et Ellington, à travers les formes que prend la spiritualité dans leur musique, qu’elle soit sacrée ou profane.
Il semble que la connivence entre deux musiciens ait été plus évidente lors du projet précédent de Raphaël Imbert : Bach – Coltrane, que dans le cas de Mozart – Ellington. On s’en rend compte dans la tentative de superposition des styles musicaux, mais cela n’est guère important. Le thème annoncé ne peut être après tout qu’un prétexte à une écoute attentive et dirigée sur un axe : caractériser la forme que prend la spiritualité de chacun des deux musiciens.
Les morceaux interprétés, réorchestrés :
Such Sweet Thunder – Duke Ellington
Das Lied Der Trennung – Mozart
Allegretto – Quintette pour clarinette et cordes – Mozart
The Lord’s Prayer : My Love – Duke Ellington
Zwei Geharnischte Männer – La Flûte Enchantée – Mozart
Black An Tan Fantasy – Duke Ellington
Maurerische Trauermusik – Mozart
C-Jam Blues – Duke Ellington
Praise God – Duke Ellington
Larghetto – Quintette pour clarinette et cordes – Mozart
Man Came To Jesus – Le Bon Samaritain – Raphaël Imbert
David Danced Before The Lord With All His Might – Duke Ellington
Come Sunday – Duke Ellington
Rappel :
Heaven – Duke Ellington
Il est curieux de constater que plusieurs morceaux profanes sont choisis pour illustrer la spiritualité de Mozart. Si l’on admet que spiritualité ne rime pas obligatoirement avec gravité, le Quintette pour clarinette et cordes, et La Flûte Enchantée ont leur place aux côtés de Maurerische Trauermusik. Par ailleurs, plusieurs morceaux choisis d’Ellington ont été tirés de son répertoire sacré, qui ne constitue qu’une faible (mais non moindre) part de son immense production.
Un enchaînement d’idées me fait alors envisager que Mozart utilisait le sacré pour servir sa musique (Requiem et Messes) mais qu’il n’avait nul besoin de Dieu ou de la religion pour l’exercice de son art et de sa spiritualité. Ellington quant à lui, à travers ses trois œuvres de musique sacrée donne plus l’impression de mettre son talent au service du Divin.
Il apparaît que pour l’un comme pour l’autre, la spiritualité était présente dans la composition de leurs œuvres, qu’elles soient sacrées ou pas.
Raphaël Imbert propose l’idée d’un point commun entre Mozart et Ellington dans la composition de musique sacrée : ils la font sonner différemment par rapport aux règles et canons de leurs époques respectives. Et de fait, dès les premières notes du premier morceau, on reconnaît la singularité de Duke Ellington : mystérieuse dissonance des harmonies, ruptures rythmiques et changements de direction radicaux. Si nous avons pu entendre quelques résonances "Jungle", c’est l’ambiance "Cotton Club" qui aura été privilégiée dans les choix orchestraux de Raphaël Imbert. Quand il s’agit de la musique sacrée de Duke Ellington, la mise en abîme est immédiate et Marion Rampal reprend avec brio la place que tenait Mahalia Jackson il y a quelques décennies.
Les musiciens sont nombreux, tous sont de talentueux solistes et l’on s’incline devant la modestie de certains qui ce soir et à travers ce projet se mettent surtout au service du groupe. Je m’arrêterais volontiers sur chacun d’eux mais ce texte déjà trop long doublerait en quantité. Leur engagement dans le projet est total. Et si celui-ci paraît impressionnant par son ambition et son sérieux, nous aurons droit à quelques surprises récréatives, émouvantes ou amusantes : Le fantôme de Duke Ellington passe lorsque Raphaël Imbert se place en position de chef d’orchestre et reproduit la gestuelle cool et dégingandée du maître lorsqu’il dirigeait un Big Band, sur The Lord’s Prayer : My Love. Lors des solos les plus swinguant, quelques cris enthousiastes proviennent du public, peut-être des musiciens eux-mêmes qui saluent la virtuosité des musiciens, comme on en entend parfois sur les films ou enregistrements sonores d’époque. Florent Héau, qui expulse un son d’une pureté confondante de la clarinette, joue maintenant de la scie (!) lors d’un monologue magistral de Raphaël Imbert ; plus tard il effectuera un long solo de claquettes pour illustrer avec légèreté David qui danse devant Dieu. Les trois solistes, trombone clarinette et saxophone quittent le devant de la scène et rejoignent leur siège en continuant de jouer, tout en marchant en file indienne : vision fugace des anciennes processions funèbres aux effluves blues dans les rues de la Nouvelle-Orléans.
Sur scène, devant chaque musicien, des amplis de marque "Amadeus" assurent le retour, et on se plaît à imaginer les symboles induits dans ce détail.

Nous avons assisté à une prestation magnifique, qui au-delà du charme immédiat qu’elle a exercé, a suscité de nombreuses questions :
Quels sont les points communs entre Mozart et Ellington ?
Comment un compositeur accède-t-il au statut de "classique" (au-delà du sens commun qui associe le terme "musique classique" à une période de l’histoire) ?
Existe-t-il un alphabet musical qui permet d’exprimer, représenter, voire transcrire l’intériorité des hommes de manière universelle ?
Peut-on abolir le temps grâce à la musique ?
Il convient de s’attarder sur la démarche de Raphaël Imbert, sur l’ambition, motrice, de son projet, et de lui rendre hommage.
Abolir la temporalité, réfuter le temps en rapprochant Bach et Coltrane, Mozart et Ellington. Chercher une signification commune à ces grands compositeurs : la spiritualité dans leur musique. Cette proposition est séduisante. Il existe dans le monde des intellectuels des postulats qui exercent un charme obscur sur l’imagination : l’expression de ce qu’il y a de commun à tous les hommes, de valeurs universelles, dans un langage universel : celui de la musique. On sait que Mozart trouvait à travers la franc-maçonnerie un cadre formel dans l’exercice de cette utopie.
Y a-t-il nécessité de donner du sens à la musique, et si oui, la musique possède t’elle un alphabet universel ?
Nous avons assisté à la démonstration éblouissante ce soir que l’expression d’une intériorité est un supplément d’âme. Elle permet de mieux interpréter la musique. C’est déjà ça.

Pourquoi et comment un musicien accède au statut de grand compositeur classique ? Celui dont l’écoute réclame un acte de foi, car tout dans ses notes est pensé, prémédité, choisi et procède d’une signification. Rien de léger, de gratuit, même dans les ornementations.
La postérité d’un musicien dépend de l’intérêt, de l’enthousiasme ou de l’indifférence que les générations futures y portent. N’est pas classique une œuvre qui possède tel ou tel mérite, mais celle que les générations successives, mues par différentes raisons, écoutent avec une ferveur préalable, une mystérieuse loyauté.
Mais alors, qu’est-ce qui a provoqué cette ferveur, cette loyauté dans l’écoute de Mozart, Ellington, Bach ou Coltrane ? Peut-être ont-ils touché ce qu’il y a de commun à tous les hommes, qui est non pas l’objet, la forme d’une spiritualité, mais la spiritualité elle-même. La spiritualité comme une fonction inhérente, inaliénable à l’homme.
La quête de Raphaël Imbert pourrait sembler vaine ; il n’en est rien si l’on admet que l’essentiel, c’est justement la quête, la démarche, dans son accomplissement, et non pas dans ses conclusions.
J’aurais plutôt tendance à estimer la musique, qu’elle soit sacrée ou profane, pour ses valeurs esthétiques, et pour ce qu’elle renferme de singulier et de merveilleux, et non pas pour la possibilité d’une signification à la fois secrète, ésotérique ou universelle. Admettons tout de même que l’universalité et l’intemporalité existent chez l’homme à travers l’exercice de certaines fonctions spirituelles fondamentales : créer des valeurs morales, donner un sens au monde, et non pas dans les diverses formes que prennent ces valeurs et ces significations.
Nous avons été, spectateurs et auditeurs d’un objet musical pur, indépendant et magnifique, quels que furent ses antécédents.

Raphaël Imbert, saxophones
André Rossi, piano
Jean-Luc Di Fraya, percussions, voix
Pierre Fénichel, contrebasse
QUATUOR MANFRED
Marie Béreau, violon
Luigi Vecchioni, violon
Emmanuel Haratyk, alto
Christian Wolff, violoncelle
Invités :
Florent Héau, clarinette
Marion Rampal, voix
Simon Sieger, trombone, piano
Le programme alterne des compositions de Mozart et d’Ellington, qui parfois s’enchaînent en fondu, parfois se superposent dans un entrelacs savamment orchestré. Abolir les frontières entre divers styles musicaux, c’est bien parfois. Si beaucoup d’artistes excellent dans cette pratique aujourd’hui, Raphaël Imbert va plus loin en bâtissant des ponts temporels, il tend des fils a priori invisibles entre les deux grands compositeurs. Son travail de recherche sur les liens qui les unissent est conséquent, et quelques clés d’écoute nous sont données entre deux morceaux pour tenter d’appréhender les liens possibles entre Mozart et Ellington, à travers les formes que prend la spiritualité dans leur musique, qu’elle soit sacrée ou profane.
Il semble que la connivence entre deux musiciens ait été plus évidente lors du projet précédent de Raphaël Imbert : Bach – Coltrane, que dans le cas de Mozart – Ellington. On s’en rend compte dans la tentative de superposition des styles musicaux, mais cela n’est guère important. Le thème annoncé ne peut être après tout qu’un prétexte à une écoute attentive et dirigée sur un axe : caractériser la forme que prend la spiritualité de chacun des deux musiciens.
Les morceaux interprétés, réorchestrés :
Such Sweet Thunder – Duke Ellington
Das Lied Der Trennung – Mozart
Allegretto – Quintette pour clarinette et cordes – Mozart
The Lord’s Prayer : My Love – Duke Ellington
Zwei Geharnischte Männer – La Flûte Enchantée – Mozart
Black An Tan Fantasy – Duke Ellington
Maurerische Trauermusik – Mozart
C-Jam Blues – Duke Ellington
Praise God – Duke Ellington
Larghetto – Quintette pour clarinette et cordes – Mozart
Man Came To Jesus – Le Bon Samaritain – Raphaël Imbert
David Danced Before The Lord With All His Might – Duke Ellington
Come Sunday – Duke Ellington
Rappel :
Heaven – Duke Ellington
Il est curieux de constater que plusieurs morceaux profanes sont choisis pour illustrer la spiritualité de Mozart. Si l’on admet que spiritualité ne rime pas obligatoirement avec gravité, le Quintette pour clarinette et cordes, et La Flûte Enchantée ont leur place aux côtés de Maurerische Trauermusik. Par ailleurs, plusieurs morceaux choisis d’Ellington ont été tirés de son répertoire sacré, qui ne constitue qu’une faible (mais non moindre) part de son immense production.
Un enchaînement d’idées me fait alors envisager que Mozart utilisait le sacré pour servir sa musique (Requiem et Messes) mais qu’il n’avait nul besoin de Dieu ou de la religion pour l’exercice de son art et de sa spiritualité. Ellington quant à lui, à travers ses trois œuvres de musique sacrée donne plus l’impression de mettre son talent au service du Divin.
Il apparaît que pour l’un comme pour l’autre, la spiritualité était présente dans la composition de leurs œuvres, qu’elles soient sacrées ou pas.
Raphaël Imbert propose l’idée d’un point commun entre Mozart et Ellington dans la composition de musique sacrée : ils la font sonner différemment par rapport aux règles et canons de leurs époques respectives. Et de fait, dès les premières notes du premier morceau, on reconnaît la singularité de Duke Ellington : mystérieuse dissonance des harmonies, ruptures rythmiques et changements de direction radicaux. Si nous avons pu entendre quelques résonances "Jungle", c’est l’ambiance "Cotton Club" qui aura été privilégiée dans les choix orchestraux de Raphaël Imbert. Quand il s’agit de la musique sacrée de Duke Ellington, la mise en abîme est immédiate et Marion Rampal reprend avec brio la place que tenait Mahalia Jackson il y a quelques décennies.
Les musiciens sont nombreux, tous sont de talentueux solistes et l’on s’incline devant la modestie de certains qui ce soir et à travers ce projet se mettent surtout au service du groupe. Je m’arrêterais volontiers sur chacun d’eux mais ce texte déjà trop long doublerait en quantité. Leur engagement dans le projet est total. Et si celui-ci paraît impressionnant par son ambition et son sérieux, nous aurons droit à quelques surprises récréatives, émouvantes ou amusantes : Le fantôme de Duke Ellington passe lorsque Raphaël Imbert se place en position de chef d’orchestre et reproduit la gestuelle cool et dégingandée du maître lorsqu’il dirigeait un Big Band, sur The Lord’s Prayer : My Love. Lors des solos les plus swinguant, quelques cris enthousiastes proviennent du public, peut-être des musiciens eux-mêmes qui saluent la virtuosité des musiciens, comme on en entend parfois sur les films ou enregistrements sonores d’époque. Florent Héau, qui expulse un son d’une pureté confondante de la clarinette, joue maintenant de la scie (!) lors d’un monologue magistral de Raphaël Imbert ; plus tard il effectuera un long solo de claquettes pour illustrer avec légèreté David qui danse devant Dieu. Les trois solistes, trombone clarinette et saxophone quittent le devant de la scène et rejoignent leur siège en continuant de jouer, tout en marchant en file indienne : vision fugace des anciennes processions funèbres aux effluves blues dans les rues de la Nouvelle-Orléans.
Sur scène, devant chaque musicien, des amplis de marque "Amadeus" assurent le retour, et on se plaît à imaginer les symboles induits dans ce détail.

Nous avons assisté à une prestation magnifique, qui au-delà du charme immédiat qu’elle a exercé, a suscité de nombreuses questions :
Quels sont les points communs entre Mozart et Ellington ?
Comment un compositeur accède-t-il au statut de "classique" (au-delà du sens commun qui associe le terme "musique classique" à une période de l’histoire) ?
Existe-t-il un alphabet musical qui permet d’exprimer, représenter, voire transcrire l’intériorité des hommes de manière universelle ?
Peut-on abolir le temps grâce à la musique ?
Il convient de s’attarder sur la démarche de Raphaël Imbert, sur l’ambition, motrice, de son projet, et de lui rendre hommage.
Abolir la temporalité, réfuter le temps en rapprochant Bach et Coltrane, Mozart et Ellington. Chercher une signification commune à ces grands compositeurs : la spiritualité dans leur musique. Cette proposition est séduisante. Il existe dans le monde des intellectuels des postulats qui exercent un charme obscur sur l’imagination : l’expression de ce qu’il y a de commun à tous les hommes, de valeurs universelles, dans un langage universel : celui de la musique. On sait que Mozart trouvait à travers la franc-maçonnerie un cadre formel dans l’exercice de cette utopie.
Y a-t-il nécessité de donner du sens à la musique, et si oui, la musique possède t’elle un alphabet universel ?
Nous avons assisté à la démonstration éblouissante ce soir que l’expression d’une intériorité est un supplément d’âme. Elle permet de mieux interpréter la musique. C’est déjà ça.

Pourquoi et comment un musicien accède au statut de grand compositeur classique ? Celui dont l’écoute réclame un acte de foi, car tout dans ses notes est pensé, prémédité, choisi et procède d’une signification. Rien de léger, de gratuit, même dans les ornementations.
La postérité d’un musicien dépend de l’intérêt, de l’enthousiasme ou de l’indifférence que les générations futures y portent. N’est pas classique une œuvre qui possède tel ou tel mérite, mais celle que les générations successives, mues par différentes raisons, écoutent avec une ferveur préalable, une mystérieuse loyauté.
Mais alors, qu’est-ce qui a provoqué cette ferveur, cette loyauté dans l’écoute de Mozart, Ellington, Bach ou Coltrane ? Peut-être ont-ils touché ce qu’il y a de commun à tous les hommes, qui est non pas l’objet, la forme d’une spiritualité, mais la spiritualité elle-même. La spiritualité comme une fonction inhérente, inaliénable à l’homme.
La quête de Raphaël Imbert pourrait sembler vaine ; il n’en est rien si l’on admet que l’essentiel, c’est justement la quête, la démarche, dans son accomplissement, et non pas dans ses conclusions.
J’aurais plutôt tendance à estimer la musique, qu’elle soit sacrée ou profane, pour ses valeurs esthétiques, et pour ce qu’elle renferme de singulier et de merveilleux, et non pas pour la possibilité d’une signification à la fois secrète, ésotérique ou universelle. Admettons tout de même que l’universalité et l’intemporalité existent chez l’homme à travers l’exercice de certaines fonctions spirituelles fondamentales : créer des valeurs morales, donner un sens au monde, et non pas dans les diverses formes que prennent ces valeurs et ces significations.
Nous avons été, spectateurs et auditeurs d’un objet musical pur, indépendant et magnifique, quels que furent ses antécédents.
Signature : mardalle 06/04/2011
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