Va savoir pourquoi, ce soir là, il faisait froid. A cause du vent. Quand la nuit est tombée, c'est devenu pire: par groupes de trois ou de quatre, les gens remontaient la rue à sens unique avec des clopes allumées à la bouche comme de petits feux de signalisation; une fois dans le hall, sous l'action combinée de la lumière et de la chaleur, ils tournaient ensuite sur eux-mêmes comme des phalènes avant de tenter de rentrer dans les toilettes, pour finir par trouver le mini corridor en escalier, celui qui débouche directement dans la salle, presque sur scène.
Une fois assis, ils prenaient cet air jovial vaguement ridicule des gens à l'abri, assis trop droit la veste sur les genoux, les pommettes couperosées laissant s’échapper des "ah…" soulagés.
Quand la salle est pleine, au Lenche, on dirait une sorte de rite en préparation; trop nombreux ou bizarrement trop peu, on ne saurait dire à quoi peut correspondre cette quantité de gens assis en rang d'oignon avec méthode, les uns au-dessus des autres. Peut-être une assemblée de druides modernes débarrassés de leurs codes vestimentaires, qui ne vont pas tarder à entonner des chants gutturaux face à une prêtresse à demi-nue donnant en pâture une série de déambulations hallucinées et laides.
Peut-être des curieux attirés par de nouvelles promesses de changement, circonspects à l’idée d’entendre un leader en pull rouge qui fait les cent pas quelque part en répétant nerveusement des trucs de bonimenteur revisités. Peut-être un panel de testeurs issus d'un même socio-style, réunis là pour subir la projection d'un film propagandal futuriste ; des passionnés de choses inavouables qui attendent un signe pour entamer leurs échanges ; des actionnaires d'une mini-entreprise convoqués pour répartir en catimini d’énormes bénéfices. Ou peut-être même des gens qui ne savent même pas eux-mêmes pourquoi ils ont été réunis là, et qui attendent qu'on le leur explique.
Puis la lumière s'éteint.
Des ombres nous filment en faisant briller des choses dans le noir, déplaçant de grosses formes inquiétantes sur des axes motorisés. Du côté des fauteuils, des tas de mouvements dans l'obscurité : des jambes s'allongent, des coudes cherchent leur accoudoir, des têtes se penchent, des jambes se replient, des coudes se cognent, des têtes se gênent, une quinte de toux ici, un souffle nerveux là. Quelqu’un se mouche. Des retardataires se créent maladroitement un chemin à travers des forêts de genoux hostiles.
Des fois, on rit. Sinon, à intervalles réguliers, il faut applaudir. Chaleureusement, avec des cris même, si possible. On peut siffler aussi, si on veut. On se dit qu'on ira aux toilettes plus tard, pour ne pas gêner. Si on arrive à se retenir. Ca dure comme ça une centaine de minutes, des successions d’ombres et de lumières sur des ballons d’anniversaire échoués au sol dans des grappes de serpentins entremêlés.
Quand ça finit, on se dit que c'était bien. Rien à voir avec tout ce qu’on avait présagé, c’était juste un entrelacs de nerfs canalisés pour l’un, et un pelote de flegme malicieux pour l’autre. Parce qu’Oh! Tiger Mountain n’est plus seul. La montagne se déplace d’un bloc de monde à monde, masse identique atterrissant au hasard de sols composites, roche féline émaciée aux paysages sonores, torturée avec la même élégance vers un ailleurs opalescent. Mais... il y a désormais, à quelques pas, Kid Francescoli et son propre jetlag. D’abord déroutant de charme quand il démarre seul dans une douche imperméable entouré des manettes de sa capsule et qu’il ordonnance sa propre plainte soigneusement arpégée dans un silence précieux.
Ensuite, délicieusement détaché quand il saccade consciencieusement son attirail percussif pour faire émerger en contre jour des chansons d'Oh! Tiger des onomatopées incongrues comme des gouttes de pluie tombant sur le bout d’un nez, entre des pulsations organiques minimalement organisées.
Oh! Tiger Mountain le loner n’est plus seul, et comment, de fait, parvient-il à être plus seul encore? Par une succession d’étanchéités offertes, il promène cet auditoire enchassé dans du velours sur des routes qui s’arrêtent sans raison, des routes flanquées de panneaux aux signes anciens ; on fait demi-tour au hasard de sourires énigmatiques ou de colères-éclairs, on frôle une larme pailletée, on accuse un cynisme à bout portant, on subit des distorsions spatio-temporelles enguirlandées, dans un décor d’anniversaire mort-né.
Au final, tous deux invitent dans la crypte en velours du Lenche une succession d’incongruités numériques et de blues surannés, de rocks féériques, d’électronica en sueur et de folklores distordus, le tout dans le boomer d’un transistor non homologué où la voix surnaturelle d’Oh! Tiger Mountain se brûle au contact de diodes usées, tandis que sa guitare cingle des silences réticents.
Et à l’instant où l’on se demande si ces deux cosmogonautes partagent réellement la même holographie tant leur intimité se téléscope, ils finissent, maladroits, par s’enlacer devant nous comme deux enfants éclaboussant nos certitudes d’une complicité désarmante. Puis ils partent sans revenir, sans même rallumer les lumières.
Va savoir pourquoi, ce soir là, il faisait froid. A cause du vent.
http://www.concertandco.com/critique/concert-oh-tiger-mountain-feat-kid-francescoli/c-c-germinal-fosses/31789.htmEtrange chronique que celle de ce mystérieux Vaccuopilot, trop sibylline et loin d'exprimer pour moi tous les délices que nous procura cette soirée à laquelle je décidai d'assister au dernier moment.
En effet,j'avais vu le félin il y a quelques semaines de ça déjà dans un Lounge complètement acquis à la cause de l'animal, et pluralité de l'offre culturelle marseillaise oblige, j'avais décidé de sécher le concert de ce soir pour me rendre au fameux squatt d'artistes ouvert depuis peu dans le centre où un secret gig était organisé. Las, l'ami qui me faisait office de chauffeur préféra, intrigué par le buzz qui s'intensifie de semaine en semaine sur le pelage tigré du marseillais, se rendre au Théâtre de Lenche, dure la vie d'un chroniqueur de Live in Marseille !
C'est la main encore .../... >> La suite