Critique de concert Jazz Sur La Ville Jour 6 : Remi Abram Quartet


Le festival Jazz Sur La Ville bat son plein et ce soir Henri Voit Rouge. Je m'empresse donc d'enfourcher mon destrier coréen, 100 cm3 au garrot, et galoper jusqu'au Rouge Belle De Mai. La salle est pleine dès 20h00. Ce grand bar offre un cadre idéal pour une soirée musicale dans de bonnes conditions : comptoir-restaurant de plain-pied, et salle spacieuse au sous-sol avec tables modulables, banquettes, et possibilité de descendre avec son assiette, son demi ou son mojito, et même d'aller en griller une sur la rue sans parcours du combattant. Tandis que la pression monte au bar qui carbure grave, Henri Fiore (celui qui voit rouge) s'affaire de tous bords, d'un convive à l'autre. Il a invité ce soir le Rémi Abram Quartet.

Le Rémi Abram Quartet présente l'avantage d'interpréter ses compositions. Le second point fort étant que ces compositions sont superbes : un jazz qui nous fait parcourir toute la distance qui sépare la tonicité et la sauvagerie de la sensualité. Caractéristique improbable et magnifique du saxophoniste Rémi Abram : cette distance tient parfois sur quatre mesures. Chaque musicien semble habité et donne sur chaque morceau le meilleur de lui-même.
A Marseille, les rencontres improvisées entre artistes de jazz sont fréquentes. Elles nous ravissent à chaque fois en nous offrant cette part du jazz, incontournable et dont on ne se lasse pas, qui débute avec la question : Que va-t-il se passer ? Que vont-ils produire ensemble ? Ici, ce soir, nous sommes dans une autre configuration : un quartet qui se connaît et fonctionne depuis longtemps offre le double avantage de préserver une part aléatoire, imprévisible -que nous appellerons le direct, ou le live- et de nous présenter le fruit d'un travail commun, peaufiner à la mesure du temps passé ensemble : l'harmonie qu'ils ont créée.

Cette règle fonctionne même quand, occasionnellement, un musicien side man vient remplacer un absent : Eric Surménian trouve naturellement la place qu'un autre occupe habituellement à la contrebasse, et parvient tout aussi naturellement à y intégrer la particularité de son jeu.
Et autant dire qu'ils ont trouvé à quatre la combinaison excellente : chaque musicien se place de manière cohérente et harmonieuse dans l'ensemble, trouve le moyen de mettre en valeur l'autre, et manifeste sa virtuosité lors de longues plages de solos. Facile à dire, mais c'est bien sur cette triple réussite que l'on apprécie la valeur d'une formation.
A ce jeu-là, le saxophone se détache comme de bien entendu : un quartet avec souffleur, c'est un peu un concerto pour celui qui souffle. Sur les bases rythmiques et harmoniques que posent les trois autres, Rémi Abram énonce des phrases fortes et saisissantes. Son saxophone soprano trille parfois comme le chant d'un oiseau, et parle à d'autres moments, raconte une histoire en déclinant diverses formes grammaticales : l'interrogation précède la déclaration, l'exclamation lui succède, le tout avec force de ponctuations en tout genre. Son jeu alterne ainsi le naturalisme et la narration. L'impression est très forte, puissante comme la capacité de Rémi Abram à souffler dans l'embouchure. Le conteur-magicien finit de nous surprendre avec des phrases d'une incroyable légèreté, qui s'achèvent et disparaissent pianissimo.

Comme on irait poser l'oreille sur le tronc d'un vieux chêne pour écouter ses secrets, Eric Surménian penche sa tête et approche l'oreille des cordes de la contrebasse, puis il semble tirer de celle-ci le fruit d'une longue réflexion, et nous dire : cette note ci que nous appellerons " la ", puis celle-là, que nous appellerons " si " et pas une autre.
Ulrich Edorh fait un usage tout aussi personnel de sa batterie. En complément du contrebassiste qui raisonne avec un son assez sourd, lui a trouvé un son qui résonne profondément en utilisant certain tambour de sa panoplie, et par l'usage à la fois abondant et pondéré des cymbales. Il se place résolument du côté de la réflexion. Sa gestuelle est un spectacle à elle seule qui appuie toute la retenue et la finesse de son jeu.

Le pianiste Claudio Celada n'est pas en reste. Son doigté a la précision d'une balance d'apothicaire lorsqu'il plaque des accords d'accompagnement : le dosage est parfait, auquel il alterne des descentes et remontées véloces, où les dix doigts se détachent et font la course dans d'imprévisibles aller-retour.
Un concert puissant et prenant, que j'ai ressenti comme un long dialogue entre sauvagerie et raffinement, dialectique et spontanéité, nature et culture. Cela augure d'une belle saison au Rouge Belle De Mai. Souhaitons à Henri Fiore une programmation Henri Voit Rouge aussi inspirée tout au long de l'année. La vaste étendue de son cercle relationnel ajoutée à l'affabilité du personnage devrait lui permettre de relever ce challenge avec aisance.
Plus de photos de McYavell ici, ces vidéos, et d'autres encore, extraites du concert sur Mardalification.
Encore et toujours, jusqu'au 26 octobre, les très riches heures de Jazz Sur La Ville.
Signature : mardalle 10/10/2012
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Photographe : mcyavell
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