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Dimanche 19 mai 2013 : 10122 concerts, 21928 critiques de concert, 4852 critiques de CD.

Critique de concert La Route du Rock 2012 : The XX, The Walkmen, Mazzy Star, Hanni El Khatib, Lower Dens, Chromatics, The Soft Moon, Spiritualized, Dominique A, Alt-J, Ela Orleans, Willis Earl Beal, Stephen Malkmus & The Jicks, Colin Stetson, Mark Lanegan...


La Route du Rock 2012 : The XX, The Walkmen, Mazzy Star, Hanni El Khatib, Lower Dens, Chromatics, The Soft Moon, Spiritualized, Dominique A, Alt-J, Ela Orleans, Willis Earl Beal, Stephen Malkmus & The Jicks, Colin Stetson, Mark Lanegan...  en concert


4 étoiles, bon concert

Jaime




Suite à une longue ascèse festivalière due à nombre de raisons croisant l'écœurement Live Nation, l'excitation des plus modestes qu'a pu susciter en moi la suprématie actuelle du régime de la hype, ainsi qu'une patience de plus en plus mesurée à l'égard du bovinisme absolu du festivalier lambda, j'ai regoûté, en bonne compagnie et le goût de l'interdit en bouche, aux joies du camping crade et de sa glacière tiède, de la nourriture invariablement avariée et de la bière juste mauvaise.

La Route du Rock se distingue, ni néo-festival de hipster, ni barnum improbable, et sa programmation a pour elle de ne jamais la tenir bien loin de l'accident de trésorerie, signe qualitatif certain. Reste qu'elle n'est évidemment pas à l'abri de ce qui la fait vivre, son public, et quelques sales paires de grosses lunettes, shorts tailles hautes et autres uniformes de la semaine se sont unis aux pantacourts, t-shirts détournant des logos et drapeaux bretons pour nous rassurer : il faudrait composer avec le contingent de congénères majoritaires spectacularisés au possible.




Sept heures de route, un montage sans trainer du campement sonorisé par les sympathiques Yeti Lane qui sans bouleverser, s'étaient révélés assez agréables en première partie du Brian Jonestown Massacre, et enfin nous éclusons notre première pinte de bière devant LA sensation du moment. Alt-J joue tôt en regard du buzz qui les porte. Reste que si l'album, par la classe de ses compositions comme de ses arrangements, a un relief qui devrait le faire durer plus d'une saison, le set est fatigué, sans vagues, sans émotion. Le moment n'est pas désagréable, mais la saveur est faible.

Patrick Watson, qui leur succède au soleil, souffre d'un mal touchant l'implacable majorité des gens ayant eu à faire avec la chose musicale : l'absence de génie compositionnel. Des musiciens appliqués, des arrangements assez classiques en ces jours pour ne pas dire convenus, un premier degré très agréable, le refus d'essayer d'avoir la classe ou l'air cool, un semblant de charisme, et voilà un bon concert, mais jamais bouleversant, car dépourvu de cette chanson monument qui vous retourne. Beaucoup d'âme pourtant, mais une pointe d'ennui.

Dominique A divise de plus en plus, à mesure que la frange vieillissante de festivaliers historiques se réduit, laissant la place à une nouvelle génération globalement indifférente au nantais, comme à un vieil oncle avec ses vieux disques et des récents qui se ressemblent tous un peu, inoffensifs, loin des chocs Fossette, Mémoire Neuve et Remué. Si son refus de la séduction est hautement estimable, jouer le récent et aux trois-quarts ratés Vers Les Lueurs était sans doute un peu raide pour des gens qui ne savent plus qui il est, ni ce qu'il a pu représenter, soit, toutes proportions gardées, un genre de Morrissey français, un indispensable étendard contre la beauferie des années quatre-vingt-dix. Pour quelques moments d'une grâce unique, il faudra subir ce que des " journalistes rock " appelaient du " rock fiévreux ", poncif que nous espérons tous enterré avec Noir Désir.

S'intercale alors sur la petite scène une de ces blagues de saison, un de ces groupes dont on achète le disque un peu saoul après avoir hurlé au génie pendant le concert, avant de ne pas même chercher à le revendre quelques mois plus tard, honteux que l'on est d'avoir laissé l'alcool et le volume sonore masquer à notre goût et notre jugement l'absence de chanson/prise de risque/originalité/élégance/musique et l'accumulation de poncifs/gimmicks putassiers/pseudo radicalité/vide. Cette année, c'est Civil Civic qui s'y colle, ajoutant au ridicule et à la démagogie ce sentiment de supériorité testostéronée et insupportable qui infeste 90 % de la scène noise actuelle, et 100 % de la scène math-rock.

Soit une galaxie d'écart avec Spiritualized, déjà écouté dans des conditions similaires il y a quelques années, et toujours aussi unique. Je laisse aux vrais curieux le soin de googler, de tracer, d'historiciser et de comprendre la formation de Jason Pierce, sérieux concurrent d'Anton Newcombe pour le trône de dingue psychédélique crâmé. Des musiciens aux ordres, un son puissant, bizarre, des choristes, un jean blanc et des lunettes noires pour masquer l'âge mais pas le caractère, et un Ladies & Gentlemen… à tirer des larmes. Peut-être, parfois, un côté un peu machine, mais toujours la fêlure traverse Pierce et sa musique, et la volonté de perturber les sens, soit le sens réel de l'expérience psychédélique, par des mantras musicaux épurés sans light-show démonstratif emporte définitivement le morceau.

Suit The Soft Moon, à l'heure où le corps non stimulé artificiellement, par des signaux de douleur répétés, tempère fortement les velléités d'indulgence à l'égard d'une formation s'imaginant pallier par son bon goût son refus absolu de proposer quelque chose ressemblant de près ou de loin à une composition, se limitant à un collage de patterns de démonstration, martial, efficace, vide, festif, triste.
Nuit.





Samedi après-midi sur la plage, en la compagnie trouble, élégante, parfaite d'Ela Orleans, bande-son idéale d'une plage bretonne en été, jeu entre l'inanité de la masse touristique divertie et la séduction triste du paysage, la morbidité des plongeons nazis. C'est à cet instant qu'on saisit la force de sa musique ; elle n'a pas peur des murs de nos salons car elle se joue de l'espace, le dompte sans jamais sacrifier l'intimité, pour des instants de pure beauté.

Le temps de se rafraichir gosier et papilles, nous arrivons sur le site à l'extrême fin du set de Savages, pour en entendre le plus grand bien par des mélomanes de bonne foi, ce qui, ayant écouté John & Jen au concert précédemment, semble tout à fait imaginable.

Lower Dens, bien qu'en formation incomplète, offre la première proposition dense, bruyante, puissante et novatrice d'une musique en train de se faire, Ela Orleans exceptée. Voix mêlées et androgynes, guitares et synthétiseurs noises, technique de basse originale, et ce sont des lames de sons qui, inlassablement, sont envoyées à l'assaut, mues par on ne sait quelle énergie entre rage et tristesse, mais toujours pop, toujours des chansons ne perdant pas de vue une certaine amicalité.

Suite à ce premier moment très fort sur la grande scène arrivent The XX, tête d'affiche évidente par le consensus qu'ils ont su créer au sein de l'Internationale des mélomanes exigeants et spleenétiques, et donc attendus au tournant, et donc débattus par des enthousiastes et des déçus également remontés. Pourtant, rares sont les voix qui, au milieu de la foule, savent s'adresser directement à l'âme de chacun comme celles de Romy Madley Croft et Oliver Sim, suspendant le temps à leurs lèvres. S'il est un groupe pour lequel la musique a sens d'espace, de relief, d'intimité, doué de chansons, c'est The XX, et c'est de nos jours. Le son est mirifique, les morceaux étirés ou ramassés, triturés, mêlés, l'électronique est vivante, aussi humaine qu'une techno des premiers jours, et rien ne pèse plus lourd qu'il ne faut.

Le concert de Willis Earl Beal, ne franchissant pas le stade de l'anecdote, permet de redescendre des hauteurs avant le sketch offert par le constamment surestimé Mark Lanegan. S'il n'avait pas trainé dans les parages de Josh Homme, personne n'aurait eu à subir les errements actuels de ce survivant d'un grunge dès à l'époque de troisième zone. Riffs laids, " rock à papa " – rien d'autre n'a paru plus approprié que cette locution éculée pour décrire une musique qui ne l'est pas moins.




La fatigue tant physique – la station debout – que morale – la prétention de Mark Lanegan avec ses poses de rockeur ténébreux incompris de l'enfer américain à casquette – guide nos pas vers le camping, repoussant la rencontre avec Breton à plus tard. Nuit.




En raison d'un programme a priori dense, ainsi que d'un apéritif dans la campagne bretonne en compagnie de membres des excellents Kissinmas, Garciaphone et Niandra Lades, nous parvenons à arriver le plus tard possible sur le site pour l'essentiel du set de Stephen Malkmus & The Jicks. Si lui et le groupe s'amusent, et que la musique n'est pas déplaisante, le concert se déguste tout à fait assis, à deviser entre amis pendant que l'ex-leader de Pavement nous démontre la fin des années quatre-vingt-dix en jouant un solo de guitare de plus dans le dos. Les chansons sont plus alambiquées que du Zappa période Vai et Bozzio, à l'exception d'un bœuf proto-Doors que toutes les fêtes de la musique de la Terre n'auraient pas renié. De là à en conclure que l'indifférence ne serait pas demeurée polie si Malkmus n'avait pas incarné l'un des groupes les plus cultes de l'histoire dans une autre vie, il n'y a qu'un pas.

Chromatics ensuite propose des montées agréables bien que sans le moindre génie, et embarrasse par les inégalités du set, le chant féminin plat au possible, les reprises – finir par deux reprises, quelle drôle d'idée – de Kate Bush et Neil Young massacrées. La danse est gentiment agréable sur des rythmes sans aventure, originalité ni poésie, un groupe avec plus de manques que de corps.

Mazzy Star livre une prestation qui ne démentira pas, en ces années rétromaniaques – l'excellente maison d'édition Le Mot et Le Reste tenant d'ailleurs un stand familial parmi les labels indépendants invités –, le malheureux adage " reformation, piège à cons. " Le groupe joue avec maitrise, dans une pénombre un peu poseuse et devant des projections élégantes bien qu'inutiles, et distille une mixture où le spleen laisse peu à peu la place à un ennui profond. Hope Sandoval s'ingénie à massacrer tout ce qui peut l'être, intentions de chant systématiquement à côté, faussetés, erreurs dans les paroles, interruptions, tambourin intempestif et arythmique, et transforme l'ennui en un lancinant agacement. La magie s'accommode mal du cynisme, et l'on aura du mal, à l'heure de réécouter une musique qui nous est si intime, à se défaire du souvenir de ce désastreux concert.





Colin Stetson, bête de foire drônant avec ses saxophones, n'inspire quant à lui qu'une indifférence polie. The Walkmen, enfin, donnent – et l'on peut insister sur la dimension de don – le concert exceptionnel de rock que mérite la Route du Rock, un je-ne-sais-quoi de garage vaguement strokesien mais sans le cynisme et la facilité. Classe, énergie, rusticité, structures de morceaux à tiroirs, un don de soi dans le chant tel que le rappel se fera presque aphone, un son parfait. Plusieurs fois, on pense à des Bad Seeds pour l'immémorialité des arrangements, le refus de faire genre, l'évidence et l'élégance – y compris des vestes et cravates –, pour ne retenir que ce nom, Walkmen, groupe unique, précieux, atypique et acynique.

Hanni El Khatib décérèbre plaisamment mais souffre de la succession, ses chansons manquent du relief nécessaire à repousser le moment de rejoindre une dernière fois le camping. Nuit.

Reste à l'heure d'écrire ces lignes le sentiment d'avoir pu vivre nombre de moments précieux, et quelques-uns de pure magie listés ci-après dans les Triomphes romains.


Triomphes romains :
The Walkmen, The XX, Ela Orleans, Lower Dens, Spiritualized

Accessits et plus si affinités :
Patrick Watson, Alt – J, Chromatics.

Arnaques grossières :
Mark Lanegan, Civil Civic, The Soft Moon, Mazzy Star, Mazzy Star, Mazzy Star.


A lire également, la chronique du concert de The XX au Cirque d'Hiver à Paris, le 6 septembre 2012...


 


The Walkmen 


  4 étoiles
the Walkmen + Dr Dog (the Pool parties)
le 27 aout 2006 - McCarren's Park pool - Brooklyn (par Pirlouiiiit)
 

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