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Lundi 28 mai 2012 : 9054 concerts, 20891 critiques de concert, 4722 critiques de CD.

Critique de concert Wayne Shorter (Fiesta Des Suds)


Wayne Shorter (Fiesta Des Suds) en concert


5 étoiles, concert à ne pas manquer

Jaime

Je parlerai de la première partie, Sashird Lao dans une autre chronique, séparément, tant il est vrai que le Dock des suds a des allures de sanctuaire ce soir. Conscient et ému de rencontrer pour la première fois un monument de la musique, l’un des derniers dinosaures, celui qui a côtoyé Lester Young, Art Blakey,John Coltrane, Miles Davis, Bud Powell, tant d’autres (Herbie Hancock…) et non des moindres, je me sens tout chose.


Le jeune Wayne Shorter, 77 ans (c’est la limite) se produit avec le quartet qui est sien depuis quelques années :
Wayne Shorter : saxophones ténor et soprano
Danilo Perez : piano
John Patitucci : contrebasse
Brian Blade : batterie.


Les artistes commencent, ça ressemble à ce court moment où les musiciens de l’orchestre symphonique s’accordent, mais ça dure. Wayne Shorter intervient peu, ses saillies ne sont que des amorces, parfois fulgurantes, parfois suaves ou sinueuses, très contrastées, il semble hésiter pour chacune, et s’interrompt vite, comme s’il regrettait, regarde brièvement son bec, son anche. Je crois comprendre que c’est un automatisme, un tic, car il le reproduit jusqu’à la fin du concert. La parcimonie de ses contributions fait penser à Miles Davis, dernière période. En a t-il hérité ? "Ça doit être pour cela qu’il s’appelle Shorter !" plaisantera une connaissance croisée à la sortie. Le corollaire de cette attitude qui rappelle aussi Miles Davis : chaque musicien est à l’honneur, pas de star, pas de soliste, ou plutôt : que des stars, tous solistes !


Chacun des musiciens semble jouer indépendamment, sa propre partition et l’ensemble est surprenant. Je devine une cohésion, une cohérence dont les arcanes sont réservés aux initiés. J’évoquai dans une récente chronique le titre d’un standard : Alone Together, il semble encore une fois coller au plus près à ce à quoi l’on assiste. L’interactivité et la réactivité des quatre est visible: l’un regarde l’autre, opine ou se marre comme s’il venait d’en sortir une bien bonne (que je n’ai pas comprise, ni même entendue). La musique du quartet est de toute évidence le fruit d’un long parcours, celui de Wayne Shorter, certainement.


Il semble s’être débarrassé de tout un pan de la musique, et du jazz (structure d’un morceau avec thème et chorus, harmonie classique des accords, passage d’un musicien à l’autre pour les solos) et en avoir gardé la quintessence. Après avoir tout déconstruit, un gros travail de reconstruction pour aboutir à cette forme étrange, séduisante et mystérieuse, où les voix des quatre musiciens s’enchevêtrent selon un entrelacs invisible.


Wayne Shorter et ses comparses nous font partager une expérience mystique, comme l’avait fait Coltrane avant lui. J’avais eu la même impression avec Wynton Marsalis en septet, sans l’aspect sacré de la musique qui ressort ce soir. La musique classique contemporaine, Frank Zappa occasionnellement, ont produit sur moi un effet similaire.

Je prends la mesure d’une technique formidable de la part de chacun des musiciens, et sous l’apparente modestie du saxophoniste laconique (il a attendu d’avoir 68 ans pour tourner en leader d’un groupe !) se dessine un projet fantastique: la proposition d’une musique nouvelle qui s’inscrit dans l’histoire (elle ne renie pas son passé), libérée (en apparence) des contraintes de structure, de linéarité, d’harmonie, mais dont je ne connais pas l’alphabet, ni la syntaxe.


La première lecture d’Ulysse de James Joyce, le spectacle des premières toiles impressionnistes ont dû provoquer des sentiments identiques chez de nombreux exégètes. Les incursions du saxophoniste sont un peu plus longues maintenant et ses notes semblent planer, léviter au-dessus de celles des trois autres, dont le jeu est plus pesant. Le tellurique et l’aérien. Légèreté, fulgurance de l’un, pesanteur (au bon sens du terme) et concrétion des autres : je retrouve l’un de mes contrastes favoris en musique. Sans doute faut-il appréhender la musique de Wayne Shorter ainsi, sans essayer de la comprendre, de l’intellectualiser, mais plutôt par le biais du ressenti.


Un saxophoniste croisé à la sortie me confiera : "C’était magnifique, il joue trois notes, c’est la synthèse de toute sa carrière !" J’aurais aimé ressentir cela. L’entrée au cénacle était réservée aux initiés, je repars tel que j’étais venu, agnostique, mais charmé, sans comprendre pourquoi, éveillé d’une nouvelle curiosité, avec cette phrase en tête :
"(…) Tous les arts aspirent à la condition de la musique, qui n’est que forme. La musique, les états de félicité, la mythologie, les visages travaillés par le temps, certains crépuscules et certains lieux veulent nous dire quelque chose, ou nous l’ont dit, et nous n’aurions pas dû le laisser perdre, ou sont sur le point de le dire ; cette imminence d’une révélation, qui ne se produit pas, est peut-être le fait esthétique."
Jorge Luis Borges, La Muraille et les Livres.

Bonus video :


 


>> Réponse (le 30/12/2010 par djo)
Un concert magique. Une première partie qui (à mon avis) surclassait par son innovation, le concert qu'il précédait. Avec des influences vocales (très maitrisées) du coté de chez Take 6 et Bobby Mc Ferrin, Sashird Lao brille par sa fraîcheur et le niveau des arrangements. La grande technique de ces trois multi instrumentalistes est au service de leur belle musique sans jamais sombrer dans la démonstration ou l'auto-contemplation. Aisance, plaisir et magie. J'ai préféré cette surprise à Wayne Shorter ! Pas moins.  > Réagir à cette critique

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