Troisième et dernière soirée du Charlie Jazz Festival 2009. L’éclectisme du jazz est illustré par le programme de ce dimanche : un quartet de jazz moderne, un quintet-fanfare, un duo harpe/voix et un big band classique de 17 musiciens.
Yves Laplane est un pianiste compositeur marseillais. Ce sont ses compositions - souvent dédiées à des proches - que son quartet interprète à l’exception d’une du saxophoniste niçois Jean-Marc Baccarini. Ce dernier est mis en avant dans chaque pièce et ce n’est pas pour me déplaire. A sa droite, Yves Laplane passe de son clavier Rhodes à son Yamaha (je préfère le son de ce dernier). Joseph Crimi à la contrebasse et Willy Walsh (batterie) rythment le propos. Willy est Irlandais et nous fait découvrir ou redécouvrir un instrument à percussion de chez lui, le bodhrán, sur Nomad’s Land.
Deux compositions retiennent mon attention : Blues For Ann pour lequel Joseph Crimi a troqué sa contrebasse contre une basse électrique. Chacun y a droit à son solo et celui du pianiste commençait à me faire apprécier le son du Rhodes. Auparavant, ils avaient interprété une merveilleuse mélodie, Fluffy Doll, ballade où s’entrelacent le son du piano et celui du saxo.
Ils terminent en remerciant Claude Gravier et l’équipe de Charlie Free comme l’ont déjà fait pratiquement tous les groupes avant eux qui louent l’accueil et la convivialité du lieu.
Je ne m’attarderai pas sur La Fanfarine déjà encensée hier (j’ai eu droit aux gros yeux de ma femme, je ne vais pas en remettre une couche). Marie Braun a été moins féline ce soir mais le groupe a déversé autant de charme, de dynamisme, de fraîcheur, de complicité et de diversité. Un morceau qu’on pourrait qualifier de klezmer breton me trotte encore dans la tête. Tout comme ce solo de saxo baryton rejoint par les chœurs d’Emmanuelle Saby et Alice Warning puis terminé à la clarinette sur Paran.
Un duo harpe / voix peut faire naître quelques inquiétudes. Celui proposé ce soir les balaie vite. Un moment de doute tout de même car le morceau introductif d’Isabelle Olivier en solo à la harpe était étrange avec les cordes de son instrument qui nasillaient. C’était apparemment volontaire. Elle enlève les deux morceaux de caoutchouc fautifs pour l’arrivée de Youn Sun Nah et tout devient limpide. A un détail près : le duo inspire les cigales logées dans les quatre grands platanes qui entourent la scène au point de gêner son écoute. Impressionnante est la palette vocale de la Coréenne, aussi à l’aise dans les graves que dans les aigus. On pense parfois à Loreena McKennitt, parfois à Ella Fitzgerald et même à Maria Carey sur un titre - qui du coup ne restera pas mon préféré - où elle est seule sur scène. Une véritable performance vocale.
Elles ont la bonne idée de ne pas faire trop long (le tort à mon sens de Minvielle/Suarez l’avant-veille) et terminent par un poème d’Aragon, nous laissant sur ces vers dits par Isabelle : "Mon amour ce qui fut sera / Le ciel est sur nous comme un drap / J'ai refermé sur toi mes bras / Et tant je t'aime que j'en tremble / Aussi longtemps que tu voudras". Et le public de chanter en chœur "Nous dormirons ensemble".
La cerise sur le gâteau de ce 12ème Free Jazz Festival, c’est le Paris Jazz Big Band. Dix-sept musiciens parmi les plus talentueux de France dirigés par le trompettiste Nicolas Folmer et le saxophoniste Pierre Bertrand et dont le parrain et batteur n’est autre qu’André Ceccarelli ! Hommage est rendu par eux à Dizzy Gillespie dont est joué ce soir le répertoire du concert qu’il donna en 1948 à la Salle Pleyel à Paris et à l’Opéra de Marseille avec les arrangements originaux. Des pièces aussi incontournables qu’Algo Bueno (sax ténor enchanteur), Cool Breeze (Folmer aérien à la trompette), Round About Midnight (ah ! cette mélodie !), Seresta (Stéphane Chausse à la clarinette : frissons garantis), Things To Come (titre le plus rapide en son temps joué par un big band avec TGV Folmer encore).
Ledit trompettiste fait les enchainements avec une passion communicative. Pierre Bertrand, lui, joue le rôle de chef d’un orchestre où règne la bonne humeur.
Encore un grand moment de jazz avec un big band comme on en voit trop peu souvent. L’occasion de faire ma pub habituelle pour l’exceptionnel Festival de Big Band de Pertuis (gratuit !!) la première semaine d’août.
Le Charlie Jazz Festival s’achève sur Just Kidding de Michel Camilo joué en rappel. Contrairement à ce que ce titre pouvait laisser espérer, ce n’est pas une plaisanterie. Vivement l’édition 2010. Bravo aux bénévoles (20 permanents, 40 pendant le festival) et à toute l’équipe soudée autour de Claude Gravier.
Paris Jazz Big Band :
piano : Jean-Yves Young ; percussions : Minino Garay ; contrebasse : Jérôme Regard ; batterie : André Ceccarelli ; trompettes : Fabien Mary, Kako Bessot, Tony Russo et Nicolas Folmer ; trombones : Didier Havet, Philippe Georges, Denis Leloup et Guy Figlionlos ; saxophones : Frédéric Couderc (baryton), François Théberge (ténor), Stéphane Chausse (alto et clarinette), Pierre Bertrand (alto) et Sylvain Beuf (ténor). Direction : Nicolas Folmer et Pierre Bertrand.
Deuxième jour du Charlie Jazz Festival 2009 parrainé par la Communauté du Pays d’Aix, la Municipalité de Vitrolles, la Région, le Département mais curieusement pas la DRAC, il fallait que ce soit dit. Pas assez culturel à leur goût ?
Je suis un chouia en retard et Vrak’Trio se produit déjà sur la petite scène. A priori, c’est trop free pour moi mais l’association inédite flûte / tuba pique ma curiosité. D’autant qu’Etienne Lecomte déborde d’énergie. Un peu à la manière de Ian Anderson de Jethro Tull, il émet des sons avec sa bouche tout en soufflant dans son instrument. De l’autre côté de la scène, Laurent Guitton, le micro dans les entrailles de son tuba, crée une originale ambiance sonore. Ils jouent des morceaux de leur album TLS/BCN. Etienne explique que ces sigles d’aéroport correspondent aux origines de Laurent (de Toulouse) et Oriol Roca (batterie, Barcelone) et qu’il est le trait d’union entre les deux.
Mais musicalement, le trait d’union est la batterie entre ces deux instruments que je n’avais jamais vus associés, le liant entre la légèreté de la flûte et l’austérité du tuba. La fin du concert est moins free et de toute beauté : la reprise d’un thème de Dave Holland, Jumping et surtout le rappel, un arrangement de Tales Of Rumi de Charles Lloyd. C’est une véritable merveille avec ses sonorités orientales. Etienne Lecomte semble charmer les serpents avec sa flûte à tête courbe.
Vous aviez un doute sur l’éclectisme de ce festival ? La Fanfarine succède au Vrak’Trio. Un quintet de charme mené par deux "arlésiennes" et une "Gavroche". Le son nous parvient de l’entrée du parc et se rapproche de la zone buvette. La saxophoniste baryton, Marie Braun, devance ses camarades et passe entre les tables, fixant certains festivaliers (DONT MOI !!!) avec ses yeux enjôleurs. Plus tard, près des tables du restaurant, féline, elle choisira sa proie, fondra sur elle (en l’occurrence un jeune homme) et le fixera du regard pendant toute la durée du morceau. Ses acolytes ne sont pas en reste et savent également faire le show.
Mais la Fanfarine, c’est avant tout de la musique. Une fanfare qui s’écoute. Le public a été à ce titre beaucoup plus attentif qu’hier avec la Fanfare du Boukistan. Une harmonie entre les deux clarinettes, le sax soprano et le baryton rythmée par le tambour, un répertoire frais et varié (du tango, du klezmer, du traditionnel de divers horizons). Parmi leurs compositions, mention spéciale au virevoltant Gepetto de Pierre Corbi, ancien percussionniste du groupe. Quelques reprises également : Dahomey Dance de Coltrane joliment arrangé avec les voix d’Alice Warning et Emmanuelle Saby et Paran de John Zorn. Mon coup de cœur mais puis-je être objectif après le regard de Marie (qui en plus m’a demandé l’heure !) ?
La Fanfarine : de gauche à droite : Robin Limoge & Emmanuelle Saby (clarinettes), Alice Warning (saxo soprano), Marie Braun (saxo baryton), Eric Modeste (percussions).
Le Kami Quintet est l’aboutissement d’une résidence avec des musiciens de la région. Déjà dotés d’un batteur, Jérôme Mouriez, ils en accueillent un autre, américain, Mark Giuliana. Les compositions sont du guitariste, Pascal Charrier. Des titres évocateurs comme Le Rat Des Villes "pour illustrer l’Humanité" ou Bagdad 91/2008 Affaire A Suivre. Ce dernier titre est le seul qui justifie la présence des deux batteries sur la scène. Les deux percussionnistes et Denis Frangulian (basse) s’en donnent à cœur joie dans la partie introductrice de la pièce (bombardements) puis leur énergie s’estompe pour laisser la parole aux instruments à vent et à la guitare (renaissance, espoir ?).
Le duo trombone (Bastien Ballaz) / saxophone (Benoît Meynier) se taille la part du lion et nous offre plusieurs dialogues émouvants (dont celui, sublime, de Spirale # 2).
Il nous sauve également de l’ennui sur Drone, une compo de Mark Giuliana très répétitive jusqu’à ce que sax et trombone viennent y mettre un peu de relief et de variété.
David Murray va agrémenter la fin de soirée de deux soli par morceau que ce soit au saxophone ténor (le plus souvent) ou à la clarinette basse. A la manière d’un sauteur à la perche qui met la barre de plus en plus haut au fil de la compétition, son premier solo est juste excellent. Chacun des suivants repoussera les limites de l’imaginable. Celui qu’il délivrera sur le dernier morceau avant le rappel est tout simplement hallucinant. Il cessera de souffler pour chanter "yes we can" sur le thème de cette pièce dont je cherche le nom depuis (en vain).
Il a d’excellents musiciens (Lafayette Gilchrist, piano, Jaribu Shahid, basse et Hamid Drake, batterie) et il le sait. Au point que le canevas, très copier/coller de ses compositions est le suivant : je fais un solo, je sors de la scène pendant que le pianiste, le bassiste ou le batteur continuent sans moi et font un solo à tour de rôle (surtout le pianiste), je reviens cinq bonnes minutes après pour faire le solo final. Ainsi s’est déroulée la première demi-heure et ça commençait à devenir lassant d’autant que ça manquait parfois de liant.
Par la suite, le répertoire s’est diversifié : une merveilleuse intro à la contrebasse avec archet puis la clarinette basse qui nous enchante avec un son d’une pureté rare (bravo à la sono), un morceau très free (je passe), le suivant cool avec des morceaux de free dedans, une pièce qui fait penser à du Sidney Bechet. Un hommage à John Coltrane est adressé en rappel.
Pour cette soirée, j’ai longtemps hésité entre 3 et 4 étoiles, mais le regard de Marie Braun…
Pendant le discours inaugural de cette douzième édition, quatre contrebasses exposées sur la pelouse du Domaine de Fontblanche attirent le regard. La raison première de leur présence n’est pas de captiver l’œil mais l’oreille. Il s’agit d’une installation sonore de Frank Lovisolo qui fait sienne cette maxime de John Cage : "Quand un bruit vous ennuie, écoutez-le". Les improvisations du vent sur les quatre instruments sont amplifiées. J’écoute.
Emmanuelle Grangé y ajoute un texte par elle écrit. Soixante heures après, je n’en retiens que la forme, très poétique. Le fond s’est dispersé, noyé dans le chant des cigales. L’ambiance du festival, bucolique, devient créatrice. Convivialité et création vont cohabiter ici trois jours durant.
La Fanfare du Boukistan prend le relais. Ambiance festive grâce à une musique légère appuyée sur une originale rythmique soubassophone / percussions, rafraîchie par le son du banjo et égayée par les envolées des deux saxos et du trombone. Petits fours et boissons diverses sont ingurgités par les festivaliers autour de ce sextet taillé pour l’occasion, propice qu’il semble être à la discussion entre amis autour d’un verre. La fanfare visite différents lieux du festival et trouve un public plus attentif autour des tables du restaurant aux senteurs irrésistibles. Elle peut alors faire apprécier son répertoire intercontinental et ses qualités instrumentales.
Claude Gravier, président de l’Association Charlie Free présente le Duo Minvielle / Suarez. Les termes de "chimistes", "facteurs d’accents" nous mettent l’eau à la bouche. André Minvielle, conteur occitan haut en couleur met à profit les transitions pour nous parler de sa rencontre avec Nougaro, de leur statut d’amateur d’opéra et d’apéro, de son projet "Suivez l’accent", du relâchement involontaire des voyelles, du bombardement de Montauban, de sa vision très personnelle des OGM, des onomatopées que produisait son grand-père lorsqu’il racontait ses souvenirs... Savoureux !
Le duo est original, le merveilleux morceau introductif K You K Yaw donne le ton de leur répertoire dans lequel jeux avec les mots et allitérations répondent à l’accordéon de Lionel Suarez.
Plaisant mais peu varié exception faite d’un thème de Charlie Parker et surtout de la "trilogie perronesque" avec la merveilleuse chanson De Dame Et D’Homme de Marc Perrone. Malgré l’heure tardive (Baptiste Trotignon Quintet ‘Share’ aurait dû commencer depuis un quart d’heure), la volonté du public est exaucée avec un deuxième rappel, une autre chanson en occitan "parce que c’est excitant".
Lorsque Baptiste Trotignon s’installe au piano et joue First Song de l’album Share accompagné des seuls Thomas Bramerie à la contrebasse et Franck Agulhon à la batterie, je suis inquiet. Non pas que ce soit désagréable mais l’heure avancée (il est 23h00) est plus propice aux formations étoffées. La deuxième pièce Flow avec Mark Turner au saxo me rassure quelque peu. Enfin, Jeremy Pelt entre en scène pour Samsara avec son bugle puis plus tard sa trompette. Le concert change du tout au tout dès son premier solo, de ceux qui vous font presque changer d’avis sur votre instrument préféré (en ce qui me concerne, ça restera tout de même le saxophone). La magie opère à nouveau sur un dialogue entre la trompette et le piano sur un titre tiré de l’album Blue.
Baptiste Trotignon annonce alors 5 Seasons "qui risque de durer jusqu’à 7 h du matin". Chrono en main, ils n’ont tenu "que" 49 minutes. J’adore ces titres énigmatico-évocateurs (à condition qu’on vous les dise avant, après, c’est frustrant). Vous pouvez chercher des indices dans chaque son. Des chants d’oiseaux ? Un feu de cheminée ? Un orage qui gronde ?… Et quid de cette cinquième saison, est-ce une nouvelle révolution qui commence ou un fruit de l’imagination de Baptiste Trotignon ?
Dans cette pièce, je chancelle lorsque la trompette et le saxophone racontent la même histoire et je succombe lors de l’ultime chorus de Jeremy Pelt, le plus beau solo de trompette auquel j’ai assisté depuis longtemps.
Il est 0h20 et les Ateliers Jazz de Charlie Free dirigés par Bernard Jean débutent à peine. Juste un saut pour voir de quoi il s’agit. Du jazz vocal qui swingue bien et où le saxophone est roi. J’y aperçois une trompette. Je file avant son premier solo désirant rester sous le charme de celle de Jeremy Pelt.
Bonus vidéo : Duo Minvielle / Suarez : De Dame Et D’Homme