
Le Festival
Jazz à La Tour bénéficie d’un cadre exceptionnel, celui du château de La Tour d’Aigues, ou de ce qu’il en reste : de magnifiques façades, des tours et un portail Renaissance qui limitent une cour intérieure ajourée. La scène et des gradins y ont été dressés.
C’est
Eric Longsworth Quartet qui ouvre les festivités avec un programme éponyme de son dernier album :
A Ciel Ouvert.

Jean-Charles Richard, saxophones
Eric Longsworth, violoncelle
Rémi Charmasson, guitare
François Verly, percussions et batterie
L’entame se fait par un long solo de violoncelle électrique, cordes frottées à l’archet, ponctué de pincements des cordes de la main gauche :
Eric Longsworth assure à la fois la mélodie et la basse qui l’accompagne. Lorsque la guitare de
Rémi Charmasson effectue une entrée discrète, le violoncelle passe en mode accompagnement. Le tempo s’accélère sur l’entrée de la batterie, puis c’est au saxophone entrant que revient la mélodie. Celui-ci attaque avec un phrasé d’une grande souplesse.

On retrouvera cette entrée progressive, lente, sur plusieurs autres morceaux. La musique d’
Eric Longsworth qui semble très "écrite" prend son temps, elle s’inscrit dans un espace qui est vaste, un espace qui ne manque pas dans cette cour de château et qui permet aux musiciens d’être placés à distance l’un de l’autre.

Le leader violoncelliste nous parle longuement entre deux morceaux d’ours Grizzly, qu’il a rencontré personnellement en personne, et d’orignaux (on dit un orignaux quand il y a plusieurs orignals), à moins que ce ne soient des caribous, et autres bestioles du grand nord Canadien, croisées au cours de périples de type "Into The Wild". Sa musique semble refléter une spiritualité, une zen attitude issue d’un rapport intime avec Mère Nature.

Le batteur attaque un morceau en percutant deux boules attachées à une ficelle, en cadence, façon yoyo. S’ensuit un passage très soutenu rythmiquement qui s’attarde ensuite, et encore sur une longue plage, détendue. C’est un jazz que l’on pourrait qualifier de très "Européen". Il me fait penser aux magnifiques compositions du contrebassiste
Renaud Garcia-Fons, ou à celles de
Denis Colin, accompagné de
Paolo Cueco aux percussions.

C’est au tour du saxophoniste
Jean-Charles Richard d’entamer le morceau avec une longue intro sur une flûte, qui semble traversière, et tribale à la fois. On ressent encore l’espace, la profondeur sur chacune des interventions solistes, et tutti et le rapport intime et cosmique du leader entre sa musique et son mode de vie, de pensée. C’est agréable qu’un musicien nous permette d’entrer dans son monde, très personnel, avec de longs monologues didactiques ou métaphoriques, selon le degré qu’on accorde à son discours.

Un beau concert à l’arrivée qui laisse une impression de gravité et de sophistication mélangées. Chaque musicien aura été successivement soliste et accompagnant. Et le tout se termine sur une invitation des organisateurs à déguster de la soupe au pistou, et du vin de pays, invitation à laquelle les auditeurs répondent en masse : cinq minutes plus tard, on fait la queue pour avoir sa ration, sur la magnifique terrasse, côté sud du château, qui surplombe la vallée d’Aigues. Pause de trois quarts d’heure, face à la pleine lune, on prend son temps avant de regagner sa place.
En deuxième partie, trois jeunes musiciens (ou plutôt deux jeunes et un dans la force de l’âge) entourent une grande célébrité de la batterie. Le
Daniel Humair Quartet entre en scène et nous présente sa formation originale.

Émile Parisien, saxophone soprano
Daniel Humair, batterie
Vincent Peirani, accordéon
Jean-Paul Celea, contrebasse
La présence d’une gloire de la musique provoque au tout début d’un concert un sentiment identique, renouvelé, fait d’un mélange de suspense et d’excitation. C’est couillon mais ça le fait à chaque fois. Ce qui est intéressant est que cette expectative provoque une écoute particulière : Va-t-on trouver, entendre ce qu’on a auparavant lu ou entendu sur lui ? Nos simples oreilles rustres vont-elles percevoir ce en quoi un musicien se distingue par son expérience, son parcours, sa virtuosité ? Convaincu par ailleurs que de nombreux critiques ou simples auditeurs brodent et mentent sur la magnificence d’un musicien en prétendant l’avoir ressentie et avoir été touchés par la grâce, la question me tarabuste particulièrement (et je me remercie de me l’avoir posée).

La question est d’autant plus pointue que dès le premier morceau, on écoute du jazz moderne, intransigeant, sans concession. Et ce qui frappe d’emblée, c’est la qualité d’écoute de
Daniel Humair, l’écoute de ses compagnons de scène, le souci de fournir un accompagnement adéquat, offrant la mise en valeur optimale de chaque musicien soliste.
Les quatre sont placés en demi cercle, de manière à être vus du public, mais aussi à se voir, mutuellement, se regarder. Si sa manière de battre est impressionnante de maîtrise, de puissance contenue, c’est encore plus par l’attention qu’il porte à ses musiciens que
Daniel Humair apparaît comme un grand maître.

Le jeu du saxophoniste
Émile Parisien est très personnalisé, dans le son et dans le phrasé. La posture et la gestuelle du musicien appuient chaque note avec insistance. Une drôle de gestuelle : penché en avant, saxophone qui pointe comme une sarbacane, et le coude gauche qui remonte régulièrement, comme un vieux TOC irrépressible. On dirait un de ces fous poivrots de certains films, que l’on voit parler tout seul, haranguer un interlocuteur invisible dans une rue de New-York.
L’accordéoniste
Vincent Peirani s’inscrit lui aussi tout autant dans la modernité par son jeu impromptu, surprenant, décousu souvent. L’instrument n’offre pas autant de possibilités de distorsions ou autres effets stylistiques que le saxophone ou le violon, mais s’il ne reste que le choix d’un rythme, d’une dissonance d’accord ou d’une ligne mélodique inattendue, cela suffit largement à
Vincent Peirani pour personnaliser et authentifier fortement son style. Il excelle sur une valse de sa composition.

Il n’en reste pas moins que cette musique est difficile d’accès, elle semble aride à quelques auditeurs. Dès la fin du premier morceau, des gens se lèvent et quittent le concert. D’autres moins délicats le font en cours de morceau, descendant les marches du gradin central et métallique, difficile de rester discret. Ils ont droit à un au-revoir ironique de l’accordéoniste, verbal et mélodique, et quelques rires du public. La musique continue et les applaudissements qui accompagnent la fin du dernier morceau attestent de l’excellence de la musique, tout au moins pour les passionnés qui parviennent à l’apprécier.

Nos oreilles sont formatées depuis l’enfance à des mélodies classiques, soumises à des normes plus ou moins tacites, liées à l’histoire de la musique et à la tonalité des gammes harmoniques. Il s’ensuit que nous avons tous une certaine dose de capacité à absorber, apprécier la modernité, la disharmonie. Chacun aura pu éprouver cette capacité ce soir, la mesurer. La situation de concert, de public collectif fausse peut-être les réactions, certains vont s’enorgueillir d’être entré à fond dedans, d’avoir trop aimé... peut-être pour flatter leur image d’ouverture d’esprit. Voilà que je deviens cynique. C’est pas beau. Après tout, on s’en fout. Pour ma part, j’ai bien aimé, et jusqu’au bout (mais ne serait-ce pas pour faire style "je suis trop moderne" ?).
Plus de photos de McYavell des quartets d’
Eric Longsworth et
Daniel Humair
Et des vidéos de Mardal
par là.