Il y a de toute évidence mieux à faire un samedi soir qu’aller à
Tourcoing. A moins, bien-sûr, que les
Bewitched Hands, chouchous rémois des Inrocks depuis plusieurs semaines, et
Fool’s Gold, valeur montante du rock africano-judéo-californien, ne soient venus partager la scène du
Grand Mix.
Si les "mains ensorcelées sur le dessus de nos têtes" sont annoncées en première partie, nombreux sont les spectateurs qui sont venus pour eux plutôt que pour la "tête d’affiche" du soir. Du coup, dès les premiers accords à 20h30, la petite salle est déjà bien remplie. Et ils sont sympas, les
Bewitched Hands, toutes bedaines dehors, chevelures hirsutes et pilosité galopante. Avec leur look, qui de bucheron canadien en chemise à carreaux, qui de rockeur du dimanche mal rasé en t-shirt débraillé, qui de geek à lunettes, on dirait qu’ils jouent encore sur les scènes en carton des fêtes de village champenoises. Pourtant, c’est dans une tournée nationale que le groupe est lancé, avec une notoriété grandissante pour l’accompagner. Découverts sur le premier opus de Yuksek, ils ont depuis sorti un album salué par la critique, et leurs prestations scéniques font déjà parler d’elles.
Et il faut dire que dès qu’on les voit apparaître, on pense à une référence pour le moins prestigieuse, les déjantés d’Arcade Fire. Mais les Arcade Fire des débuts, quand la troupe s’amusait encore à se taper sur la tête pour faire des sons. Il se dégage des
BHOTTOOH la même impression de bonhommie, de groupe un peu foutraque qui s’amuse bien ensemble et qui assume à fond son côté bon-vivant décomplexé. On retrouve aussi des similitudes dans la musique des deux groupes : le même élan, la même puissance, la même complexité dans l’assemblage des voix et des sons (jusqu’à trois guitares sur certains morceaux, en plus d’une basse, d’une batterie et de claviers).
Et puis c’est une musique incarnée, vivante, un grand tourbillon d’énergie, de vie et de bonne humeur. On note des inspirations folk, rock, parfois même très électriques, à d’autres moments plus proches d’un rock californien insolent. La prestation des
Bewitched Hands pourrait sans doute être plus musclée, plus enthousiasmante, moins policée qu’elle ne l’est, mais la petite troupe nous fait passer un bon moment et c’est bien le principal. Ils joueront d’ailleurs pas moins de seize (!) morceaux, pour près d’une heure de concert, soit presque autant que
Fool’s Gold.
Fool’s Gold, justement, venons-y. C’est un peu l’OVNI musical de l’année. Emmenée par le succès fulgurant de l’irrésistible tube Surprise Hotel, la carrière du collectif de Los Angeles a décollé ces derniers mois. Beaucoup disent qu’ils sont les Vampire Weekend de la côte ouest, en référence à leur production, au croisement du rock et des musiques africaines (modernes, celles qui ont été elles-mêmes inspirées par les artistes occidentaux). Sauf que, vu comme ça, ce serait juste Amadou & Mariam en moins aveugle et chanté en hébreu. Ah oui parce qu’ils chantent en hébreu, aussi. D’ailleurs l’influence judaïque se fait beaucoup sentir : Luke Top, bassiste, chanteur et leader du groupe est né en Israël, et l’influence des musiques hébraïques est au moins aussi présente que celle de l’Afrique.
Et puis
Fool’s Gold a pris tout ça, l’a mixé avec le rock californien qui l’environnait, et y a rajouté un brin de pop, une pincée de funk, une noix de hip-hop, un soupçon de dance, enfin un peu tout ce qui pouvait leur passer sous la main. En fait, ils ont composé une sorte de pot-au-feu musical ; la recette est simple : on prend tous les restes de la semaine, on mélange, on fait cuire de longues heures dans la chaleur de L.A. et, à la fin, on a un plat délicieux.
Sur scène, le collectif à géométrie variable arrive à cinq : batterie, percussions, basse, guitare et saxophone. Rien que dans leur look, les
Fool’s Gold respirent le multiculturalisme : le percussionniste semble venu tout droit de Cuba, ou peut-être du Brésil, le guitariste fait très surfer grunge, le saxo a des allures de dandy jazzman classieux, et le bassiste/chanteur Luke Top ne fait pas mystère de ses origines méditerranéennes. Même s’ils jouent en nocturne (très peu d’éclairage, et presque uniquement par l’arrière de la scène), le groupe fait briller le soleil de Californie sur
Tourcoing, et il règne une chaleur saharienne dans la salle. La musique est entraînante, dansante, incroyablement travaillée, et pourtant d’une étonnante simplicité et d’une efficacité redoutable. Le mélange de tous les ingrédients prend parfaitement et on se laisse emporter très spontanément par les rythmiques infernales, les mélodies pétillantes et les envolées de saxophone.
Le fameux Surprise Hotel intervient en milieu de set, livré dans une version à peine étendue de huit minutes. Dans l’ensemble, tous les morceaux font à peu près cette durée, et on ne voit pourtant pas les secondes s’égrener. Il faut le temps d’installer l’ambiance, l’univers de chaque morceau, de faire le voyage d’un bout à l’autre de la planète en l’espace de quelques accords. Et malgré ces influences diverses, tout ceci n’est pas de la world music :
Fool’s Gold a su garder la fraîcheur de la pop, l’énergie du rock et la futilité de la dance pour bannir l’ennui de son concert. Le public, pourtant majoritairement profane, prend son pied et se laisse emporter. Il reprend même en chœur les vocalises de The World Is All There Is, qui conclue le set. Le morceau se décompose comme un Boléro de Ravel à l’envers, avec des instruments qui arrêtent un à un de jouer pour laisser la place à la voix seule. Luke Top se met à genoux au bord de la scène pour tendre son micro aux premiers rangs, puis c’est tout le groupe qui se réunit progressivement en cercle au milieu de la scène pour continuer de chanter et c’est toute la salle qui finit a capella. Doucement, les cinq compères, qui se tiennent par les épaules, s’asseyent, et le chanteur finit même le morceau allongé sur le dos. Le groupe finit par sortir de scène après ce beau moment de communion, et voilà comment s’offrir un rappel de folie. Le public tourquennois recommence même, au bout de quelques secondes, à reprendre tout seul l’air de The World Is All There Is pour faire revenir les musiciens. Un dernier morceau pour le plaisir et la soirée s’achève. Grand moment de chaleur et d’humanité à
Tourcoing.
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