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Entretien avec Elliott Murphy à propos de l'album Aquashow Deconstructed

Entretien avec Elliott Murphy à propos de l'album Aquashow Deconstructed en concert

Le Gymnase / Paris 15 Mars 2015

Interview réalisée le 22 juin 2015 par Jacques 2 Chabannes

"There's No AquaLiveShow (in Music) Business... Like AquaLivesShow ! (in Music Business...)".
(Je sais, c'est nul et ça rame, mais j'en avais fortement envie...)

Phase 2 : L'Interview !
En dépit d'un vif et solide vent glacial, et d'une courte nuit, suite au show tardif donné la veille au soir, rendez-vous est pris ce dimanche avec Elliott aux alentours des 16 h 30.
Quasi ponctuel, celui-ci débarque benoîtement au Café du Gymnase (situé juste en face du Grand Rex) équipé d'un casque de moto, d'une démarche empesée et d'un verbe las, si las, qu'il semble parfois traîner de langoureux quelques mètres derrière... lui !

Après les échanges et bla-bla d'usage à propos de l'expo Bowie Is installée à Paris - déconseillée aux fans hardcore du sieur Jones qui en sauront forcément plus long sans devoir y mettre un peton et ne pourrons en aucun cas s'estimer comblés par la relative "maigreur" de la proposition... - de la future tournée, de l'album Aquashow Deconstructed et du show de la veille au soir, la conversation s'installe, entre dans le vif du sujet et trouve finalement son rythme...


Aquashow Détricoté...

Lorsque vous êtes entrés sur la scène du New Morning, hier au soir, vous m'avez tous paru "habités" d'une forte tension...

Elliott (il lève les yeux au ciel, fait la moue, puis sourit)
... De beaucoup de stress, surtout !

Celui de ne pas arriver à livrer une version "live" au niveau de celle de l'album ou bien au niveau du "mythe" Aquashow ? Ceci ajouté au fait de se lancer pour cette unique fois aux commandes d'une "formation" particulière, augmentée de cordes, sans oublier les difficultés nées du fait de devoir jouer l'album dans son intégralité et dans son ordre originel ?

Elliott (il croise les mains, s'avance sur sa chaise)
Pour plusieurs raisons, oui. Tout d'abord, c'est la veille au soir, vendredi, que nous l'avons joué pour la première fois et de cette façon. Ensuite... c'est vendredi soir, pour le premier de ces deux shows, donc, que la "section de cordes", le violon et le violoncelle, ont pour la première fois joué ensemble... (soupir d'aise rétrospectif de celui qui s'est beaucoup angoissé en amont, mais qui sait désormais que l'écueil est passé, situé enfin derrière)... Ils ont bien joué tous deux sur l'album, oui, mais... le violoncelle a tout d'abord joué ses parties, puis est venu le tour du violon... sans pour autant qu'aucun des deux ne joue ensemble, à aucun moment. En plus, nous n'étions pas sûrs qu'ils puissent venir jouer avec nous au New Morning, n'en avons eu la confirmation que cinq jours avant la date. Nous n'avons donc eu le temps que pour une unique répétition, et Gaspard - NDLR : Murphy : producteur et arrangeur sur l'album - a dû écrire les arrangements et les mettre sur partition durant la semaine, et... et puis, tu sais, quand je joue avec mon groupe, c'est totalement "ouvert", relâché ; je peux changer les arrangements des chansons ou bien changer l'ordre des "couplets-refrains", ou bien l'espace entre eux, sur le moment. Quand tu joues sur partition, par contre... tout doit correspondre exactement (il mime la rythmique d'un métronome)... impossible de se laisser aller vraiment, et puis... certaines des chansons, comme Last Of The Rockstars, par exemple... j'en ai changé très souvent les arrangements au cours des quarante dernières années... il a donc fallu que je revienne plus vers les arrangements originaux, que je m'en rappelle, et... ce qui a généré beaucoup de stress. Enfin, après avoir réussi à "passer" le premier soir, cela a déjà été vraiment plus détendu pour le second.

Tu as tout de même rarement paru aussi concentré sur l'interprétation des chansons...

Elliott (il sourit, acquiesce, d'un mouvement de tête furtif)
Surtout parce que je joue rarement de piano sur scène... j'en joue surtout durant le processus d'écriture des chansons... j'ai écrit beaucoup de chansons au piano... j'en joue beaucoup à la maison, aussi, ou bien... une fois par an, lorsque je me rends en Suède à l'occasion du Piano Show... ce pourquoi il a fallu que je sois très concentré, ne serait-ce que pour jouer les deux d'hier au soir...


Tu avais également l'avantage d'avoir ton fils Gaspard, positionné derrière, aux claviers... en soutien !

Elliott
Oui, mais... il ne jouait pas de piano. Enfin, il interprétait des parties différentes, et, tu sais... il faut parfois se pousser à changer, faire les choses différemment : c'est tellement confortable, de ne pas le faire...

C'était, non seulement chouette, de vous entendre jouer les chansons de façon différente, mais, il m'a également semblé, à mon humble avis, que tu étais, de même que le groupe, beaucoup plus concentré sur les chansons elles-mêmes, les mélodies, et... sur la façon de les interpréter ! De façon très précise, en fait : Un peu comme si le fait d'avoir passé la première partie du show hyper concentré sur le rendu d'Aquashow Deconstructed, avait également influé sur le reste de la soirée... Un peu moins sur l'énergie, donc... axée sur les mélodies avant tout...

Elliott (il opine lentement du chef)
En partie, oui. Après la fin du premier "Set", de la partie Aquashow Deconstructed, il y a eu comme un moment de décompression ; enfin, quand nous sommes revenus, vingt minutes plus tard, nous nous somme en fait sentis très relâchés... ce qui nous a permis de nous concentrer plus sur les chansons que d'ordinaire. Sans doute en raison de la concentration générée par la première partie du show.

Depuis quelques années, ceux qui vous suivent au cours de vos tournées auront pu remarquer l'omniprésence de Olivier Durand et de sa guitare, tout du long des shows. Il hérite systématiquement d'un solo par chanson, parfois même, de deux... quelque chose dont il s'acquitte magnifiquement par ailleurs, vu sa virtuosité... avec une grande énergie et une belle présence, c'est certain, mais parfois au détriment de la forme initiale des chansons, niveau écriture... ce qui n'est pas une critique, loin de là...

Elliott
... C'est vrai, oui. J'ai désormais envie de revenir un peu plus vers les versions originelles des chansons ; la façon dont elles ont été écrites, leur structure initiale. Et puis, Olivier a désormais son propre groupe (The Normandy All Stars) avec lequel il tourne et vient même d'enregistrer un disque : ce qui lui donne l'occasion rêvée de se laisser aller et placer ses magnifiques parties de guitares, ses beaux solos. Il a son propre espace, désormais...

... C'est une façon de récupérer, enfin... de vous réapproprier vos propres chansons, en un sens ?

Elliott (rigolard)
Oui, je me réapproprie MES chansons... enfin !

C'était d'autant plus "audible" au niveau du magnifique trio de chansons joué au milieu du second set et composé de You Never Know What You're In For / On Elvis Presley's Birthday / Land of Nod ! Toutes trois jouées avec une grande précision, le tout doublé d'une belle émotion...

Elliott (il se redresse, s'empare de sa tasse à café, appuie ses dires en la faisant doucement tinter sur la table)
Oui. Et ce sont trois chansons "lentes", en plus. Tout ce que tu peux faire, dans ces cas-là, c'est espérer que tu pourras conserver l'attention du public intacte jusqu'au bout... quand tu enchaînes trois chansons "lentes". Une fois, après l'un de ses concerts, j'ai dit à Bruce Springsteen, étonné : "tu as joué trois chansons "lentes" d'affilée, ce soir, durant le show !". C'était à Paris, et... il m'a répondu : "Oui ! Je dois les entrainer, les pousser aussi à se concentrer et écouter !". Ce que je me dois de faire aussi...

... À propos de public, comment est-ce que tu as "senti" leur réaction, hier au soir... je les ai pour ma part trouvés très "concentrés", durant les chansons, ... pas aussi "sautillants" ou "hurleurs", que d'ordinaire...

Elliott (rigolard)
Peut-être que mes fans commencent à être trop vieux pour sauter en tous sens et hurler... (rire franc)... qu'ils n'y arrivent plus ! Plus autant qu'avant, en tout cas. Que ça devient de plus en plus dur pour eux...

C'est une façon pour toi de les préserver, alors, en revenant plus vers le format "chanson"...

Elliott
Pas jusque-là, non... en fait, je ne sais pas pourquoi, non... mais j'ai envie de me diriger de plus en plus vers cette direction-là, ça oui... c'est vrai !

Pour parler plus précisément de la sortie de l'album Aquashow Deconstructed, tu as parlé tout à l'heure de la toute première version de Last Of The Rockstars : l'originelle de 1973 se rapprochait de celle que tu as récemment réenregistrée pour l'album ?

Elliott (il sourit franchement mais infirme, d'un court mouvement de tête)
La toute première version que nous avons enregistré, à l'époque, c'était à Los Angeles, était carrément Country... (il mime le rythme et la chantonne, façon Honky-Tonk)... mais, bon... je n'ai pas aimé du tout ; j'adore la country music, mais je ne suis pas un musicien country...

Ce qui est "amusant", à propos de cette nouvelle version, c'est que tu as commencé sous l'appellation "The Murphys", à l'époque, avec ton frère Matthew, au moment de l'enregistrement des démos du disque Aquashow, et que, aujourd'hui, c'est d'une certaine façon sous cette même appellation que celui-ci ressort... puisque ton fils Gaspard le produit, participe aux arrangements et joue dessus...

Elliott (il rit franchement)
C'est vrai, que... c'est plutôt une affaire de famille, depuis le début, au niveau de cet album.


Je suis certain que tu l'as fait exprès, de toute façon... d'autant que le premier était déjà en lien avec l'histoire de ta famille, au niveau de ton père...

Elliott (sourire énigmatique)
Ce n'est pas quelque chose que j'avais planifié quarante ans en arrière, ce retour, tu t'en doutes, mais...

... Tu avais forcément une idée en tête au moment de te lancer sur ce projet étonnant, non ? Vu son caractère spécifique...

Elliott
C'est vrai que je l'ai fait pour de multiples raisons. Tout d'abord, beaucoup de gens demandaient depuis quelques années à ce que l'album soit réédité... (NDLR : il est épuisé en CD ou se trouve, çà et là, mais à des prix prohibitifs/indécents)... ou que j'en enregistre une version Live, ou bien acoustique, bref... tu sais, cet album a été qualifié de "classique" depuis pas mal d'années, dans de nombreux pays. D'autre part, Gaspard a aujourd'hui exactement le même âge que le mien lorsque j'ai enregistré ce disque... vingt-quatre ans !

... Une affaire de famille, assurément...

Elliott
Oui, de nouveau. Sachant que cette année serait la seule possibilité pour nous de le réenregistrer au "même âge", que cela n'arriverait qu'une seule fois, et que, de plus, il s'affirme chaque jour un peu plus en tant que producteur, et... il n'empêche, que, j'ai pourtant également pas mal et souvent lutté contre l'idée de sortir de nouveau Aquashow ; et puis, un jour, on s'est tous deux dit que, peut-être que si nous le faisions dans l'idée de réduire au maximum les arrangements des chansons pour en revenir vers l'essentiel... pour ne garder que l'élément de base, la colonne vertébrale de chaque chanson...

... Au plus près de l'os, donc...

Elliott
... Exactement, au plus près de l'os ! Un peu comme si l'on prenait un arbre... que l'on en enlevait toutes les feuilles... puis que l'on le recouvrait avec de nouvelles feuilles... en les agençant de façon différente... De plus, nous avions décidé de nous contenter de les jouer, tout d'abord seuls, à la guitare ou au piano, de les chanter, puis d'y ajouter les parties d'harmonica... avant qu'Olivier ne vienne finalement durant une journée y ajouter ses parties de guitare "magiques"... puis y avons ajouté les différentes parties de cordes et claviers, et finalement bâti... reconstruit le tout...

... Le but n'était donc pas de le "déconstruire" ?

Elliott (dans un sourire)
... C'est vrai ! Nous l'avons d'abord construit, avant de le déconstruire...

Et... Quid des musiciens habituellement présents au niveau de l'enregistrement de tes derniers disques, des membres de NAS ?

Elliott (il secoue la tête, écarte les mains) :
Cette fois, j'ai joué pratiquement de tous les instruments, sur "Deconstructed" ! Gaspard y a ajouté certaines parties de claviers... quelques parties de basse... et, comme Alan (NDLR : Fatras, habituel batteur des Normandy All Stars) n'était pas disponible à cette période... c'est un ami batteur de mon fils Gaspard, qui a joué certaines parties...

... Qui cognent, en plus, parce que, pour un album doté d'une approche "acoustique", certains morceaux cognent plutôt fort, non ? Comme dans Scrapbook Graveyard, qui paraît doté d'un véritable Wall of Sound relativement proche de celui de Phil Spector à l'époque, ou plutôt des versions Live du She's The One de Bruce Springsteen...

Elliott (il ouvre grand les yeux, feint particulièrement bien l'effet de surprise)
Comment ? Oui, Oui, d'accord... j'adore ce type de son ! (il martèle alors le fameux "beat" du "Brother Bruce" sur la table, d'un air réjoui)... c'est le fameux Bo Diddley Beat !


Finalement, cette version semble tomber sous le sens, alors que, il a peut-être été difficile d'aborder au mieux certaines des chansons d'Aquashow que vous jouez souvent sur scène depuis pas mal d'années... comme, Hangin' Out, par exemple, que je trouve comme "coincée" à mi-chemin entre les récentes versions Live et la version originelle ! J'avoue que j'ai du mal à l'appréhender, celle-là, un peu comme si elle n'appartenait soudain plus à votre "patrimoine génétique", tout en restant dans l'esprit...

Elliott
Je ne sais pas... j'ai en tout cas essayé de l'enregistrer avec l'esprit du Velvet Underground en tête ! C'est volontaire, parce que... lorsque Aquashow est sorti, à l'époque, Lou Reed a été un fort soutien, au niveau de l'album. J'avais par ailleurs déjà écrit les notes de pochette de leur album Live enregistré au Max kansas City... en '69 ! D'ailleurs, quand je mentionne ce club, dans Hangin' Out... c'est parce que c'est dans ce club qu'ils ont joué en tant que Velvet Underground, juste avant de se séparer... la première fois ! Lou aimait cette chanson, c'était sa favorite sur l'album... Ce pourquoi j'ai essayé de la chanter dans l'esprit de Lou ; s'il y a une chanson dédiée à sa mémoire, sur l'album, c'est bien celle-là...

En parlant de chanson dédiée à Lou Reed, où est-ce que tu en es, de ce projet concernant l'écriture d'une chanson écrite à sa mémoire ? Celle dont tu me parlais avec passion, il y a quelques mois de cela...

Elliott (son sourire est énigmatique, cette fois)
Concernant cette chanson... en fait, nous étions en train de travailler sur le prochain album, lorsque j'ai décidé de tout changer pour me concentrer sur ce projet d'Aquashow Deconstructed ! Quinze chansons sont d'ores et déjà prévues, très avancées, et... comme nous avons travaillé sur cet album, d'abord... et que je n'ai pas cessé d'écrire de nouvelles chansons depuis, et en ce moment... j'ai bien l'impression que le prochain sera double, probablement ! Parce qu'il y a tellement de nouvelles chansons... (il s'égare un instant en ses pensées, ou bien ressent un bref instant de lassitude et fatigue, suite à ses efforts de la veille au soir et sa très courte nuit).

Concernant cet Aquashow Deconstructed, que j'ai écouté la première fois, seul, étendu sur mon canapé, dans l'obscurité totale et en intégralité...

Elliott (il m'interrompt d'un geste évasif, regarde Lof qui le photographie en silence, la fixe droit dans l'œil, puis l'interroge, suspicieux)
... Tu crois qu'il était réellement "seul", allongé et concentré uniquement sur l'album ? Ça se fait encore, ce genre de chose, aujourd'hui ?

(Je reprends la main)
Apparemment. Bref... j'ai été très touché par cette écoute attentive, très touché par l'album... plus spécialement, encore, par cette nouvelle version de How's The Family... et me suis immédiatement demandé comment tu avais réussi à chanter cela AUJOURD'HUI ; ce fameux passage où tu parles du "père", notamment, de son bilan, de ce qu'il aura accompli au cours de sa vie, ou pas... de ce qu'il aura fait ou pas pour sa famille... avant de finalement mourir en pleine nuit dans les bras de sa femme en lui faisant l'amour une dernière fois... comment est-tu arrivé à chanter ce passage difficile, à ton âge, au vu de ta vie "accidentée", et devant ton propre fils...

Elliott (il respire un grand coup, avale doucement sa salive, gagne un peu de temps, se recule sur sa chaise, puis se lance, finalement...)
C'est... c'est totalement différent ! Une toute autre perspective, parce que... j'ai écrit et chanté cette chanson, toutes ces chansons... en regardant devant, vers le futur, tout en n'ayant aucune idée de ce qu'il allait me réserver, apporter. Désormais, je les chante en regardant en arrière...


... C'est une partie de cette problématique, oui, mais, juste... une partie !

Elliott
Oui ! Mais... même si j'ai beaucoup chanté ces chansons au cours des années, plus spécialement Last of The Rock Stars, White Middle Class Blues, Hangin' Out, et quelques autres... j'avais beau en connaître les paroles, il a néanmoins fallu que je les aborde d'une façon nouvelle, très différente. Quand tu as 24 ans, tu es empli d'espoirs et rêves... que le vie se charge vite de rattraper, et... j'ai donc dû les chanter de nouveau avec une toute autre perspective... celle d'un homme de 65 ans, ce qui change tout, forcément. C'est très différent : empreint de mélancolie, baigné d'expérience... teinté de regrets, également. C'était tout de même, très... de tous les albums que j'aie pu enregistrer au fil des ans... c'est celui qui aura été le plus débordant d'émotions diverses. Le reste du temps, ce sont de nouveaux projets... bâtis sur de nouvelles chansons écrites peu de temps auparavant... celles d'Aquashow, par contre, étaient tellement chargées d'histoire... encore plus que celles issues pour mon second ou mon troisième album. Pour mémoire, la première fois que je suis entré en studio pour enregistrer Aquashow... c'était également la toute première fois que j'entrais dans un studio d'enregistrement ! La toute première fois que j'entendais ma voix enregistrée de façon professionnelle... j'étais donc totalement "vierge", alors... (sourire malicieux)... je ne le suis plus vraiment aujourd'hui...

... Je ne me prononcerai pas là-dessus... (rires partagés). À l'époque, lorsque tu es entré dans ce studio pour la toute première fois, est-ce qu'il t'es venu en tête que ce pourrait aussi bien être la première ET la toute dernière fois ! C'est arrivé si souvent, dans l'histoire de la musique, Rock, ou autres...

Elliott (il tord la bouche, se recule sur son siège et écarte les mains)
Oui, bien entendu ! Lorsque l'industrie du disque te donne ta chance, tu ne sais jamais s'il y en aura une autre à suivre... et puis... nous n'avions pas vraiment de gros budget pour enregistrer, et... (il semble faire un nouveau bond dans le passé, l'espace d'un court instant, puis reviens au présent finalement)... de plus, les premières sessions situées à Los Angeles ne s'étaient pas très bien passées... puis annulées. La maison de disques était très inquiète à mon sujet, tellement que... même lorsque nous avons finalement achevé le disque, il y avait en fait très peu de gens chez Polydor, qui avaient une bonne opinion de l'album, ou qui l'aimaient...

... À ce point là ?

Elliott
Oh, oui ! Seulement le producteur, nommé Peter Siegel, ainsi que son assistante, Shelley Snow... qui s'avérait aussi être sa femme... (rire franc)... et, la première a avoir écouté ce que je faisais, d'ailleurs ; nous avons tout simplement tapé à la porte du label, un jour, en disant : "est-ce que quelqu'un souhaiterait écouter nos démos ?", quelque chose qui serait totalement inenvisageable, aujourd'hui, d'ailleurs... la secrétaire les a prises et nous a dit qu'elle allait appeler quelqu'un, et, cette femme... Shelley Snow, donc... est arrivée et a écouté nos chansons... enfin, nos démos enregistrée dans un petit Home-Studio, et... a organisé une audition avec le directeur de A&R, une semaine plus tard, qui a dit "ok, on signe !". Simple.
Cela n'a pas été une grosse opération financière, pas beaucoup d'argent, pas de gros contrat, bref... Peter a aimé l'album, Shelley a aimé l'album, et surtout, surtout, et heureusement, le directeur du département publicitaire de Polydor, a adoré l'album ! Son nom, je ne l'ai jamais oublié, il se nommait Lloyd Gellason. Parce qu'il a décidé de pousser l'album... d'en faire LA priorité ! D'ailleurs, tiens, au même moment, il y avait un autre album qui venait de sortir, nommé "Buckingham/Nicks"...


... Composé de Stevie Nicks et Lindsay Buckingham, des fantastiques musiciens, tous deux membres de Fleetwood Mac ! Incontournables...

Elliott (il sourit franchement)
... C'est marrant, parce que, si Aquashow n'avait jamais existé, il n'y aurait jamais eu Fleetwood Mac ! Parce que, Lloyd Gellason a tellement fait de Aquashow SA priorité, et tellement accordé peu d'attention au "Buckingham/Nicks", dans le même temps... qu'ils ont décidé de quitter Polydor, de gagner Los Angeles, et finalement de faire partie de Fleetwood Mac ! (il se marre... nous aussi !).

... C'est marrant, parce que, au moment même où tu sors une nouvelle version d'Aquashow, ils cherchent tous deux à sortir une nouvelle version de l'album, "Buckingham/Nicks"... qui est lui aussi introuvable en CD, tout comme Aquashow, d'ailleurs... ils parlent plus ou moins sérieusement depuis plus d'une année d'en sortir une version "augmentée", avec inédits des sessions et son retravaillé...

Elliott
Effectivement ! Concernant, Lloyd Gellason, je ne sais même pas s'il est toujours en vie... pas eu de nouvelle depuis près de trente années... mais... il en a fait SA priorité, alors, et... l'album a été une première fois sorti en novembre 1973... mais ils n'ont pas fait de grosse "sortie", autour, donc... peu de retours... ce n'était jamais qu'un album de plus, parmi tant d'autres... et puis, en janvier 1974, il y a eu cette chronique dans Rolling Stone, écrite par Paul Nelson... il parlait de mon album Aquashow et du second LP de Bruce Springsteen...

... The Wild, The Innocent & The E Street Shuffle ! Une splendeur... d'ailleurs !

Elliott (nanti d'un large sourire)
Oui ! Et... comme mon album était chroniqué en premier, avec ma photo à côté, les membres de ma maison disques se sont dit :
"wouah ! Quelque chose est en train de se passer, là !", et... ont alors réellement décidé de promotionner l'album sérieusement.

... À t'écouter, tout semble alors se passer alors pour le mieux, non ? Des gens te poussent franchement, toi et l'album... Tu es l'album "élu" par Rolling Stone Magazine... alors, dis-moi, qu'est-ce qui a fait que ça a finalement "foiré", au bout du compte, en termes de succès et retombées ?

Elliott
C'est toujours difficile, de toute façon. De plus... On dit généralement que "l'enfer est dans les détails !". On cherche souvent une raison supérieure, impérieuse, alors qu'elle est parfois des plus simples, au final. Polydor était une compagnie encore "jeune", à cette époque, aux États-Unis... ils débutaient. C'était une compagnie Européenne... possédée à ce moment-là par Phillips & Siemens... signer James Brown et le doter de son propre "label", avait été leur toute première décision ! Ce qui fait qu'ils n'avaient plus d'argent à mettre ailleurs. En plus... ils venaient donc juste de commencer, surtout au niveau de la distribution des disques !


... Ce serait donc, au niveau de la distribution, que cela aurait "coincé" ?

Elliott (encore visiblement atterré par le ratage de l'époque)
Oui, c'était horrible ! Ils n'avaient aucune organisation. Incompréhensible. Par exemple, je jouais à Boston, mais il n'y avait aucun album disponible à acheter dans la ville ! Une "absence" répétée. Je passe alors également dans un grand show télé, très connu à cette période, nommé le "Midnight Special" et... pas d'album à vendre à Los Angeles non plus !

Du grand n'importe quoi, en gros...

Elliott (il secoue encore la tête de dépit en y repensant)
L'album recevait alors un très bel accueil, niveau médias, pas seulement la presse écrite, mais également au niveau télé et radio, et pourtant, il n'y avait pas d'albums proposés à la vente ! Tu sais très bien, que... lorsque le public t'aperçois à la télé...

... Ils veulent acheter l'album dans la foulée, tout de suite, s'ils ont aimé...

Elliott
... Oui ! Certainement pas attendre deux semaines pour pouvoir le faire. Lorsque la distribution de l'album a enfin été mise en place, c'était déjà trop tard, fini, d'une certaine façon.

L'album avait eu ses fameuses "15 minutes de célébrité !"...

Elliott
Dans mon cas, cela aura au moins duré 3 mois ! (rires partagés). Voilà pourquoi j'ai quitté Polydor, tellement j'étais dégoûté par la tournure prise par les événements... Même si cela a fini par se mettre en place, et que... l'album s'est plutôt pas trop trop mal vendu, vu les circonstances... une des raisons qui auront poussé Lou Reed à me dire : "je parlerai de toi à RCA, si tu as envie de changer pour signer avec eux !". Ils avaient en tout cas un bien meilleur réseau de distribution... eux !

C'est finalement chez eux, chez RCA, que sortiront Lost Generation (1975) puis Night Lights, une année plus tard...

Elliott (il fait la moue)
Pourtant, ça n'aura pas été si simple avec eux, non plus. Parce que... comme Aquashow ne s'était pas vendu autant qu'il l'aurait dû, vu les retours... et que le morceau Last of The Rock Stars n'avait pas été un "tube", à l'époque...


... Comme il l'aurait dû, également ! Il avait tout pour réussir, celui-là, puis devenir un véritable "hymne"...

Elliott
Comme le American Pie de Don Mc Lean, auparavant, oui ! Ou le Born To Run de b>Bruce Springsteen, plus tard... J'ai toujours pensé que Last Of The Rock Stars aurait dû devenir le "hit single" d'une génération, oui. Comme cela ne l'a pas été, que le "single" n'a pas marché... ils étaient plutôt sceptiques, méfiants, au moment de me signer... chez RCA !
Quand je repense à cette débâcle, chez Polydor, je continue presque à ne pas y croire, à... cette foule de détails et comportements stupides, en fait. Déjà, à la base, personne n'avait eu l'idée de faire presser suffisamment d'albums pour la mise en vente. Même chose au niveau de la réservation des camions destinés à porter les exemplaires pressés à l'usine... et, une foule de choses impensables. Comme tu le sais, les Etats-Unis sont un grand pays. Le territoire est vaste. Donc... si tu veux t'assurer que ton album est véritablement disponible au Texas... (il martèle la liste, accompagne chaque nom d'une frappe du plat de la main sur la table)... à Los Angeles, Chicago, New York, Miami, et... partout ailleurs entre ces grandes villes... la distribution est LE mot-clé de toute chose. D'autant qu'à l'époque, il n'y avait pas d'autre support que le vinyle... pas même de K7, il me semble. Seulement le format 8Track, que Polydor ne distribuait pas...

... Que le vinyle, donc !

Elliott
Oui ! De plus, les vinyles sont imposants, gros et lourds, difficiles à manier, acheminer en nombre ; ils demandent donc une grande coordination, niveau camions et livraisons, à l'échelle de l'Amérique. Je pense d'ailleurs que c'est en partie à cause de cela qu'ils ont viré puis remplacé le directeur de Polydor six mois plus tard, à cause de ce désastre... Je ne dirais donc pas que Aquashow aura été un échec total, non, je dirais plutôt que l'échec sera venu de la maison de disques, cette fois... D'ailleurs, encore aujourd'hui, ils n'ont toujours pas correctement réédité l'album en CD !

... Qui est tout aussi introuvable que lors de sa sortie, en somme...

Elliott (il éclate de rire)
Tu arrives à y croire ? L'histoire se répète, une nouvelle fois...


... D'autant que de nombreux albums ressortent "remasterisés" aujourd'hui, voire en versions augmentées ou "deluxe", avec inédits et morceaux Live : parfois même concernant des artistes qui ont sorti un ou deux albums en tout et pour tout, au cours de leur vie, ou qui auront juste connu leur heure de gloire au cours des 70's, 80's & 90's, et... toujours pas d'Aquashow ! Pourquoi cette persistance à ne toujours pas rééditer cet album recommandé un peu partout au sein des anthologies du rock, ou autres dictionnaires ?

Elliott
J'espère que la sortie d'Aquashow Deconstructed pourra accélérer les choses, faire en sorte qu'elles évoluent dans le bon sens.

D'une certaine façon, cette sortie, quoique acoustique, va de nouveau permettre aux gens d'écouter ces chansons et faire en sorte que le disque existe de nouveau sur un support, même si les versions sont différentes de l'original...

Elliott
Oui, ils peuvent également les écouter en Mp3 un peu partout, mais... mon réel projet sera de... je vais bientôt aller voir les gens de Polydor à ce sujet, enfin, ceux d'Universal, aujourd'hui, et... qui connaissent bien leur métier, eux, et... l'idéal, serait pour moi qu'ils finissent par ressortir une version "Deluxe" de Aquashow AVEC la version "Deconstructed", bien entendu.

D'autant qu'il existe pas mal de démos d'Aquashow, également, et...

Elliott (soudain énigmatique)
... Qui sait ce que l'on trouvera à l'intérieur de la "boîte", en plus. Je me souviens à peine de ce que j'ai pu faire l'année dernière, alors, en 1973... (rires)... sûrement pas mal de choses dont j'ai totalement oublié l'existence...


Il y a deux ou trois jours, tandis que j'écoutais le très bel album hommage Lou, dédié à Lou Reed, enregistré par un autre musicien New-Yorkais, "from Brooklyn", Joseph Arthur...

Elliott
Oui, je connais bien l'album, mais je ne savais pas qu'il était de Brooklyn...

... Il y vit depuis de longues années, est devenu un vrai New-Yorkais, mais est originaire de Akron, Ohio, effectivement...

Elliott
Il était plutôt proche de Lou, en plus... et a par ailleurs écrit un très beau texte sur lui, juste après sa mort... un texte que tu m'avais envoyé, d'ailleurs...

... Oui ! Il a donc également écrit une chanson intitulée : "The Dream Hasn't Changed, But I Have !" (Le rêve n'a pas changé, moi, si ! (ou) Le rêve reste le même, pas moi !). Est-ce une formulation que l'on pourrait appliquer à ta propre relecture de Aquashow ?

Elliott
Totalement. Bien sûr que cela s'y applique. Je ne sais plus exactement qui est le poète qui a dit "In Dreams Begins Responsibilities !" (Dans les Rêves, Commencent les Responsabilités) mais... Je crois vraiment qu'il était de ma responsabilité de jouer de nouveau ces chansons...
(NDLR : Le titre que mentionne Elliott est celui d'une nouvelle poétique écrite en 1937 par le poète New Yorkais - de Brooklyn - Delmore Schwartz (1913-1966). Celui-ci connaîtra le succès avec In Dreams Begins Responsibilities, puis deviendra, entre autres choses et fréquentes publications, le "mentor" de Lou Reed, qui lui dédiera sa chanson i>European Son).

À la fin du disque, lorsque tu chantes Don't Go Away (Ne T'en Vas Pas !) est-ce que tu t'adresses directement au jeune homme qui a écrit ces chansons il y a quarante-deux ans ? Pour l'inciter à rester encore en toi...

Elliott
Je ne m'en étais pas aperçu avant que tu ne le formules, mais... peut-être bien que c'est ce que j'ai fait. Je pense que le Elliott Murphy qui vit à l'intérieur de moi reste également ce type de vingt-quatre ans... empli de ses beaux rêves de Rock Star...

... Tu te sens toujours connecté à ce qu'il était à cette époque, à ce que tu es...

Elliott
À ce qu'on dit : " c'est facile d'être un génie, lorsque tu as 25 ans... c'est beaucoup plus difficile, lorsque tu arrives à 60 !". Cela demande tellement d'énergie, de continuer. Ces deux soirées/shows au New Morning, donnés en deux parties, presque quatre shows, donc, en deux soirée, au final... je ne sais plus très bien combien de chansons j'ai joué hier au soir... pas loin d'une trentaine, je crois... les dix d'Aquashow en première partie, puis près de vingt encore... pour presque une soixantaine au total, en deux soirs... c'est beaucoup, éprouvant ! Ce qui demande de garder une forte motivation, juste pour continuer, tu sais : enregistrer, se déplacer, jouer...se manager également, parce que je suis réellement mon propre manager...


... Ce qui demande beaucoup d'énergie, en effet, au quotidien...

Elliott
Tu sais, le public ne voit que le show ! Qui ne représente jamais que LA partie visible de l'iceberg... à peine dix pour cent. Quant à l'organisation, et tout le reste... regarde, rien que pour sortir cet album, il m'a fallu m'occuper également du design, du mastering, avec Gaspard, cette fois, mais, bon... (il marque un court temps d'hésitation)... je suis prêt à...

... Continuer encore et toujours, avec un nouveau projet ?

Elliott (goguenard)
Lost Generation Re-found° ! (Il éclate alors littéralement de rire).

Voilà enfin un beau projet, très... original !

Elliott
C'est vrai. Je pense juste que je risque d'être un peu "court", niveau temps...


° (Lost Generation "Refondé", en gros. La refondation hypothétique de son second album Lost Generation, publié chez RCA en la lointaine 1975 !).


Chronique d'Aquashow Deconstructed :
http://www.concertandco.com/artiste/elliott-murphy/critique-cd-achat-vente-18400.htm

Chronique du show du 14 Mars 2015 (le New Morning/Paris) :
http://www.concertandco.com/critique/concert-elliott-murphy/new-morning-paris-10eme/49923.htm


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