Acte I : Me suis-je fait Blues-er ?
Cela faisait quelques mois que je n’avais plus écrit la moindre chronique alors que fidèle à mes bonnes résolutions j’avais depuis enchainé une bonne quinzaine de concerts dans de nombreuses salles parisiennes. Le week-end dernier, je commençais donc à aller piocher dans ma mémoire la plus récente pour laisser au moins quelques traces de cette période animée.
En posant le point final de la deuxième chronique, je m’aperçois que j’ai gardé la tête dans mes fichiers word pendant des heures et que je vais finir par être à la bourre. Je m’apprête donc à fermer mon laptop quand la fenêtre gtalk de
Pirlouiiiit s’ouvre pour me parler d’un concert. Je file donc et le rappelle pour en savoir plus.

Il me vend la date comme un truc énorme, une de ses références ultimes :
Bill Deraime. Je dois dire qu’ à cet instant précis, je n’ai aucune idée d’à quoi m’attendre. Mais j’ai une confiance illimitée (peut-être trop) dans les goût musicaux de
Pirlouiiit et me dit que si il aime à ce point, je peux au moins apprécier. La date est blues donc pas tout à fait dans mes classiques de base mais au contraire cela me motive vu la cure de blues dément à laquelle j’ai eu le droit à Copenhague cette année avec un
Alain Apaloo au sommet de sa forme dans son repère du
Mojo Blues Bar. Cela me permettra donc de voir ce qu’il se passe sur la scène française.

Tout excité à l’idée de cette date, je propose spontanément à mon amie de m’y accompagner pensant que ça pouvait-être vraiment du bon ! Mais une fois rentré à la maison, je me mets en chasse de liens pour en savoir plus pour l’artiste et là mon cœur balance… Entre respect pour l’œuvre, la philosophie et le message de l’homme et une forme de chant qui disons simplement me bourdonne dans le cerveau. Je multiplie les efforts, et réecoute encore mais son timbre et son accent de loup-garou quand il chante me reste sur l’estomac tel un gâteau qu’on avait l’air prometteur mais s’annonce des plus lourds.
Mon enthousiasme en a pris un sacré coup. Je propose même à mon amie de se rétracter et lui envoie un lien pour savoir de quoi il retourne…. Elle me dit qu’elle apprécie…ahh ?
Acte II: Qu’est ce qu’elle a ma gueule ?

C’est donc un peu en avance que nous arrivons au
Cabaret Sauvage, lieu que je découvrais. La déco fait très vieux cirque ce qui donne un charme original à l’endroit avec son bar en bois massif et ses rangées de chaises rouges disposées en quasi-cercles. Des tentures couvrent les murs, le parquet grince… Ce lieu respire l’authenticité, il sent le vieux repère de connaisseur qui ne partage pas sa culture avec tout le monde et n’importe qui. La salle est vide mais se remplit régulièrement, le spectacle tarde à faire son début à tel point qu’à son entrée sur scène quasiment toutes places sont à présent occupées.
Il n’y a qu’à voir l’enthousiasme et le profil du public pour comprendre qu’on a à faire à une bande de fanatiques de l’artiste dont les plus farfelus se lancent dans une danse furieuse des plus sympathiques. Quelques mots pour saluer son public en toute simplicité, l’ambiance est déjà là, place à la musique !
Bill DERAIME et son acolyte
Mauro SERRI prennent place sur le devant de la scène chacun avec leur guitare.
Stephane PIJEAT à la batterie,
David HADJADJ au clavier et
Denis OLLIVE à la basse occupent l’arrière plan offrant un terrain sonore des plus confortables aux envolées des guitaristes.
Les morceaux voyagent agréablement dans des univers musicaux nuancés du blues au reggae avec toujours la même maitrise liée à l’expérience audible du combo. La complicité entre les deux hommes de proue est agréable à voir mais les interactions se limitent pour la plupart à ce duo, les autres musiciens ayant droit seulement à quelques visites et regards assez clairsemés.
Comme les renseignements que j’avais pu glaner me l’avaient suggéré, j’ai vite adhéré au propos de l’artiste et sa vision humaniste relayée par ses paroles.
Bill Deraime vit comme il chante, pense ce qu’il écrit et nous invite par sa musique à la rencontre avec un homme, pas avec un chanteur à l’image travaillée vers une cible marketing. Mais voilà, la voix ne passe toujours pas le filtre gustatif de mes tympans. J’en viens même à regretter que cet accent exagérément prononcé qu’il sort du plus profond de sa gorge, du plus profond de son être vienne parfois même jusqu’à rendre ces paroles de sagesse moins compréhensibles à mon oreille novice. Évidemment avec le recul, j’analyserais que ce son rocailleux définit sa relation viscérale avec son moyen d’expression mais c’est en même temps ce qui m’empêche d’entrer dans sa musique, dommage...

"Esclaves ou exclus" qui dépeint finement les possibilités qui nous sont offertes de choisir notre rôle dans la société sur un fond de reggae commence quand même à me convaincre d’avantage mais c’est déjà l’entracte !
J’ai donc traversé cette première partie un peu comme une ombre, triste de ne pouvoir apprécier musicalement un artiste dont je partage les valeurs mais on ne peut pas être toujours bon public après tout...
Acte III : Yes, He can
Après ma pause nicotinique syndicale et solitaire, je revenais donc un peu résigné mais avec toujours cet espoir que l’alchimie naisse.
Bill Deraime entame alors la deuxième partie de son set avec une reprise en anglais cette fois et bizarrement la chose passe beaucoup mieux à mon oreille.

Comment, moi, fervent défenseur de la langue française en chanson pouvais-je tomber dans un délit de sale langue ? A cet instant précis, je m’interrogeais...
Mais est-ce cette remise en question, l’adaptation de mon ouïe à déjà plus d’une heure de "Bill Deraimerie" , une partie plus adaptée à mon goût du répertoire pléthorique du chanteur, je me sentais de plus en plus concerné par la musique, mon pied commençant à battre la mesure en même temps que ma tête.

Les textes illuminaient de leurs effets sur mon visage de "Bouger pour croire" à "Chanteur maudit" en passant par "Laisse couler" , je revoyais nombre d’images de vie qui me parlaient profondément tant j’aurais pu signer mon approbation à chacun de ces manifestes.
Il se conte une veille que le blues, héritage des chants de cotons soit le premier ancêtre de la culture qui m’a élévé à la musique. J’avais déjà pu réaliser cette filiation mais jamais encore sur le registre de la musique francophone.
Bill Deraime porte sa musique autant que celle ci le porte. Il veut entrainer le monde avec lui et lui donne un prolongement par son action de terrain, la musique n’étant qu’un des vecteurs passionnés de cet amour de la vie et de son prochain.

Il m’avait fallu donc un peu de temps pour tomber dans l’univers du bonhomme, pour passer au delà de son image vocale si désagréable à mon ouïe aux prémices de notre rencontre musicale. Respect à l’homme, à son œuvre et son parcours.
Je ne suis certainement pas encore tout à fait prêt à l’emmener dans mon I-Pod sur la route du boulot mais je pense que l’on se reverra, et avec moins de préliminaires !
Photos PM & Yann Charles
Bill Deraime
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