Munis d’un sens de l’orientation approximatif, rendu plus approximatif encore par un temps cyclothymique, nous parvenons tout de même en cette fin d’après-midi plombée au domaine du Pinsan. Haut lieu du footing, des rendez-vous obscurs pour joueurs de djembés chevronnés et autres adeptes de la marche bucoliquement urbaine. Domaine du Pinsan, donc, pour le premier jour du festival
"Eysines goes rock’n soul" ).
Une belle arène à la romaine, une grande scène chouettement sonorisée, quelques stands histoire de suturer les différents temps morts, tout va bien, sauf qu’il est trop tôt, et qu’il nous reste une bonne heure à poireauter un verre recyclé de bière de festoch à la main, gentiment assis comme le reste de la foule éparse. La musique d’attente, quand quelqu’un pense à en mettre, est soit de la playlist molle en boucle, soit du hard rock FM. Bon. Et à guetter le ciel noir qui semble de moins en moins conciliant, j’ai d’autant plus hâte que les festivités commencent.
Les
Hurly Burlies (à ne pas confondre avec les
Curlee Wurlee ou les
Wonky Monkees , n’est ce pas) montent sur scène au nombre de cinq et envoient le bouzin. Du rock boogie aux effluves pop heurté par des ballots de paille. Ça sonne
Kinks ,
Monks ,
Count Five et
Dr Feelgood oui mais sans harmonica ; le claviériste s’emballe, et il a raison de s’emballer, parce qu’il nous emballe complètement ; de même le bassiste et son look so smart, petite moustache à l’italienne, gilet de costard, bottes vernies taquine une splendide Hofner. Peut-être la batterie avait quelque chose d’un peu trop repiqué, artificiel, et peut-être le batteur ressemblait-il trop à un batteur, le type au fond qui ne se met pas en valeur et met des T-shirts trop larges. Le chanteur jette son âme et les paillettes de ses poches, serre la pince de ses compatriotes musiciens et balance le micro. Ils ont plus de temps que prévu avec l’annulation des
Vicars , alors ils en profitent, se lâchent en instrumentales et petites mises en scène, prenant visiblement un plaisir communicatif de potaches. L’ensemble est bon, swinguant et varié, malgré un public trop peu nombreux, trop sagement assis, et pas encore sous l’emprise de la magie fusionnelle du concert ; trop éclairé, trop vide, pas assez d’alcool (…)
Pour arranger le tout, voilà que la pluie s’en mêle, ne nous laissant aucun répit pendant une bonne heure, pauvre public que nous sommes, de plus en plus nombreux, sous les retranchements de fortune que forment quelques coins de tente. Nous en profitons pour tailler le bout de gras avec le vidéaste 3D qui distille la performance musicale en une performance visuelle mais dont le matos, pourtant high tech, n’est visiblement pas waterproof. Tiens, le stand des
Zombies s’installe. Merde, ils déballent des disques et des affiches de vieilles tournées déjà dédicacés ; on ravale notre envie d’interview.
Mais pour l’instant, place à
Jessie Evans et son show cabaret. Une heure et demie après la fin des
Hurly Burlies , trois soleils en alu sont accrochés à la scène et
Mme Evans fait son entrée sur une musique à la James Bond, rythmée par un batteur de jazz costardé des pieds à la tête. Habit minimaliste, cuir et or, jeux de jambes entre french cancan et aérobic, et la voilà déchaînée avec un chant multiculturel pitché et des solos interminable de sax, le tout bariolé de samples années 80 ambiance synthés electro cheap qui, avec une batterie impeccablement maîtrisée, donne un curieux métissage de jazz tribalisé qui ne parvient pas à me mettre en extase.
Entre deux morceaux longuets, elle endosse une cape en or, nous invite à danser "naked on the mud", sauf qu’on est à Eysines et pas à Woodstock, et qu’elle n’est pas
Janis Joplin mais
Jesse Evans ,
Jessie Evans qui reprend sa leçon d’aérobic. Grâce à une mélodie salsa et un rythme batcave (oui, batcave), le show pétille à certains moments ; même sa voix qui a des intonations suaves et énergiques à la Beth Ditto des
Gossip , parvient à donner du corps au duo, mais définitivement, elle utilise trop son saxophone. Mais cela n’engage que moi, hein.
Bon, là on arrive au gros de l’affaire,
The Zombies . Petit rappel éclair et historique des
Zombies . Groupe pop d’avant-garde aux mélodies aériennes et so british, très kinksiennes. On ne se leurre pas, on sait que les années 60 sont loin et que ces messieurs ont eux aussi subi l’outrage du temps ; mais on se rend vite compte qu’ils l’ont en fait vraiment subi.
Comme bon nombre de groupe d’éternelles tournées en re-formations exceptionnelles, ils finissent pas se déformer, suivant le triste exemple des
Trashmen ou
The Animals , et à nous livrer qu’un ersatz RTL 2 de ce qu’ils étaient musicalement quarante ans en arrière. Les pionniers se ringardisent, et concernant
The Zombies , pardon pour les fans, mais là c’est flagrant.
Le premier morceau I love you donne le ton. Voix suraiguë, batterie lourde et clavier pénible. On ne retrouve ni la finesse, ni la légèreté du morceau original. Rod Argent et sa tignasse bouclée délaisse son orgue Hammond pour un synthétiseur tout ce qu’il y a de plus synthétique, tandis que Colin Blunstone manque de pleurer toutes les quatre secondes dans sa grandiloquence à peine surjouée. Sauf que là, Colin ressemble plus à
André Rieu qu’à un chef de file de la british invasion, et ce n’est pas les pièces rapportées à la basse fretless, à la guitare et aux drums qui contrediront cette tendance, ralentissant la cadence de peur de l’accident cardiaque. Et bien sûr, chaque morceau est intronisé du fatiguant : "ce morceau a été écrit par moi en 1967 et
Dave Grohl lui-même dit que c’est sa chanson préférée" ( Care of Cell 44 , en l’occurrence), ou encore réglé comme du papier à musique, le clavier annonçant la liste des chansons qui sera jouée, et dans quel ordre. Un vrai régal de suspense, ce concert. Et quand ils ne puisent pas dans leurs deux albums à succès, ils nous régalent de leur dernière production, une sorte d’
Eagles minimaliste qui fait se détourner la tête. À nouveau, un vieux tube s’enclenche What becomes to a broken heart , puis un second, Time of the Season ; un ange boiteux passe, mes voisins d’à côté grimacent.
Pardon
Bibi Tanga , je suis trempée comme une soupe, j’ai froid, je n’ai pas envie de manger du chili dans une assiette en plastique, rien ne me transcende depuis maintenant trois heures, et demain je remets ça, alors je rentre, laissant la foule à son hommage mitigé.
La réflexion d’interdire l’alcool dans les festivals pour aider les gens à conserver leur oreille musicale me traverse la tête, puis s’évanouit sur une ligne blanche. Ce soir, je ne repartirai pas avec mon album dédicacé.
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