Et si l'on réunit la troupe d'artistes la plus déjantée de la ville et le lieu d'expérimentation le plus underground, est-ce qu'on a une chance de faire déplacer du monde un dimanche soir, alors qu'en plus, on vient de changer d'heure pour basculer en été sous un temps maussade ? Et bien... oui !
Oui, jouer le "Mini Monster Show" à l'Embobineuse un dimanche soir fonctionne, et fonctionne plutôt bien. Et pour cause : c'est là le troisième soir de représentation de ce spectacle inclassable, et les deux premières ont déjà permis d'affirmer une évidence : le show est terrible; le lieu est idéal.
La veille de la première, de plus, l'inénarrable duo Cap'Tain Carnasse/Momie faisait une escale très remarquée au Moulin en première partie des Wriggles malgré une fin de résidence préparatoire à l'Embobineuse mouvementée...
Bouche-à-oreille, réseaux, curieux, fidèles, une faune aussi hétéroclite que respectueuse prend donc place dans le gradinage cosmopolite de l'Embobineuse entre carcasse de voiture, chaises, banquettes de récup et alignements de matelas indéfinissables, et avec une splendide heure et demie de retard, l'écran s'allume en plein centre de la scène, relayé par un poste de télé vétuste.
C'est parti pour 80 minutes d'une poésie iconoclaste, qui mèle dans l'ordre un intervenant mort, mielleux et condescendant, présentant tout le spectacle depuis une télé avec une hallucinante synchronisation, des mini films thématiques corrosifs ou absurdes, des voix off, et à intervalles réguliers, des numéros : chansons scabreuses ou macabres exécutées de mains de maître par un trio contrebasse/batterie/orgue à la technique imparable et à l'élégance minimaliste, soutenu par le chant du gargantuesque Cap'Tain Carnasse et celui d'une comédienne/chanteuse époustouflante qui change de costume, de rôle, de tessiture et d'atmosphère à la vitesse de l'éclair, tour à tour danseuse masquée lascive à la plastique irréprochable, femme mutilée vulgaire et lyrique, icône erotico-trashy extirpée d'une burqa ou scientifique sadique en blouse blanche...
80 minutes de prouesses, entre atmosphères premier degré soutenues par des harmonies imparables et des mélodies qui frappent juste sans avoir l'air d'y toucher, un duo saisissant entre une "Mama Brigitte" adipeuse et immonde au visage angélique figé sur l'écran comme une apparition spectrale (les plus aguerris auront reconnu une Anaïs métamorphosée !) et le Cap'Tain en live qui dévoile une voix profonde, magique, chaude en envoûtante, un entre-deux du "petit théâtre de la mise à mort" assuré de main de maître par un magicien charmeur et intriguant, qui enchaîne des scenettes farfelues, touchantes, drôles, salaces et provocantes avec un sens de la poésie baroque incroyable (que l'on reconnaîtra aussi dans la reprise du rôle de la Momie qu'il transfigure en spectre horrifique tecknoïdé...), bref, avalanche de voyages émotionnels réussis, où malgré soi, on se laisse emporter entre rire, mélancolie, frisson, émerveillement et fascination, pour finir par se retrouver comme l'enfant que nous fûmes autrefois, apeuré et excité tout à la fois devant sa première séance de cinéma ou de théâtre...
Final épileptique et intriguant dans une avalanche de stromboscopes, et voilà la troupe entière surgissant derrière le public pour s'auto-acclamer et applaudir ses spectateurs : succès total.
Tous ceux qui avaient vu le "Maxi Monster Show" au Moulin, duquel est tiré cette version "de poche" s'accorderont à saluer la classe, la pertinence et l'inventivité de cette formule, qui re-dimensionne curieusement le spectacle de façon inverse : le "Mini Monster Show" est devenu grand : c'est un Meta Monster Show.
Bravo.
Quelques autres photos par Pirlouiiiit en cliquant ici prise le lendemain et qui 1) n'avait pas son appareil et 2) a du partir un peu avant la fin et a donc raté le final Canrassien