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De Kift, Pusse, Christian Olivier, Jasmine

Grand Mix, Tourcoing   5 mars 2005

  Concert à ne pas manquer

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    Je mangeais gratis de la biche avec les musiciens de De Kift (la jalousie en flamand), alors j’ai raté Jasmine qui ouvrait la soirée au Grand Mix. Jasmine joue de l’accordéon et chante, seule, un album devrait paraître incessamment.



    La première chose que je vus, donc, au sortir de la table, fut Christian Olivier, le chanteur des Têtes Raides. Une lampe frontale sur la tête, il s’est mis à lire un texte de Samuel Beckett sur un rythme de mitrailleuse, pas la mitrailleuse moderne qui tricote la mort à toute vitesse, mais la première série du genre, l’allemande qui clouait les tendres bidasses garance sur les barbelés des tranchées au début de la guerre 14-18, sur un petit rythme bien méchant. A la fin de son texte, Christian s’est fait rejoindre par les musiciens du groupe Pusse, qui ont improvisé un accompagnement.

    Jasmine, Pusse, De Kift ont pour point commun le label Mon Slip, animé par Christian et Grégoire (le saxophoniste) des Têtes Raides. A part ça, difficile de trouver un fil conducteur entre ses différents artistes. Chacun a une identité bien marquée.



    Prenez Pusse, par exemple. Ils ont tout du groupe de vampires aliénés. Ils sont quatre puis cinq quand débarque une femme dont on remarque une trace de morsure dans le cou. Les rôles se répartissent ainsi : un batteur, un accordéoniste, un joueur de banjo et de clavier, un chanteur chauve, une chanteuse en cheveux. Ils sont vêtus d’une garde-robe dérobée sur un plateau de western. Le chanteur chauve a ainsi la tenue du gars qui va recevoir le goudron et les plumes avant son expulsion de la ville. Pour quelle raison ? Jeu, sorcellerie, pacifisme ? En tout cas, il est déjà sacrément perché. Il fait le chien, saute au milieu du public et crie waf-waf, plus tard il fera la poule. Il fait aussi un peu de bruit avec une chaîne et deux poêles. La musique est difficile à décrire, à identifier. Le batteur me fait penser à Pussy Galore, le premier groupe de Jon Spencer. Sa batterie est dénuée de caisse claire. Elle est bricolée avec des plaques de métal, des rubans d’acier qui produisent un bruit de tonnerre.



    Le tout est assez lugubre, mais avec l’envie de faire rire. Une tête de mort, aux orbites de rouge clignotant est disposée dans le fond. Les textes, des fois compréhensibles et en français, ne sont pas très sérieux non plus. L’accordéoniste et le chanteur-Nosfératu interprète ainsi une pièce qui joue sur le vocabulaire des adresses internet et des cartes bancaires. Pusse a aussi une série de morceaux animaliers :

    « Les corbeaux ne sont pas des délateurs
    Les corbeaux sont cools et super sympas
    Oui j’adore les corbeaux

    Plombi plomba gentils petits pandas

    Oh je regarde dans le ciel plein de libellules qui s’enculent »




    Les chansons alternent ainsi entre farce lugubre et non-sens total. A la fin de leur partie, Christian Olivier réapparaît au fond de la salle pour un autre texte de Beckett, le temps de débarrasser la scène et d’installer le matériel de De Kift.

    « Nous étions de plus en plus dans l’ensemble calme/
    Mes vieux seins sentent ses vieilles mains »


    Ils sont huit, ça prend un peu de temps. Je les ai déjà présentés pour leur concert parisien, mais pour résumer, on pourrait décrire De Kift comme un croisement entre une troupe de théâtre et une fanfare.



    Ils chantent en flamand et aussi en français un peu, quand ils sont dans l’hexagone. Le flamand est une langue assez étrange pour nos oreilles françaises, qui confère un certain charme à leur musique. La plupart de leur textes, empruntés à différents auteurs européens, ont pour point commun de camper des personnages perdus, sans famille, sans maison, le ventre vide et la peur dedans. On est souvent fasciné par son contraire et ici c’est exactement le cas. De Kift est en effet une famille élargie. Sur scène il y a le fils (chanteur), le père (trompettiste), le cousin (guitariste) et en coulisse, il y a un frère (manager et lumières) et une mère (merchandising). Le tout fonctionne comme un collectif où chacun joue de sa personnalité suivant les besoins du spectacle ou du film (De Kift a participé à quatre films comme musiciens et acteurs). Rien n’est figé.



    Ferry Heijne, le gars chauve à boucle d’oreille est le plus souvent devant à chanter et danser. Mais il peut à son tour passer derrière pour laisser le micro à Wim ter Weele, le batteur désespéré (qui a joué sur History is what’s happening de The Ex) ou à Franck van der Bos, le clavier, qui réussit l’exploit de dire en français, avec son accent de La Haye, ces mots écrits par un russe :

    « Comme tu le sais, il n’y a pas un point de A à P. Il n’y a que différents points B. Alors fais attention : F veut sauver E et part du point B1 dans la direction de B2. Au même moment E part du point B2 dans la direction de B1. Personne ne sait pourquoi mais à un moment donné les deux sont arrivés au point B3. Non personne ne sait pourquoi B3. B3 se trouve à une distance du point B1 de douze fois la portée de crachat de F et à seize fois la portée de crachat de E du point B2. Si l’on sait que F franchit trois mètres soixante-douze en crachant et que E ne sait pas cracher du tout, peut-on dire alors que F est allé sauver E ? Tiens, tu ne le sais pas ? Ta conscience te gêne, feignant. »

    Et le public rie, en plusieurs occasions, que ce soit par les textes ou par le jeu de scène. Une voix russe interrompt ainsi tout à coup les musiciens. C’est du russe, personne ne comprend, même les hollandais. Wim jaillit de sa batterie et vient faire la traduction : « le volume en mètre cube de cette pièce nous est inconnu ! ».



    Plus loin, sur une chanson intitulée Hop Hop Ferry et Franck se lance dans une chorégraphie digne d’un boys band. Sur un autre titre encore, toute l’équipe se met à changer d’instrument, tout en continuant à jouer. Le bassiste se met aux claviers, le clavier à la batterie, le batteur à la basse… Vers la fin, c’est Rolfie qui fait son apparition. Rolfie est le titre d’une chanson qui commence ainsi :

    « Ik moet toegeven dat ik erg verbaasd was
    toen ik de hond alse en mens hoorde praten.
    Maar eerlijk gezegd verbaasde ik me nog veel meer toen de hond zei :
    ‘Ik heb je geschreven maar de postbode heeft alle brieven
    waarin hij droevig nieuws vermoedde, verbrand »


    « Je dois reconnaître que j’étais très étonné
    d’entendre le chien parler comme un homme.
    Mais franchement, j’étais d’autant plus étonné
    quand le chien a dit :
    Je t’ai écrit une lettre mais le facteur a brûlé
    Toutes les lettres qu’il soupçonnait porter de tristes nouvelles. »


    Et sur scène Rolfie est matérialisé par un chien empaillé. Mais attention, derrière la poésie, derrière les clowneries, il y a de la musique, des mélodies qui empruntent leur rythme à la musique tsigane. Ca chante à gorges déployées comme à un mariage russe, ça souffle dans les trompettes, trombones et hélicons. C’est une vraie musique de fête jouée avec l’esprit punk. Et rentré chez soi, les airs continuent de se jouer dans la tête.


    Signature : Bertrand Lasseguette
    le 08/03/2005
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