Troisième volet du festival de rock progressif des
Pennes-Mirabeau. Je le reconnais, j' appréhende cette nouvelle soirée avec une certaine attente : sera-t-elle le point d' orgue du
ProgSud, comme ce fut le cas l'an passé avec l' étonnante et mémorable prestation du groupe
Lazuli ?

En pénétrant dans la salle du
JasRod, une affichette jaune attire notre attention : le concert de
Rosco il est content est annulé.
L'information est confirmée par
Alain Chiarazzo : le guitariste du groupe a été victime d'un accident de moto.
C'est donc une formation des
Pennes Mirabeau qui va remplacer le groupe au pied levé.
21h00
Mrs Doyle
Le guitariste
Rémi Amadei et le bassiste
Christophe Garcia entrent sur scène le visage et les bras peints, habillés de tee-shirts noirs et ce qui semble être des hakamas . Tempo lent, lourd de
Rémi Longuet à la batterie, quelques notes de basse et un délay de guitare en son clair mettent en place une atmosphère pesante et lancinante. La voix retenue, intérieure, fragile, de
Marjorie Bratti charge le couplet d'une tension contenue, étouffée jusqu'à la déchirure : avec le refrain la voix éclate, la guitare distorsionne, les cymbales résonnent, la basse claque. C' est la rupture par la puissance du son.

La musique de
Mrs Doyle mélange du trip-hop et des passages énergiques métal. Sur une base rythmique sombre et carrée, la chanteuse et le guitariste s' emploient à donner vie à leurs compositions.
Marjorie Bratti alterne les timbres calmes et torturés de
Beth Gibbons, les chuchottements de
Björk avec des hurlements et des râles gutturaux. Elle joue sur les blancs en laissant entendre ses inspirations avant de chanter a capella, ou vient renforcer un champ sonore déjà bien saturé à coup de mégaphone.
Rémi Amadei use d'effets et de techniques (delay, violonning,...) qui donnent à son instrument d'autres sonorités que celle d'une guitare : piano, boîtes à musique...
Apparaissant comme les deux figures de proue du groupe,
Rémi Amadei et
Marjorie Bratti affichent des moments de complicité visuelle et sonore, à l'image des oscillements de tête de la chanteuse sur les suites de notes liées jouées à la guitare.

Seule ombre à la prestation, l'absence totale de prise de parole entre les titres, qui vient peut-être de l'envie de faire sobre et intimiste (lumières faibles, vêtements sombres...). De fait, déjà on n'a connaissance d'aucun titre des morceaux joués, mais surtout, ce sont les conversations en aparté du public qui viennent remplir l' espace sonore laissé vacant.
Le dernier titre interprété, est le plus original musicalement et visuellement avec une rythmique vocale de
Rémi Amadei et un jeu de guitare à l' archer.
Après un rappel et 50 minutes de prestation chaleureusement saluée, le groupe aura réussi à conquérir le public du
ProgSud et à finalement élargir encore un peu l' horizon musical du rock progressif.
22h15
Maldoror
« Approchez, approchez, vous êtes convoqués au procès de la vérité » telles sont les premières paroles déclamées par le guitariste/chanteur
Christophe Bellières. Dans sa courte introduction du groupe,
Alain Chiarazzo décrivait
Maldoror comme « rock progressif français avec une touche personnelle », et c'est bien l'impression qu'on a dès le début du concert. On retrouve le concept album, rhétorique chère au rock progressif.

Ce soir le groupe à travers sa musique nous conte l'histoire de
Iken le révolté, mais un peu à la manière de
Tarantino, à savoir que le montage ne respecte pas l'ordre chronologique (et donc pas celui de l'enregistrement) :
La convocation,
l'ouverture du procés,
simples physiciens,
le pouvoir des mots,
Tristes cités,
la sentence, et
le grand livre s' effeuille. On retrouve des influences et des sonorités du progressif des années 80, des premiers enregistrement de
Marillion (rock-médiéval de
Grendel) notamment sur les parties de claviers...qui ce soir sont assurés par une bande sonore à cause du départ de l'instrumentiste (on notera au passage l'excellent travail de
Christophe Bellières qui a dû faire ces parties claviers, et celui de
Silvain Goillot à la batterie qui mènent le groupe clics battant). On retrouve également des textes écrits en français, des textes poétiques, de la poésie avec du rock : une l'alchimie déjà réussie par le groupe
Ange.

La touche personnelle, est à mon sens, celle apportée par le chant et le jeu de scène de
Christophe Bellières accompagné parfois en choeur par
Stéphane Descamp et
Jean-Christophe Rouanet qui font passer du rock progressif à l'opéra-rock progressif.
La musique de
Maldoror est servie par de très bons musiciens. Les deux guitaristes ont des rôles et des jeux assez complémentaires, les soli de
Jean-Christophe Rouanet étant moins nombreux et joués dans un esprit plus moderne, plus prolixe que ceux de son partenaire sonnant plus rock. La section rythmique est irréprochable avec
Stéphane Descamp à la basse, qui passe à l'avant de la scène le temps de chanter
le pouvoir des mots.

Les musiciens agrémentent le tout d'un jeu de scène énergique et bon enfant : sauts au rythmes des pêches de
Silvain Goillot, rondes d' observations des 6 et 4 cordistes,...Hélas, comme pour le groupe précédent on ne peut que regretter l' absence d'intervention orale entre les morceaux. À part quelques « il faut lancer la machine » lorsque le batteur doit envoyer les bandes sons des claviers, on n'aura guère l'occasion d' entendre l'accent du sud-ouest, et c'est surtout les interférences et leurs chants de cigales qui s' inviteront dans les haut-parleurs !

Le groupe interprétera également une reprise, en anglais cette fois, d'
Alvin Lee,
baby don't you cry, pour la première fois joué en public, et
l'oeil d'Heidegger une nouvelle composition (si j'ai bien tout compris !).
23h15 Après la présentation des membres du groupe,
Maldoror en profite pour lancer un appel aux claviéristes présents dans la salle avant d'être rappelé pour
l'ouverture du procés.
23h45
Overhead
Le quintet finlandais entre sur scène avec à sa tête
Alex Keskitalo. Le chanteur, dont émane une sympathie spontanée, noue un premier contact avec le public pendant que les autres musiciens se mettent en place. Il annonce le titre du premier morceau :
metaepitone.
Voici en trois points ce qui a fait que ce soir a été le plus grand soir du festival.
La musique d'
Overhead.
On y retrouve l'influence de groupes de la scène progressive, pop ou métal. Sans faire une liste exhaustive, je commencerai par
Dream Theater, puisque le premier morceau choisit par le groupe peut rappeler
a change of seasons. Avec ses 20 minutes
Metaepitone présente la même structure que ce dernier : thème à la guitare acoustique qui sert d'introduction et de fin, entre lesquelles s'enchaînent de multiples mouvements aux tempéraments changeants. On y retrouve également des riffs de guitare mi-thème/mi-chorus complètement jubilatoires des meilleurs
Dream Theater, et des soli dignes du guitariste de ce groupe. La marque la plus forte est celle de
Pink Floyd. Le thème de guitare final de
the trial, qui avait déjà inspiré
Dream Theater sur
finally free semble surgir dans les dernières minutes de
metaepitone. Introductions au delay gilmouriens de
run like hell sur
dawn> et psychédélique de
on the run sur
warning : ending (without warning) derrière les sons de claviers. Enfin le passage presque narré de
metaepitone rappelle les délires du héros de
the wall.
Marillion est aussi très présent au travers des soli de guitares ou sur les parties de claviers, comme sur
butterfly's cry qui rappelle les sonorités de
Market square heroes.

Des groupes plus métal transparaissent aussi dans les compositions d'
Overhead. La voix sur les premiers couplets de
metaepitone semble sortir de
bleeding me de
Metallica et on croit reconnaître l'introduction de
take a look around (MI-2) de
Limp Bizkit les premières notes de delay venues. Le passage narré du même titre a des airs de
the rime of the ancient mariner d'
Iron Maiden.Les refrains de
butterfly's cry et
dawn rappellent eux une touche des
Red Hot Chili Peppers. Enfin Le groupe affiche lui-même ses inspiration de
King Crimson en reprenant leur titre
21st Century Schizoid Man.
Mais la musique d'
Overhead ne se résume pas à un simple mélange ou une pâle copie de tous ces groupes.
Overhead apporte une réelle originalité et fraîcheur dans ses compositions, crée une atmosphère, une sensibilité qui lui est propre.
Les musiciens d'
Overhead.
À 28 ans d'âge moyen et leurs allures juvéniles, les cinq membres du groupe ont chacun une personnalité bien marquée.
Le guitariste
Jaakko Kettunen : cheveux longs frisotants, jean et débardeur, guitare
Ibanez Flora Steve Vaï 7 cordes. C'est l'archétype du guitar hero de la fin des années 80.
Steve Vaï ou bien, plus proche physiquement,
Alex Sckolnick. Il a le jeu du guitar hero, riche, varié et garni de longs soli, mais il a aussi ses attitudes de poseur, comme la jambe fléchie sur le retour de scène, ou le basculement du haut du corps en arrière. Il aime se faire mousser autant que les bières qu'il n'hésitent pas à ouvrir sur scène lorsque son temps de paroles instrumentales est passé.

Le chanteur
Alex Keskitalo : sorti d'une illustration
joueur de flute de Hamelin, il a des allures d'un
Peter Pan qui aurait troqué son collant contre un treillis et inscrit
Sepultura sur son torse. Passant du chant à la voix grave de
James Hetfield, dont il a les rictus lorsqu'il force le sourire, à celle syncopée d'
Anthony Kiedis, il assure le chant et les chorus de flûte en prenant à peine le temps de respirer. Il enjolive ses parties vocales en commentant les textes, comme un « pffiou just like that! » après la phrase « another moment passes me by » sur
Zumanthum. Il multiplie les effets vocaux, lâche des « boum, boum » dans le micro, ou imite le son d'une voix passée à l'envers. Des blancs, il n'en laisse aucun et surtout pas entre les morceaux. Il tente d'expliquer les thèmes abordés par les compositions, même s'il avoue que c'est parfois dur à comprendre...D'autant plus quand il se met à augmenter le débit verbal dans sa langue natale.
Alex Keskitalo et
Jaakko Kettunen sont les deux frontmen du groupe sur scène. On se délecte de leur frasques parfois complices, comme les convulsions du chanteur sur les accords saturés du guitariste. Ce sont des nouveaux
Page-
Plant,
Halen-
Roth...
Le claviériste
Tarmo Simonen : c'est le troisième homme. Avec son
Stetson enfoncé jusqu'au ras des yeux qui laisse dépasser une crinière blonde, il essaie de se frayer une place sur le devant de la scène. Et lorsque ses chorus passent presque inaperçus comme sur
dawn, il n'hésite pas à quitter ses claviers pour faire son show : il sort de sa poche un décapsuleur d'une taille proportionnelle à la chaîne qui la rattache à son pantalon (jusqu'alors on aurait pu croire qu'il avait carrément rangé un vélo dans sa poche), et abreuve guitariste et chanteur de gorgées de bières.

La section rythmique est imperturbable à tout ce qui ce passe devant elle.
Le bassiste
Janne Pylokkonen : avec son look de premier de la classe, campe dans son coin de la scène. Incarnation du slogan « c'est celui qui ne boit pas qui conduit », il soutien, encadre et amène les musiciens d'avant scène aux termes des morceaux.
Le batteur
Ville SjoblomJ : avec un style plus énergique, voire déchaîné, que son partenaire et un set de batterie assez dépouillé il assure sans inflexion la base rythmique. Avec des parties originales et menées de mains et de pieds de maître, il passe parfois devant dans le peloton de tête formé par le duo
Kettunen-
Keskitalo.
La prestation d'
Overhead.
Une prestation live se résume trop souvent à une compilation de morceaux joués comme sur l'album, à se demander si finalement on ne vient pas juste pour se convaincre que les musiciens sont capables de jouer ce qu'ils ont enregistré. Ce soir les titres
Overhead,
metaepitone ,
butterfly's cry,
warning : ending (without warning),
point of view,
Zumanthum,
Dawn prennent une toute autre dimension. Plus de relief avec une accentuation plus marquée entre les passages calmes et énergiques, plus de son avec des chorus de flûte, de guitare et de clavier plus nombreux et plus d'images avec le jeu scénique des interprètes. La musique
Overhead prend vie sur scène le temps d'un concert, le temps d'une performance.
Overhead en prend pour témoin son public, un public qu'il sait tenir en haleine pendant et surtout entre les titres.

Et lorsqu'à 1h05 le chanteur fait une révérence théâtrale et se retire derrière le rideau, un « on ne va pas les laisser partir comme ça» devient inutile, plus personne n'a l'intention de les laisser partir. Après un premier rappel où le groupe interprète une version survoltée de
21st Century Schizoid Man ,
Overhead nous offre un morceau inédit : inédit au point que le chanteur nous avouera qu'il n'a même pas encore de titre. Le groupe donne tout, le meilleur, jusqu'au bout, à l'image d'
Alex Keskitalo qui finit sur les genoux dos à terre, en transe, alternant flûte et chant.
1h30 Et le plébiscite du public ne trouvera plus d'écho, car les jeunes finlandais doivent prendre la voiture pour un autre concert à Bordeaux le lendemain soir.
La première chose qui me vient à l'esprit après cette soirée, c'est « j'en ai rêvé, le
ProgSud l'a fait ». Je vous disais qu'en arrivant 5 heures plus tôt, j' espérais un grand concert : il a été au delà de mes espérances. Le concert d'
Overhead a été tout simplement exceptionnel, et si comme depuis le premier soir je m'amusais à délivrer une palme d'or, ça serait sans conteste celle du meilleur groupe du festival.