
A la Maison du Chant, hier soir, dans le cadre du Festival des Langues et Cultures Minorisées, il y avait une pépite, un morceau brut d'humanité et de force, comme une rencontre inattendue et désirée un soir de printemps.

La formation initiale réduite à trois musiciens, le groupe
Naïas a emmené son public dans un décalage de temps et d'espace rare et revigorant.
Malik Ziad au mandole, impérial, un regard d'enfant, la force d'une machine et une délicatesse de dentellière.
Mathieu Goust aux percussions, léger caresseur de calebasse, metteur de feu aux poudres, régulier comme un battement de coeur et plus surprenant qu'un ciel d'orage.
Nielo,
Daniel Gaglione, enfin au mandole et au chant, vif-argent, sourire aux oreilles et gravité sourde, une envie de partage rare.

Et puisqu'il y a toujours de la place pour un ami ou deux qui passent, ce soir, c'est la belle voix de
Youssef Benareski qui les accompagnera le temps de trois morceaux, puis deux jeunes femmes sortent du public et, comme à la maison, viennent pour une chanson se mêler aux musiciens ravis, heureux d'offrir et de recevoir.
Naïas est le nom sous lequel est mort le dernier bateau sorti du chantier de Port-de-Bouc en 1966. Symbole d'une classe ouvrière sacrifiée, des espoirs et des peines d'un petit coin de la planète, ni pire, ni meilleur qu'un autre où l'Histoire a amené des hommes et des femmes du monde entier, la tête pleine de rêves et des promesses d'une vie plus belle. Puis les a laissé sur la grève d'un étang massacré, aux portes des chantiers fermés sur l'avenir de leurs enfants.
Et ce soir, nous somme tous invités à bord.

D'un chant poignant comme "Lo Polverone" à la folie douce de "La Grinta", c'est par toutes les émotions que le petit groupe de bienheureux que nous sommes passera la soirée à se promener, chaque morceau dessinant un peu plus le paysage humain où les musiciens nous entraînent.

A ceux qui lui posent la question,
Nielo répond qu'il chante en portdeboucain, dans cette langue improbable, mélange issu de toutes les immigrations, mêlée, entre autres, de napolitain, d'espagnol, d'occitan et de français.

La Maison du Chant, lieu intime et chaleureux, se prête particulièrement à ce genre d'échange et dès le premier morceau éponyme, il semble que les musiciens s'installent dans une absence totale de pression inutile.

Tendus sur leur écoute mutuelle, chaque mandole se répondant sur la trame légère mais si présente et juste des percussions de
Mathieu Goust,
Malik Ziad comme
Nielo se régalent visiblement de leur propre dialogue, rivalisant de dextérité sans jamais tomber dans l'étalage superflu d'une virtuosité gratuite.

De morceaux en morceaux l'univers poétique de l'ensemble se déploie jusqu'à l'émotion pure. De la danse au regret, du rire aux presque larmes, "Des ailleurs" aux "Mariposa de la noche", la voix de
Nielo éclaire et donne sens aux influences musicales qui, des gnawas au Nouveau Mexique, forment la trame du groupe. C'est une voix simple, sans grands effets de manches, mais qui porte un appétit de vie et de partage tel qu'elle occupe l'espace sonore et reste gravée dans un coin de tête bien au-delà de la soirée.

Je ne saurais dire si cette formation, qui au complet s'honore de la présence à la basse de
Noël Baille, à l'accordéon d'
Yves Béraud et aux commandes sonores de
Drazan Kuvac, est exceptionnelle, si elle révolutionne ou pas quelque chose.
Ce que je sais, c'est que de l'écoute de leur premier petit disque de cinq titres et plus encore à leur rencontre sur scène, je retire une chose de plus en plus rare et anachronique : l'envie de vivre debout et de ne laisser personne sur le bord de la route.

Sur le
Naïas qui appareille, il y a de la place pour "toutes les personnes qui se révèlent, qui se donnent le droit d'être heureux, qui se libèrent de l'empire de la honte que l'on nous inflige" et l'on y est bien...

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