
La scène marseillaise compte de nombreux et talentueux artistes jazz. L’activité musicale, riche de nombreux concerts, fourmille tout au long de l’année grâce à quelques lieux dynamiques. Les organisateurs du festival ont réservé une place à l’un des plus éminents et des plus actifs représentants du jazz marseillais, le batteur
Ahmad Compaoré. Il est accompagné en première partie du bassiste qui lui est cher,
Jamaaladeen Tacuma et du guitariste New-Yorkais
Marc Ribot.
Ahmad Compaoré : batterie, percussions
Marc Ribot : guitariste
Jamaaladeen Tacuma : basse

La session commence, la guitare s’impose d’emblée, elle semble ressurgie des années 70, avec un son saturé et de longs riffs qui rappellent ceux de
Jimi Hendrix. Une ambiance s’installe qui gagne le public : Je lève la tête, m’attendant à voir apparaître les hélicoptères d’Apocalypse Now. Rien ne surgit et les deux autres musiciens trouvent rapidement leur place.

C’est maintenant une créature hybride, monstrueuse qui prend forme : trois têtes sur un seul corps. La voilà qui progresse : un pas lent, qui accélère parfois, marque une pause, reprend son souffle, change de rythme, repart, s’élance puis ralentit encore. L’un assure le système nerveux, l’autre articule les membres et imprime des mouvements, le troisième impulse la circulation sanguine au rythme de ses battements. Le monstre se déplace de manière improbable, à la fois coordonné et imprévisible.

On retrouve avec plaisir et passion le jeu compulsif d’
Ahmad Compaoré, fait d’élans, de montées, de courses effrénées, de chutes brutales et d’explosions soudaines. Un jeu que l’on écoute sous un nouveau jour tant il convient bien à l’accompagnement de
Marc Ribot. Le batteur marseillais est totalement engagé dans son jeu, c’est lisible sur son visage : chaque séquence rythmique, même brève est ponctuée d’une expression, d’une tension faciale.
Ahmad Compaoré s’associe régulièrement à de nombreux autres musiciens marseillais il entretient avec eux d’étroites relations, il a constamment un projet en cours et ce soir, il a convié quelques uns de ses collègues pour nous rappeler que le jazz, c’est la rencontre, c’est l’impromptu, c’est l’association sans cesse renouvelée.
C’est
Edmond Hosdikian qui arrive d’abord et entame un morceau au saxophone.

Puis
Fred Pichot, au saxophone lui aussi, et
Sylvain Terminiello à la basse viennent agrandir le cénacle.
Marc Ribot qui avait quitté la scène les rejoint pour un morceau soutenu, tendu, intense. Le vent fripon joue des tours aux partitions du guitariste, vent de panique, mais le groupe assure, et enchaîne.

Avec
Ahmad Compaoré, on retrouve un aspect fondamental et audacieux du jazz, qu’aucun groupe sur le plateau du parc Longchamp n’a produit jusqu’à aujourd’hui. Les formations présentes jusqu’à maintenant se connaissent, tournent ensemble depuis longtemps, le programme est fixé, préparé, les morceaux ont souvent été joués et rejoués lors de tournées et s’il reste un côté live unique, propre à l’instant, le tout est souvent cousu de fil blanc.

Dans le cas d’
Ahmad Compaoré, il y a sans aucun doute eu de la préparation, de la réflexion de la part des musiciens en prévision de cette soirée, mais rien à voir avec les machines ultra rodées des soirées précédentes. Avec
Ahmad Compaoré, on a assisté à la genèse d’une rencontre, d’une identité qui se crée, se peaufine et s’affirme peu à peu, au fil des morceaux. Ce soir, en première partie, pour un événement prestigieux, il y a eu prise de risque, ça crée une tension dramatique, c’est rare en musique, et ça, c’est génial. Bravo
Ahmad, ne change rien.

Deuxième set avec un groupe venu de La Nouvelle-Orléans, la formation de
Trombone Shorty.
Dan Oestreicher: saxophone bariton
Tim McFatter: saxophone ténor
Joey Peebles: batterie
Mike Ballard: basse
Pete Murano: guitare
Dwayne Williams: batterie

Le groupe attaque plein pot, hyper dynamisé par son leader,
Trombone Shorty. C’est une bande de sept gamins de bien moins de trente ans, surdoués du funk. Le stomp est contagieux, le public se lève et ne s’assiéra plus (pour ceux qui ont suivi les chroniques précédentes : 2 à 2).
Trombone Shorty devient occasionnellement Trompette Shorty, et il est aussi doué pour le pavillon court que le coulissant, et encore Singing Shorty, avec une aisance égale sur les trois registres.

La technique est éblouissante,
Trombone Shorty tient à la trompette une note durant plus de cinq minutes par le procédé du souffle continu, avant de s’effondrer sur scène, derrière une enceinte de retour, provoquant une ovation hilare du public médusé. On assiste a un panel (exhaustif ?) des ressources du trombone : distorsions, glissandos, notes détachées, puis piquées, et enfin en saccade façon mitraillette.

Il chante On The Sunny Side Of The Street, en hommage à
Louis Armstrong. Le voilà maintenant qui entame un moonwalk, puis une danse trop cool, tout en jeu de jambes. Il dirige par intermittence son orchestre avec délire (Louis De Funès peut aller se rhabiller).

Ce jeune homme a du bouffer du tigre. Il contraste avec la lymphatique section cuivre et le visage somnolent du guitariste. Il y a aussi le batteur fou échevelé, le percussionniste rebondi et le bassiste tout en concrétion, et en chaussettes sous les tongs. Une image fugace du Muppet’s Show m’effleure. Mais quelle que soit leur allure, tous les musiciens sont excellents.

Le guitariste fouette ses cordes et les deux cuivres envoient leurs boucles courtes et synchrones dans la plus pure tradition funk. Le succès est total, le public l’acclame et en redemande. Trombone n’est Shorty que par la taille, à 24 ans, il fait déjà partie des grands.

Troisième partie avec le bassiste
Larry Graham et son
Graham Central Station qui entrent en scène depuis le fond du jardin, creusent une tranchée dans la foule et traversent la pelouse en fanfare. Couverts de paillettes, strass et autres plumes, le spot blanc les accompagne, on se croirait dans Rocky !
Larry Graham : basse
Brian Braziel : batterie
Ashling Cole : chant
David Council : clavier
Jimi Mc Kinney Jr : clavier
Wilton Rabb : guitare.

Dès leur montée sur scène, la chanteuse gironde
Ashling Cole harangue la foule, chauffe le public et force l’ovation pour l’entrée de
Larry Graham. Celui-ci endosse sa basse et entame illico l’un des slaps frénétiques qui ont fait sa renommée et dont il est, selon les historiens, le créateur. On reconnaît immédiatement certaines plages des titres de
Prince, dont il a été le bassiste durant quelques années.

La musique est le top du genre, mais on est vite submergés par le mega show assourdissant qui l’accompagne. Tous les membres du groupe sont vêtus de blanc et de bleu ciel (les couleurs de Marseille !) La touche bleu ciel, c’est le T-shirt rayé sur le batteur, les manches longues du guitariste, la robe entière brillante sur la chanteuse, le chapeau du clavier et la plume de
Larry Graham. On dirait du
Boney-M, grande époque, mis à part que c’est du funk, pas du disco.

Les mêmes phrases sont ressassées, tout au long du show : ils adorent Marseille, c’est la plus belle ville qui leur fut donné de voir, et merci de nous accueillir etc. Régulièrement,
Larry Graham place le nom de son groupe
Graham Central Station. A croire qu’il a fait des études de com/pub/marketing. C’est un peu gonflant à la longue, on est loin du jazz, on se rapproche dangereusement de la variété mais force est de reconnaître que le public adhère et si on enlève tous les artifices lourds qui l’enrobent, la musique est bonne. La version de I Can’t Stand The Rain chantée par
Ashling Cole n’égale pas l’originale, par contre, pas plus que son arrangement musical.
Larry Graham descend sur la pelouse. Ceint du service de sécurité qui fait chaîne autour de lui, il fend la foule et s’engage sur la pelouse. Ovation. Il s’arrête à trois mètres de moi. Entre lui et moi, trois enfants dorment ( !) allongés sur la pelouse. Les parents s’affolent, et commencent à barrer le passage de leurs corps : va t’il virer au sud ? Il repart finalement en sens inverse. Un mega show à l’arrivée, rutilant, hyper huilé, qui enchante si on accepte d’entrer dedans.

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