Le
Pantiero festival, c’est avant toute chose un cadre des plus atypiques : la terrasse du palais des congrès de Cannes, qui cumule les avantages d’être au bord de l’eau et en plein centre-ville, est un lieu agréable pour les yeux (standing croisette oblige) mais aussi pour les pieds des festivaliers, avec un surprenant gazon synthétique qui, s’il doit être abominable à nettoyer d’un soir sur l’autre (on évitera d’imaginer les combos bière / chewing-gum / vomi), est particulièrement agréable à fouler. Disons-le, l’impression globale en arrivant en haut des escaliers du palais est plutôt excellente. Un tableau un peu trop beau pour être honnête ? Hélas…
Sur le papier, le line-up a pourtant tout pour faire saliver l’amateur de musique électronique de bon goût (si, si, on peut le dire) : entre
Gold Panda dont la côte a explosé depuis la fin 2010 avec son premier LP Lucky Shiner,
Trentemoller qui a sorti la même année l’un des albums les plus surprenants et les plus réussis de la scène électro (Into The Great Wide Yonder), et enfin le génial
Nathan Fake qui, s’il nous a sevré de nouvelles créations ces deux dernières années, reste (et restera) ce qui se fait de mieux en électro progressive et atmosphérique pour encore un bon bout de temps, l’invitation au voyage était de celles qui ne se refusent pas.
Après que
Walls eut ouvert les hostilités (ouverture qu’on s’abstiendra hélas de commenter, merci les embouteillages), c’est au tour de
Gold Panda de se jeter dans l’arène. Perpétuant le traditionnel cliché du petit génie de l’électro un peu autiste sur les bords, le petit ourson des steppes asiatiques restera caché sous la capuche de son sweat et gardera les yeux rivés sur son matériel jusqu’à ce que la sono ait craché sa dernière note. C’est de toute façon au-dessus de lui que les yeux s’accrochent, avec une prestation vidéo des plus agréables qui accompagne la performance sonore de ce londonien sous forte influence nippone. Après des débuts hésitants, les premières notes de l’excellent "You" font vibrer la terrasse du palais des congrès, et viennent enfin chatouiller nos nuques sur des images de mégalopole japonaise floues et mélancoliques.
Les enchainements qui suivent sonnent juste, mêlant morceaux de l’album et titres de sa dernière sortie digitale "Companion" (qui est un vrai régal, cela dit en passant), on plonge l’espace d’un instant dans la périphérie urbaine tokyoïte en respirant cette douce tristesse qui porte la pate du Panda doré. Mais le voyage est de courte durée, et on décroche assez rapidement dès que le monsieur décide de "muscler" son live en abusant d’effets et de filtres qui rendent le tout brouillon et rythmiquement très bancal… Dur de s’immerger là-dedans. A sa décharge, le public n’y met guère du sien. Voire pas du tout. L’ambiance restera assez batarde et l’ensemble laisse finalement un arrière-goût un peu sceptique…
S’il était prévisible que la musique intimiste de Gold Panda allait s’écouter les yeux fermés plus qu’elle n’allait se danser, on pouvait attendre quelque chose de naturellement plus pêchu concernant
Trentemoller, bien que son album reste très "ambient" comparé à certains de ses EPs. On s’affaire sur scène pour préparer le live instrumental du compositeur danois et de ses musiciens (batterie + guitares + synthés) et de notre côté nous décidons de nous approcher un peu plus de la scène pour partager le spectacle avec une population un peu moins apathique. La troupe entre en scène et dès le morceau d’ouverture (The Mash And The Fury), une lente montée en puissance menée par de massives nappes de synthé et des riffs de guitare joués à… l’archer ( ! ), on pressent la qualité et l’envie qui habite le quatuor. La prestance scénique est là, la performance s’annonce bonne…
Et elle l’est, comme le confirment les morceaux qui s’enchainent, autant les plus musclés que les ballades chantées (… Even Though You’re With Another Girl, fantastique !). Sur le plan des oreilles, rien à redire. Et pourtant, quelque chose ne va pas. Etonnamment, impossible de se laisser emporter par ce flot musical pourtant des plus appréciables. Le problème ? C’est au moment où j’entends deux mètres derrière nous (alors que nous étions-nous même à quelques mètres de la scène) une voix féminine brailler de la plus vulgaire des manières "A chier ! Envoyez du gros son un peu !" que s’évanouit ma dernière once de bonne volonté : après avoir tenté en vain pendant plus d’une heure de faire abstraction d’un public que je me contentais jusque là de qualifier de "pas vraiment enthousiasmant", je délaisse complètement la scène et observe, mi-ahuri mi-désespéré, la foule qui m’entoure.
Voilà ce qu’on pouvait voir, à 4 mètres de la scène, un samedi soir au festival Pantiero (et je tiens à rappeler que le line-up était pourtant absolument homogène, ce qui amène habituellement un public relativement homogène lui aussi) : en plus des habituels kidz qu’on retrouve sur toutes les affiches électro et qui trouvent le moyen de pogoter sur absolument toutes les chansons (ils sont reconnaissables à leur casquette New Era, prenez garde à ne jamais vous retrouver au milieu d’un troupeau), on pouvait observer de superbes spécimens de touristes fortunés en provenance d’Europe de l’Est, dont l’apparent mauvais gout n’a d’égal que leur propension à hurler converser à haute voix en tournant le dos à la scène, imités en ceci par des meutes de sosies de Jean Sarkozy dont le récit des dernières vacances à Ibiza était vraisemblablement beaucoup plus intéressant que ce pauvre Trentemoller qui essayait vainement de faire bouger la foule…
La perle restant incontestablement ces charmants petits groupes fraichement débarqués du camping voisin, arborant fièrement leurs chaines sur fond de marcel camionneur, leurs cheveux noyés dans un océan de gel et autres coups de soleil monstrueux, et qui semblaient terriblement désappointés qu’on puisse leur proposer autre chose que le dernier featuring de David Guetta et d’Akon un samedi soir à Cannes. Ce qui justifie surement les incessants "C’est d’la merde !" hurlés à pleins poumons et la recherche active d’embrouille (forcément, il faut bien que quelqu’un paie). Ajoutez à cela l’habituelle forêt d’iphones concourant pour le titre de la vidéo la plus abominable qui ira polluer les serveurs de Youtube dès le lendemain matin, et vous obtenez le pire public qu’il m’ait été donné de voir au fil de ma courte existence. Je ne sais pas si Trentemoller a déjà vu moins amical, mais il a sans aucun doute déjà rencontré meilleure ovation que les applaudissements timides d’une personne sur trois.
Une bière pour oublier, et on rate l’entrée en scène de
Nathan Fake qui débarque avec son laptop et son contrôleur UC-33 sans prévenir personne, trois minutes montre en main après la sortie de Trentemoller. Le bon festivalier s’adapte à son environnement pour survivre, c’est donc à marche forcée que nous nous mettons à la recherche du meilleur compromis possible en terme de distance à la scène / entourage direct pas trop pourri. Au moins, dans un public aussi clairsemé, on circule facilement ! Une fois le spot choisi, il était temps de laisser nos oreilles prendre le relais. Pour tout avouer, la première fois que j’ai vu Nathan Fake en live, c’était il y a 4 ou 5 ans à Marsatac, et je m’étais retrouvé devant, bouche bée, sans même savoir de qui il s’agissait. Une sorte de révélation mystique. Autant dire que j’attendais beaucoup de cette deuxième rencontre ! Visuellement parlant, pas grand-chose à relever, la silhouette et le tee-shirt à grosses rayures rouges et noires de notre petit bidouilleur électronique se détachent dans la lumière mouvante de l’écran géant surpixellisé installé dans son dos, sa tignasse ballotée au rythme des nappes de basses qui s’échappent des murs de son. Musicalement parlant, les dites nappes de basses, frappées de kicks massifs et syncopés, changeants et insaisissables, s’accompagnent d’aériennes mélodies qui prennent leur envol sans précipitation, avant de s’imposer avec une assurance qui fait taire les basses sinueuses et rampantes toutes autant qu’elles sont, pour que s’élève dans un air limpide une de ces mélodies hypnotiques et planantes dont Nathan Fake a le secret, avant que le fracas sourd et massif de la rythmique pure ne reprenne ses droits, assommant nos nuques encore frissonnantes. Encore et encore. Oui, cette envolée lyrique signifie bien que Nathan Fake a prouvé de main de maitre qu’il était un orfèvre hors-pair de la tech-house progressive élitiste dont son label Border Community porte haut les couleurs. Les excellents Fentiger et surtout You Are Here (!!!) résonnent longtemps à nos oreilles. Même l’équipe du camping a arrêté de brailler. Le pied, de la première à la dernière note. Le héros du soir arrache, dans un dernier geste, la prise jack de son ordinateur et disparait aussi soudainement qu’il était apparu. Les applaudissements peuvent bien être pauvres, le son était diablement bon. Donner de la confiture aux cochons…
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