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Chronique de concert Bear Creek Buckaroos (American Fair)
Mercredi 29 avril 2026 : 6065 concerts, 27536 chroniques de concert, 5434 critiques d'album.
Chronique de Concert
Bear Creek Buckaroos (American Fair)
Parc François Mitterand - Chateauneuf les Martigues 16/06/2025
Critique écrite le 15 juin 2025 par kouros
La plupart du temps, dans le milieu de la Musique, on considère la Country comme une sorte d'avatar caricatural pseudo-beauf dont on se moque assez facilement, mais un peu prudemment quand-même. En gros, en veillant instinctivement à ne pas trop forcer le trait pour ne pas passer éventuellement à la fois pour un potentiel snobinard, voire, on sait jamais, un ignare. Il y a en effet quelque chose d'étrange dans le rapport qu'entretiennent les "milieux autorisés" avec le genre Country : personne ne lui concède l'aura qu'on attribue sans hésitation au blues, socle désormais universellement admis de toute musique rock ou pop, ou à la folk, dont la nostalgie galopante rongeant notre modernité tarie se gargarise tant et plus (et c'est tant mieux) dès lors qu'on veut paraître cool ; pourtant, il paraît assez logique, et légitime, de ranger la country aux côtés de ces deux autres patrimoines US, non ?
US ? Heu, pas vraiment. Sans le Vieux Continent qui importa au pays de l'Oncle Sam la culture et les instruments de ses immigrés, point de Country Music, ce mélange de violon anglais, irlandais et écossais, de dulcimer allemand, de mandoline italienne, de guitare espagnole et de banjo africain qui va résonner dans les premières églises de colons en se percutant finalement aux musiques traditionnelles espagnoles, mexicaines et amérindiennes du Midwest pour devenir ce corpus de work songs chantées parfois uniquement a cappella, ou à peine soutenues par un "fiddle" (un violon du pauvre) ou un harmonica.

Une fois cette précision apportée, on revient donc à ce mystère européen, et donc français, consistant à éprouver d'étonnantes réticences à hisser la Country à hauteur de ses cousins musicaux. Mystère ? Pas tant que ça, si on creuse un peu. Très vite, ce melting-pot culturel qui rassemble tous les types en mal de leur pays d'origine dans les premiers temps américains se retrouve frappé d'un anathème : dès l'ouverture du XXème siècle, on commence à mépriser ce style (qui s'est entretemps affirmé et enrichi en fonction des zones géographiques, et des populations d'immigrés), qu'on qualifie de musique "Hillbilly" : traduisez, de péquenauds.
Ca y est. On a mis la main sur l'explication qu'on cherchait : un banal mépris de classe entre blancs.
Une chronique de concert n'étant pas forcément la place la plus adéquate pour développer une réflexion un peu étoffée sur la question, on va se contenter de noter les quelques phrases avec lesquelles Jérôme Fourquet, politologue et directeur du département Opinion à l'IFOP, s'est intéressé au sujet : selon lui, la musique Country reste "typique de la France périphérique" et a donc été passablement ignorée "dans le coeur des métropoles" et par "les faiseurs d'opinion, qui se sont bien davantage, par exotisme, intéressés à ce qui se passait dans les banlieues, par exemple avec le rap".

En gros, si le gospel, le jazz, le blues et la folk-music ont réussi à gagner leurs lettres de noblesse, la Country a fait les frais d'une mise sur le bas-côté, et d'un snobisme tout droit hérité des balbutiements de la Révolution Industrielle d'une part, et de la croissance urbaine de l'autre. En gros, la Country est devenue, pour toute une frange des nouvelles populations urbaines elles-mêmes issues de l'exode rural et ne cherchant qu'à faire oublier ses propres origines, un signal de culture Red Neck : un truc de bouseux, d'analphabètes et de paysans, forcément teinté de nationalisme et globalement, de valeurs profondément antiprogressistes.
N'ouvrons pas, encore une fois, ce débat ici : ce serait peut-être passionnant, mais ce n'est ni le lieu, ni le propos d'un "live report". Quoi qu'il en soit, Jérôme Fourquet, dans "La France sous nos yeux", souligne quand même que la culture country touche en France 4 millions de personnes minimum, et constitue donc un "un phénomène de grande ampleur passé sous les radars". 9% de la population de plus de 18 ans, ça fait effectivement un sacré trou dans la "raquette prescriptrice". Et malgré tout, en dehors d'un sempiternel sujet de JT sur les clubs de danse western et les festivals de Square Dance, inévitablement moqueurs en insistant sur les pas balbutiants de touristes goguenards comme on traiterait un sujet sur les danses provençales ou une street-mob de Bachata improvisée commandée par une municipalité en mal d'événement populaire, qui, en France, serait capable de citer de vrais artistes country actuels ?
Bon, ok, la passion des vedettes hexagonales pour tout ce qui venait des USA au lendemain de la guerre a, sans en avoir l'air, marqué quand même durablement l'inconscient collectif des 70's, du pire (Annie Cordy avec son Cigarettes, Whisky et P'tites Pépées, Yves Montand et son Dans les plaines du Far West, et cet effrayant massacre par Michèle Torr du Rhinestone Cowboy de Glen Campbell renommé si brillamment "Je m'appelle Michèle") au parfois presque meilleur ( Richard Anthony qui entend siffler son train grâce à Bobby Bare, et beaucoup des productions de Joe Dassin, forcément, le plus américain d'entre eux, qui, entre son très élégant Je change un peu de vent ("Freight Train" de la sublime Elisabeth Cotten) ou sa plutôt réussie Marie-Jeanne (Ode to Bille Joe de Bobbie Gentry) s'en tire avec les honneurs). Au milieu de ça, on ne peut d'ailleurs passer sous silence les pillages généralisés de nos deux Monsieur Rock nationaux, Jean-Philippe Smet et Claude Moine ayant tellement tapé dans le répertoire country américain qu'il serait vain de tenter de dresser la liste de cette pompe hydraulique à aspiration d'inspirations, sachant qu'elle a globalement gangrené la majorité de la Variété Française durant trois bonnes décennies, l'imblairable Claude François en tête, squattant à lui seul la plus haute marche du podium de la mystification, lui qui a siroté la quasi-entièreté du catalogue de la Motown et de la Stax pour en régurgiter des versions pédantes et sous-arrangées devant des parterres d'ahuris criant au génie. Bref. Tout ça, soyons réalistes, a forcément participé à faire passer la Country pour une sorte de culte stupide et peu distancié de la culture cowboy hollywoodienne, ce qui n'est pas non plus totalement faux.
Mais que dire, alors, de la totalité de notre musique française ? Existe-t-il, en substance, un seul groupe ou artiste français ne s'étant pas directement inspiré (au mieux suivi, généralement copié, et hélas souvent singé) un courant musical américain, ou plus généralement, anglophone ? Pourquoi nos hard-rockers, nos pop-stars, nos folkeux, nos rappeurs, nos rockers, nos hipsters, nos slameurs, nos rastamen même, ne sont-ils pas autant marqués du sceau de l'infâmie dont on frappe pourtant sans vergogne les amateurs de Country Music ?
Racisme de classe, on vous dit. Les 9% d'amateurs français de Country, les dizaines de festivals, les centaines d'artistes du pays de France sont quasiment tous en périphérie.
Depuis la France, on se pressera dans les rues de la Nouvelle Orléans après des heures d'avion pour aller voir des artistes américains banals, mais on se pince le nez sur les festivals country du Périgord ou de Vendée. On fait des heures d'avion pour aller applaudir à tout rompre des artistes à moitié claqués à Las Vegas, mais on regarde de haut un musicien émérite français pour peu qu'il ait le mauvais goût de porter un Stetson ou une paire de Santiags. On achètera des forfaits touristiques pour aller faire la stupide Route 66, ou passer plusieurs heures dans une queue pour regarder un carré de pelouse tondue devant Graceland, mais on ricanera devant le triomphe international d'une championne française de Square Dance. Je pourrai tirer la ficelle de la comparaison pendant des lignes. L'image déformée assimilant la country à la musique de cow-boys, aux parcs à thème, aux bikers ou aux camionneurs a la vie dure.

Or, s'il y a bien en France une scène qui a su cerner les nuances et les richesses d'un style musical, et lui rendre hommage avec une élégance, une honnêteté et une qualité rare, c'est bien la scène Country. D'ailleurs, la plupart de nos "vedettes" françaises ne s'y sont pas trompées : de Louis Chedid à Brigitte Fontaine, d'Higelin à Lavilliers, de Gérard Manset à Catherine Ringer, de Bashung à Jean-Louis Murat, tous ont fait appel soit à Pierre Chérèze, soit à soit à Jean-Yves Loza'ch, deux des précurseurs les plus émérites, joueurs français de six-cordes Country, pour harmoniser et donner un peu de largeurs à leurs productions franchouillardes. Malgré tout, le genre se heurte à la même incompréhension d'un grand public qui connaît mal ces musiques américaines, et dont les références sonores ne font pas partie de sa culture. Qui connaît Lily West par exemple, qui vient pourtant de fêter 20 ans de carrière, et qui continue de se produire partout au-delà de l'hexagone ? La France se classe à la 11e place des pays amateurs de la country : un succès qui ne repose pas seulement sur un sens de la mélodie comme il en existe peu, et une maîtrise de l'harmonie qui force le respect, mais qui tire essentiellement sa force de l'authenticité et de la convivialité qui caractérisent le genre : pour certains, un mode de vie, une philosophie, qui réunit une communauté où chacun est le bienvenu, où les différences sont célébrées, et où l'amour de la musique est le ciment qui unit les gens.
Qui se rappelle, y compris parmi les érudits rock locaux, que le duo marseillais Thousand & Bramier, avec leur somptueux album Cocoon, était allé faire la nique, avec leur "Countriste" impeccable, au coeur même des Etats-Unis où ils tournèrent sans discontinuer pendant un an ? N'entend-on pas encore, dans les productions magnifiques de Stephane Milochevitch, ex-Thousand donc, ce sibyllin relent de country planer comme en filigrane, dans ces récents "Flirt à la frontière" ou "Mustang du 26" ?

Qui connaît donc Big Rock, cet artiste français né dans le Var, enfant de la balle élevé dans un parc à thèmes Western, récompensé en 2005, à 20 ans à peine, d'un Music Box Country Award dans la catégorie Meilleur Espoir Masculin par nos homologues américains, ayant lui-même compté parmi ses musiciens Jean-Yves Lozac'h ET Pierre Chérèze, ayant assuré les 1eres parties de Charlie Mc Coy, dont l'album Cowgirl Crazy a envahi en 2008 les ondes des Pays-Bas, de l'Allemagne, de l'Angleterre jusqu'à enflammer le Canada ? Qui sait que derrière ce pseudonyme se cachait aussi l'anonyme "Fabien" venant se faire recaler des auditions télé de The Voice en 2016 malgré une reprise fulgurante du Colder Weather de Zack Brown ? (C'est Slimane qui l'emportera cette année-là. Evidemment : venir avec du Zack Brown a forcément laissé le jury et sa chaîne de rentiers de la Sacem persuadés qu'on ne tirera rien, en termes marketing, d'un artiste country, tout aussi pointu qu'il soit, et même avec une telle VOIX. Un artiste Country ! Tu parles...) Qui sait, ensuite, que Fabien Collet se cache désormais derrière le pseudonyme de LEKØ, après avoir instantanément intégré les rotations antenne de Virgin Radio avec les hits "IB2U", puis "Me and you" juste avant le Covid ? (Un conseil : allez immédiatement jeter une oreille, en vrac, à "I Try" ou à "Fireworks" sortis en 2003, puis à l'E.P Golden Rush sorti il y a tout juste 2 mois...) ? Qui pourrait donc savoir que c'est encore lui qui se retranche parfois derrière un autre pseudonyme, celui de Cherry Blossom, sitôt qu'il se retrouve tenté de revenir à ses premières amours dans des festivals spécialisés, ou comme ce soir, pour les 20 ans de l'American Fair, entouré d'un improbable trio de mercenaires biens connus de nos contrées rock locales, qui s'essayent dans son sillage, avec un brio époustouflant, à l'exercice de la Country sous l'étiquette des "Bear Creek Buckaroos" (le buckaroo, après recherche, étant la prononciation approximative de "vaquero" utilisée par les cowboys frontaliers du Mexique) ?
Alors oui, l'American Fair, c'est bien un mélange de caisses américaines géantes de collection (dont quelques véhicules paramilitaires, aie), de food-trucks à hamburgers, de démos équestres avec de vrais/faux indiens sur de grands pur-sang blancs, de stands de bagues à têtes de mort, de ceintures en cuir à boucles sudistes et de statuettes de chefs indiens en terre cuite, de convention Harley et de drapeaux étoilés. Ok. Et oui, l'American Fair se déroule depuis 20 ans, inexorablement, sur un site de Châteauneuf-les-Martigues, ce qui pourrait prêter à sourire. Sourire ? Il y a tellement de monde qu'on se marche dessus. Il y a Kim Carson en tête d'affiche, "The Honky Tonk Queen of New Orleans", nommée Best Country Artist pas moins de huit fois. Et cette Foire, organisée depuis 20 ans au coeur d'un village où l'on a retrouvé des traces d'occupation parmi les plus anciennes en France (VIIème millénaire avant J.C !), est l'un de ces rendez-vous d'afficionados du "circuit" country français. Une référence. Une référence de périphérie.
Je ne connais que peu de choses sur la Country music, moi non plus. Un peu de Dolly Parton, bien davantage de Johnny Cash, quelques cross-over Bayou comme ceux de Coco Robicheaux ou d'Eddy Louis, de Tulsa-sound avec JJ Cale, de Zydeco avec Rory Gallagher. Des incartades de John "Cougar"Mellencamp. Des standards à la con ("I can't help" de Billy Swan, "King of the road" de Roger Miller, des trucs comme ça). Je remonte la pente par touches, au hasard de chemins sinueux d'algorithmes Youtube. C'est pour ça que j'ai reconnu tout de suite ce "Tennessee Wiskey" de Chris Stapleton, que je considérais un peu comme une honteuse en l'écoutant vaguement en cachette les soirs de déprime. La reprise des "Bear Creek Buckaroos" m'a troué le cul. Direct. La voix de Fabien Collet, alias Big Rock, alias Fabien de The Voice, alias LEKØ, alias Cherry Blossom, et désormais, des Bear Creek Buckaroos, est une claque d'élégance. Un filet d'eau dans un canyon. Le miel d'un whiskey du Tennessee, oui (ou d'un bourbon du Kentucky, en l'occurrence : pour ma part, je préfère). Il fait chaud. Je me surprends à reconnaître du Jason Aldean aussi, je crois. Et du Mark Chesnutt, aussi. Merde, je connais pas mal de trucs Country, en fait. Des trucs que j'avais rangé un peu en périphérie de ma discothèque. Décidément. Putain de périphérie. Vous aimez pas les chevaux, ni les bagues Motorhead ? Les faux colliers en turquoise, les t-shirts de loup ? Les sols poussiéreux inégaux, les odeurs de diesel, les grandes carrosseries angulaires, les gros cylindres, les gros buveurs? Les clubs de Square Dance ? Ramenez la Country dans les salles, là où vous allez voir du Blues, du Rock, de la Folk music et de la Pop music, du metal et de la goth même, pourquoi pas. Du jazz. Parce que si vous laissez la Country dans son circuit, qui va très bien sans vous, merci, alors inutile de vous plaindre : c'est là-bas qu'elle se joue toujours. En périphérie. Et bon sang, ces gars-là de Bear Creek Buckaroos, ils vont vous tirer une larme, et même vous foutre un yeeehaa à la bouche. Vous faire attraper votre blonde par la taille, ou votre brune, et lui faire osciller les hanches. Parce que ces gars-là savent ce qu'ils font. Bon sang ouais, ces gars-là savent ce qu'ils font. De la Country, Bro. En périphérie. Regagner la ville, je crois, n'a jamais été aussi chiant.
Photos Piercountry Photography
US ? Heu, pas vraiment. Sans le Vieux Continent qui importa au pays de l'Oncle Sam la culture et les instruments de ses immigrés, point de Country Music, ce mélange de violon anglais, irlandais et écossais, de dulcimer allemand, de mandoline italienne, de guitare espagnole et de banjo africain qui va résonner dans les premières églises de colons en se percutant finalement aux musiques traditionnelles espagnoles, mexicaines et amérindiennes du Midwest pour devenir ce corpus de work songs chantées parfois uniquement a cappella, ou à peine soutenues par un "fiddle" (un violon du pauvre) ou un harmonica.

Une fois cette précision apportée, on revient donc à ce mystère européen, et donc français, consistant à éprouver d'étonnantes réticences à hisser la Country à hauteur de ses cousins musicaux. Mystère ? Pas tant que ça, si on creuse un peu. Très vite, ce melting-pot culturel qui rassemble tous les types en mal de leur pays d'origine dans les premiers temps américains se retrouve frappé d'un anathème : dès l'ouverture du XXème siècle, on commence à mépriser ce style (qui s'est entretemps affirmé et enrichi en fonction des zones géographiques, et des populations d'immigrés), qu'on qualifie de musique "Hillbilly" : traduisez, de péquenauds.
Ca y est. On a mis la main sur l'explication qu'on cherchait : un banal mépris de classe entre blancs.
Une chronique de concert n'étant pas forcément la place la plus adéquate pour développer une réflexion un peu étoffée sur la question, on va se contenter de noter les quelques phrases avec lesquelles Jérôme Fourquet, politologue et directeur du département Opinion à l'IFOP, s'est intéressé au sujet : selon lui, la musique Country reste "typique de la France périphérique" et a donc été passablement ignorée "dans le coeur des métropoles" et par "les faiseurs d'opinion, qui se sont bien davantage, par exotisme, intéressés à ce qui se passait dans les banlieues, par exemple avec le rap".

En gros, si le gospel, le jazz, le blues et la folk-music ont réussi à gagner leurs lettres de noblesse, la Country a fait les frais d'une mise sur le bas-côté, et d'un snobisme tout droit hérité des balbutiements de la Révolution Industrielle d'une part, et de la croissance urbaine de l'autre. En gros, la Country est devenue, pour toute une frange des nouvelles populations urbaines elles-mêmes issues de l'exode rural et ne cherchant qu'à faire oublier ses propres origines, un signal de culture Red Neck : un truc de bouseux, d'analphabètes et de paysans, forcément teinté de nationalisme et globalement, de valeurs profondément antiprogressistes.
N'ouvrons pas, encore une fois, ce débat ici : ce serait peut-être passionnant, mais ce n'est ni le lieu, ni le propos d'un "live report". Quoi qu'il en soit, Jérôme Fourquet, dans "La France sous nos yeux", souligne quand même que la culture country touche en France 4 millions de personnes minimum, et constitue donc un "un phénomène de grande ampleur passé sous les radars". 9% de la population de plus de 18 ans, ça fait effectivement un sacré trou dans la "raquette prescriptrice". Et malgré tout, en dehors d'un sempiternel sujet de JT sur les clubs de danse western et les festivals de Square Dance, inévitablement moqueurs en insistant sur les pas balbutiants de touristes goguenards comme on traiterait un sujet sur les danses provençales ou une street-mob de Bachata improvisée commandée par une municipalité en mal d'événement populaire, qui, en France, serait capable de citer de vrais artistes country actuels ?
Bon, ok, la passion des vedettes hexagonales pour tout ce qui venait des USA au lendemain de la guerre a, sans en avoir l'air, marqué quand même durablement l'inconscient collectif des 70's, du pire (Annie Cordy avec son Cigarettes, Whisky et P'tites Pépées, Yves Montand et son Dans les plaines du Far West, et cet effrayant massacre par Michèle Torr du Rhinestone Cowboy de Glen Campbell renommé si brillamment "Je m'appelle Michèle") au parfois presque meilleur ( Richard Anthony qui entend siffler son train grâce à Bobby Bare, et beaucoup des productions de Joe Dassin, forcément, le plus américain d'entre eux, qui, entre son très élégant Je change un peu de vent ("Freight Train" de la sublime Elisabeth Cotten) ou sa plutôt réussie Marie-Jeanne (Ode to Bille Joe de Bobbie Gentry) s'en tire avec les honneurs). Au milieu de ça, on ne peut d'ailleurs passer sous silence les pillages généralisés de nos deux Monsieur Rock nationaux, Jean-Philippe Smet et Claude Moine ayant tellement tapé dans le répertoire country américain qu'il serait vain de tenter de dresser la liste de cette pompe hydraulique à aspiration d'inspirations, sachant qu'elle a globalement gangrené la majorité de la Variété Française durant trois bonnes décennies, l'imblairable Claude François en tête, squattant à lui seul la plus haute marche du podium de la mystification, lui qui a siroté la quasi-entièreté du catalogue de la Motown et de la Stax pour en régurgiter des versions pédantes et sous-arrangées devant des parterres d'ahuris criant au génie. Bref. Tout ça, soyons réalistes, a forcément participé à faire passer la Country pour une sorte de culte stupide et peu distancié de la culture cowboy hollywoodienne, ce qui n'est pas non plus totalement faux.
Mais que dire, alors, de la totalité de notre musique française ? Existe-t-il, en substance, un seul groupe ou artiste français ne s'étant pas directement inspiré (au mieux suivi, généralement copié, et hélas souvent singé) un courant musical américain, ou plus généralement, anglophone ? Pourquoi nos hard-rockers, nos pop-stars, nos folkeux, nos rappeurs, nos rockers, nos hipsters, nos slameurs, nos rastamen même, ne sont-ils pas autant marqués du sceau de l'infâmie dont on frappe pourtant sans vergogne les amateurs de Country Music ?
Racisme de classe, on vous dit. Les 9% d'amateurs français de Country, les dizaines de festivals, les centaines d'artistes du pays de France sont quasiment tous en périphérie.
Depuis la France, on se pressera dans les rues de la Nouvelle Orléans après des heures d'avion pour aller voir des artistes américains banals, mais on se pince le nez sur les festivals country du Périgord ou de Vendée. On fait des heures d'avion pour aller applaudir à tout rompre des artistes à moitié claqués à Las Vegas, mais on regarde de haut un musicien émérite français pour peu qu'il ait le mauvais goût de porter un Stetson ou une paire de Santiags. On achètera des forfaits touristiques pour aller faire la stupide Route 66, ou passer plusieurs heures dans une queue pour regarder un carré de pelouse tondue devant Graceland, mais on ricanera devant le triomphe international d'une championne française de Square Dance. Je pourrai tirer la ficelle de la comparaison pendant des lignes. L'image déformée assimilant la country à la musique de cow-boys, aux parcs à thème, aux bikers ou aux camionneurs a la vie dure.

Or, s'il y a bien en France une scène qui a su cerner les nuances et les richesses d'un style musical, et lui rendre hommage avec une élégance, une honnêteté et une qualité rare, c'est bien la scène Country. D'ailleurs, la plupart de nos "vedettes" françaises ne s'y sont pas trompées : de Louis Chedid à Brigitte Fontaine, d'Higelin à Lavilliers, de Gérard Manset à Catherine Ringer, de Bashung à Jean-Louis Murat, tous ont fait appel soit à Pierre Chérèze, soit à soit à Jean-Yves Loza'ch, deux des précurseurs les plus émérites, joueurs français de six-cordes Country, pour harmoniser et donner un peu de largeurs à leurs productions franchouillardes. Malgré tout, le genre se heurte à la même incompréhension d'un grand public qui connaît mal ces musiques américaines, et dont les références sonores ne font pas partie de sa culture. Qui connaît Lily West par exemple, qui vient pourtant de fêter 20 ans de carrière, et qui continue de se produire partout au-delà de l'hexagone ? La France se classe à la 11e place des pays amateurs de la country : un succès qui ne repose pas seulement sur un sens de la mélodie comme il en existe peu, et une maîtrise de l'harmonie qui force le respect, mais qui tire essentiellement sa force de l'authenticité et de la convivialité qui caractérisent le genre : pour certains, un mode de vie, une philosophie, qui réunit une communauté où chacun est le bienvenu, où les différences sont célébrées, et où l'amour de la musique est le ciment qui unit les gens.
Qui se rappelle, y compris parmi les érudits rock locaux, que le duo marseillais Thousand & Bramier, avec leur somptueux album Cocoon, était allé faire la nique, avec leur "Countriste" impeccable, au coeur même des Etats-Unis où ils tournèrent sans discontinuer pendant un an ? N'entend-on pas encore, dans les productions magnifiques de Stephane Milochevitch, ex-Thousand donc, ce sibyllin relent de country planer comme en filigrane, dans ces récents "Flirt à la frontière" ou "Mustang du 26" ?

Qui connaît donc Big Rock, cet artiste français né dans le Var, enfant de la balle élevé dans un parc à thèmes Western, récompensé en 2005, à 20 ans à peine, d'un Music Box Country Award dans la catégorie Meilleur Espoir Masculin par nos homologues américains, ayant lui-même compté parmi ses musiciens Jean-Yves Lozac'h ET Pierre Chérèze, ayant assuré les 1eres parties de Charlie Mc Coy, dont l'album Cowgirl Crazy a envahi en 2008 les ondes des Pays-Bas, de l'Allemagne, de l'Angleterre jusqu'à enflammer le Canada ? Qui sait que derrière ce pseudonyme se cachait aussi l'anonyme "Fabien" venant se faire recaler des auditions télé de The Voice en 2016 malgré une reprise fulgurante du Colder Weather de Zack Brown ? (C'est Slimane qui l'emportera cette année-là. Evidemment : venir avec du Zack Brown a forcément laissé le jury et sa chaîne de rentiers de la Sacem persuadés qu'on ne tirera rien, en termes marketing, d'un artiste country, tout aussi pointu qu'il soit, et même avec une telle VOIX. Un artiste Country ! Tu parles...) Qui sait, ensuite, que Fabien Collet se cache désormais derrière le pseudonyme de LEKØ, après avoir instantanément intégré les rotations antenne de Virgin Radio avec les hits "IB2U", puis "Me and you" juste avant le Covid ? (Un conseil : allez immédiatement jeter une oreille, en vrac, à "I Try" ou à "Fireworks" sortis en 2003, puis à l'E.P Golden Rush sorti il y a tout juste 2 mois...) ? Qui pourrait donc savoir que c'est encore lui qui se retranche parfois derrière un autre pseudonyme, celui de Cherry Blossom, sitôt qu'il se retrouve tenté de revenir à ses premières amours dans des festivals spécialisés, ou comme ce soir, pour les 20 ans de l'American Fair, entouré d'un improbable trio de mercenaires biens connus de nos contrées rock locales, qui s'essayent dans son sillage, avec un brio époustouflant, à l'exercice de la Country sous l'étiquette des "Bear Creek Buckaroos" (le buckaroo, après recherche, étant la prononciation approximative de "vaquero" utilisée par les cowboys frontaliers du Mexique) ?
Alors oui, l'American Fair, c'est bien un mélange de caisses américaines géantes de collection (dont quelques véhicules paramilitaires, aie), de food-trucks à hamburgers, de démos équestres avec de vrais/faux indiens sur de grands pur-sang blancs, de stands de bagues à têtes de mort, de ceintures en cuir à boucles sudistes et de statuettes de chefs indiens en terre cuite, de convention Harley et de drapeaux étoilés. Ok. Et oui, l'American Fair se déroule depuis 20 ans, inexorablement, sur un site de Châteauneuf-les-Martigues, ce qui pourrait prêter à sourire. Sourire ? Il y a tellement de monde qu'on se marche dessus. Il y a Kim Carson en tête d'affiche, "The Honky Tonk Queen of New Orleans", nommée Best Country Artist pas moins de huit fois. Et cette Foire, organisée depuis 20 ans au coeur d'un village où l'on a retrouvé des traces d'occupation parmi les plus anciennes en France (VIIème millénaire avant J.C !), est l'un de ces rendez-vous d'afficionados du "circuit" country français. Une référence. Une référence de périphérie.
Je ne connais que peu de choses sur la Country music, moi non plus. Un peu de Dolly Parton, bien davantage de Johnny Cash, quelques cross-over Bayou comme ceux de Coco Robicheaux ou d'Eddy Louis, de Tulsa-sound avec JJ Cale, de Zydeco avec Rory Gallagher. Des incartades de John "Cougar"Mellencamp. Des standards à la con ("I can't help" de Billy Swan, "King of the road" de Roger Miller, des trucs comme ça). Je remonte la pente par touches, au hasard de chemins sinueux d'algorithmes Youtube. C'est pour ça que j'ai reconnu tout de suite ce "Tennessee Wiskey" de Chris Stapleton, que je considérais un peu comme une honteuse en l'écoutant vaguement en cachette les soirs de déprime. La reprise des "Bear Creek Buckaroos" m'a troué le cul. Direct. La voix de Fabien Collet, alias Big Rock, alias Fabien de The Voice, alias LEKØ, alias Cherry Blossom, et désormais, des Bear Creek Buckaroos, est une claque d'élégance. Un filet d'eau dans un canyon. Le miel d'un whiskey du Tennessee, oui (ou d'un bourbon du Kentucky, en l'occurrence : pour ma part, je préfère). Il fait chaud. Je me surprends à reconnaître du Jason Aldean aussi, je crois. Et du Mark Chesnutt, aussi. Merde, je connais pas mal de trucs Country, en fait. Des trucs que j'avais rangé un peu en périphérie de ma discothèque. Décidément. Putain de périphérie. Vous aimez pas les chevaux, ni les bagues Motorhead ? Les faux colliers en turquoise, les t-shirts de loup ? Les sols poussiéreux inégaux, les odeurs de diesel, les grandes carrosseries angulaires, les gros cylindres, les gros buveurs? Les clubs de Square Dance ? Ramenez la Country dans les salles, là où vous allez voir du Blues, du Rock, de la Folk music et de la Pop music, du metal et de la goth même, pourquoi pas. Du jazz. Parce que si vous laissez la Country dans son circuit, qui va très bien sans vous, merci, alors inutile de vous plaindre : c'est là-bas qu'elle se joue toujours. En périphérie. Et bon sang, ces gars-là de Bear Creek Buckaroos, ils vont vous tirer une larme, et même vous foutre un yeeehaa à la bouche. Vous faire attraper votre blonde par la taille, ou votre brune, et lui faire osciller les hanches. Parce que ces gars-là savent ce qu'ils font. Bon sang ouais, ces gars-là savent ce qu'ils font. De la Country, Bro. En périphérie. Regagner la ville, je crois, n'a jamais été aussi chiant.
Photos Piercountry Photography
Critique écrite le 15 juin 2025 par kouros
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