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Charles Pennequin et Jean-François Pauvros + Potchük

la Malterie à Lille   Mercredi 8 fevrier 2

  Concert à ne pas manquer

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    Le ciel est souvent bas et lourd dans le Nord. A la Malterie, espace culturel situé à Lille, dans le département du Nord, le plafond est bas aussi. Des poteaux métalliques le soutiennent, mais j’imagine que s’il venait à s’effondrer, nous le trouverions tous très lourd, aussi. La Malterie est un de ces nombreux bâtiments de briques et d’acier, qui furent autrefois le théâtre des rapports de production issus de notre tardive révolution industrielle, et qui, aujourd’hui, démantelés, nettoyés (pas toujours proprement), recyclés, abritent d’autres spectacles : des cours de sciences politiques, des vie de couple, des séances de lecture, des concerts, c’est selon. Et ici, ce soir, c’est cela : de la poésie en musique, avec avant, un passage devant une caisse.
    Petit détail pratique : comme au Grand Mix de Tourcoing, le nouveau venu doit acheter sa carte de membre du lieu avant de s’acquitter du droit d’entrée pour le spectacle. Question de comptabilité, de statut, rapport à la tenue d’un bar. Rien de scandaleux en tout cas. Deux euros pour la carte (valable deux ans) et cinq euros pour la poésie en musique.



    Le premier poète s’appelle Charles Pennequin. Il a publié, de part et d’autre, notamment chez P.O.L., un éditeur parisien sur le site duquel il est indiqué ceci :
    « Charles Pennequin est vivant, absolument vivant (c’est-à-dire dans la merde). »
    Tout à fait le genre de déclaration d’intention, d’attention, qui me donne envie d’ouvrir les oreilles.
    La poésie, tout au moins ce que j’en ai gardé de mes séjours à l’école, ce qui reste de ce travail de transmission de l’institution scolaire, ce sont des rimes riches, un festival de césures, d’oxymores, d’évocations frelatées commises par des adultes en perdition, depuis longtemps suicidés, morts, enterrés. Des suites de mots travestis en patrimoine national, qu’il fallait honorer en se torturant à les apprendre par cœur, récoltant baffe sur baffe, de la part de ma mère, jusqu’à que je recrache cette tambouille dite spirituelle devant l’instituteur et mes camarades, ces derniers soulagés de ne pas avoir été appelés cette fois au tableau pour l’épreuve de la récitation.



    La poésie m’est donc longtemps restée comme une chose affreuse, un exercice de dressage pour petits singes. Une aliénation. Or la poésie, normalement, c’est autre chose que des baffes dans la gueule. C’est n’est ni le Talmud, ni la Bible, ni le Coran, ce n’est pas un truc qui s’apprend par cœur, ce n’est pas sacré. C’est un jet de liberté, d’inspiration, parfois c’est beau, parfois c’est subversif, ça interroge, ça loue, ça brûle, ça rime, ça rime pas, ça rime à rien, ça obéit à plein de règles contradictoires selon la volonté des poètes. Mais surtout, la poésie se dit, se scande, se proclame, elle s’incarne.

    « Nous ne sommes pas là
    Et nous en avons plein la bouche
    Et ça veut pas sortir (…)
    Pour l’instant ça veut pas sortir
    On est là tous les deux et ça veut pas sortir.
    »



    La voix de Charles Pennequin évoque une personne souffrant de troubles de la pensée, une personne à qui on aurait donné des cachets pour la calmer, mais qui depuis éprouve quelques difficultés à détacher les mots de sa bouche.
    Le récitant est accompagné de Jean-François Pauvros, un requin de l’impro. Requin marteau plus que requin blanc. Il a multiplié les rencontres et les collaborations (Arto Lindsay, Elliot Sharp, Jac Berrocal…). Il joue surtout de la guitare. Là, il a commencé par vider ses poches de quelques tickets de métro, branché son instrument, une guitare donc.

    « Jean-François est-ce que tu peux faire shflhdjifkùp
    avec ta guitare
    pendant que je… »

    Et Pauvros, bon camarade, de s’acquitter de sa tâche d’accompagnant en triturant ses cordes pour en sortir quelque chose s’approchant effectivement de shflhdjifkùp.
    Le lieu, ce plafond bas, la mise en scène, les mines des intervenants ne sont pas sans communiquer un certain malaise. Et peut-être que si ma vie était belle comme un arc-en-ciel, je serais parti en courant en me disant, mais qui sont ces fous ?

    « Et tous les jours, la vie ressemble au trou d’où il est né »



    Hélas, je me suis reconnu. A quelques exceptions. Par exemple, j’ai très peu de messages sur mon répondeur. Des messages diffusés depuis un dictaphone, le dictaphone dans la main de Pennequin, et les trois, dictaphone, main, Pennequin, font le tour de la salle et du public. Une, deux, trois fois.
    Les textes lus interroge la vie dans toutes ses évidences : dormir, manger, vivre en couple, aimer.

    « T’es malade d’amour hein
    T’es malade d’amour hein
    T’es malade d’amour qu’est-ce tu fais dans la vie à part être malade
    Tu fais rien tu souris bêtement à la vie
    Pourquoi tu souris bêtement à la vie parce que t’es malade d’amour hein ?
    T’es malade d’amour et tu souris bêtement à la vie et tu penses à rien
    C’est une bonne maladie ça dis donc ben oui c’est bon hein
    C’est que j’suis bien malade hein en ce moment
    J’suis malade d’amour hein j’suis bien malade d’amour moi en ce moment
    J’suis pas qu’un cérébral hein parce que les cérébrals eux ils sont pas entiers tandis que moi J’suis entier…
    »

    A cet univers de malade mental, Pauvros apporte une note de fantaisie. Non pas par ses interventions soniques, à base d’archet ou de poteau sur les parties sensibles de sa six cordes, mais par sa propre présence de chair, d’os et de chemise ainsi que dans les quelques mots qu’il échange avec Pennequin. Un tandem se créé sous nos yeux au fil de la lecture. Et l’accompagnateur prend les rênes à l’occasion.
    « Et ta petite chanson ?
    -Ah non !
    -Allez la petite chanson, on l’a répété toute une nuit… »
    On aura donc droit à la petite chanson, mémorable :

    « Quand il n’y a dormir mir
    quand il n’y a nourrir rir
    quand il n’y a mourir rir
    quand il n’y a d’accord cor
    quand il n’y a pas le corps cor… ça continue avec à boire, boire, ta gueule, gueule, savoir, voir, écrire, rire, parler, yer, ignore, yor.
    »

    Et lorsque le poète annonce à la fin un texte sur la télévision, l’accompagnateur devient censeur, agresseur. La télévision, visiblement, Pauvros, il n’aime pas, alors tout en continuant à jouer, il attaque Pennequin, il lui donne des coups de manche, le pousse contre le public et le martyr de terminer sur ces mots : « On s’allume, on s’éteint ».




    Après ce duo, vint Potchük. La rencontre de la poésie et du rock bruitiste. Ils devaient, à l’origine, ouvrir la soirée, ils la conclurent. Potchük (haricot vert en patois) était la raison de ma présence. Je connais ce groupe depuis dix ans, mais je n’avais jamais eu l’occasion de le voir sur scène. C’est qu’il y est rare le bougre. Il a traversé de nombreuses périodes de sommeil et sa dernière reformation eut lieu en octobre dernier, à Roquetoire, dans le Pas-de-Calais, lors d’une fête privée dans une ferme à côté d’un château.



    J’étais présent à cette sauterie, mais malheureusement, ils jouèrent tard, trop tard pour la petite nature que je suis et qui devait aller chasser la pige le lendemain à Troyes et ce dès le matin.
    Potchük, c’est Lucien Suel lisant un choix de ses textes avec trois personnes autour qui font de la musique.
    Lucien Suel est un poète, un éditeur, qui s’inspire du dadaïsme, de la beat génération et de son environnement particulier et universel. Pour schématiser.



    Les trois autres natures qui l’entourent sont son fils Thomas, à la batterie, Guillaume Marien, à la basse, qui joue aussi, et surtout, dans Gomm en compagnie notamment de Marie Suel, une fille de Lucien, et enfin le troisième et pas moins valeureux à compléter ce casting est Benoît Queste, au saxophone. Benoît est un copain de Thomas. Moi aussi, je suis un copain de Thomas et c’est grâce à lui que j’ai pu apprendre la bonne nouvelle de l’existence de Potchük dont je possède l’intégralité des enregistrements soit deux cassettes et un CD.



    C’est comme ça, il y a ceux qui ont la chance d’être touchés par la lumière divine et les autres qui restent à l’ombre et aveugles toute leur vie. Il n’y a pas de justice là-dedans, juste le hasard.
    Le Dieu de Potchük, c’est Dada.



    « Le nouvel emballage de cette saucisse sèche permettra une conservation prolongée
    Sans privation de poids
    Ni dévalorisation de saveur
    DADA nous protège/ DADA nous protège/ DADA nous protège
    »

    Vous observez le glissement d’univers par rapport aux hérauts précédents. Chez Potchük, on ne se pose pas de question, on est dans la farce. Côté musique, c’est Captain Beefheart, un espèce de truc, pas en place, qui ne cherche pas à l’être, l’impression que chacun joue dans son coin, sans chercher à dire un truc en particulier, si ce n’est Benoît qui se décroche la mâchoire à souffler dans son sax. Une gaze bruitiste pour mieux mettre en valeur les mots de Lucien qui n’est jamais plus convaincant que quand il tonne :

    « Boum boum
    Boum boum
    TOUTE COPIE PARTIELLE EST INTERDITE !
    Boum boum c’est donc cette musique
    Vous appelez ça de la musique, vous ?
    Vous appelez ça de la musique, vous ?
    Vous appelez ça de la musique, vous ?
    »



    Ou bien encore, le définitif Non à l’équarrissage (dictionnaire : dépeçage des animaux pour en récupérer des produits pour l’industrie):

    « Non, non, non,
    non, non, non,
    Non, non, non,
    Non, non, non
    Non à l’équarrissage
    Non, non, non,
    Non à l’équarrissage
    Centre d’incinération animale…
    C.I.A. C.I.A. C.I.A.
    24h/24, 24h/24, C.I.A.
    »



    Il est utile de préciser qu’aucun des membres de Potchük n’est végétarien. C’est de la bonne blague de poète punk, une sous-espèce de poète, qui ne montre de respect pour rien. Bon, chez Potchük on ne va pas jusqu’à dire du mal de sa mère, mais les animaux, les organes de ces mêmes animaux, c’est vrai, ils souffrent. Non à l’équarrissage, comme titre c’est déjà pas mal, n’est-ce pas, mais il y a mieux, ou pire, la Météorisation de la panse :

    « Il arrive que les bovidés,
    après s’être trop sustentés de trèfle ou de luzerne,
    soient gênés par un inamical gonflement de la ... PANSE
    Ce revers est la météorisation
    L’herbe verdâtre en fermentant fabrique du gaz qui gonfle la… PANSE
    Celle-ci empêchera donc les poumons de fonctionner.
    L’animal peut décéder asphyxié
    La théra, la thérapeu, la thérapeutique la plus foudroyante consiste à percer la...
    PANSE




    Et chaque fois que le mot PANSE est hurlé, c’est une attaque sonique des musiciens qui météorisent à leur tour, chacun, son instrument. La météorisation d’un saxophone, c’est à voir. Je ne l’ai pas photographié exprès. Il fallait être là.
    A leur répertoire figure aussi : Rôti de porc, Le foie et La viande, autant de chansons qui signalent un goût immodéré pour la nourriture via le meurtre. C’est horrible, mais pourquoi fermer les yeux ? Nous sommes tous la plupart d’affreux vampires. Et n’est-ce pas une saine poésie que celle qui nous le rappelle ?



    Si Lucien Suel aime nous plonger la tête dans notre assiette, il aime à son tour se dresser dans son Nord, dans son Pas-de-Calais, porter au loin son regard sur ces paysages qui ont vu naître des générations de Suel. Chez lui, le Je vous salue Marie, la prière catholique, deviens Je vous salue briques, une prière franche et maçonne. Le Nord a résisté à la disparition des mines, pourrait-il résister à celle des briques ?
    Pourrait-il aussi résister à la disparition de ce ciel bas et lourd, que je mentionnais en introduction, ce ciel porteur d’Orage :

    gris gris gris gris blanc blanc blanc
    gris gris gris gris blanc blanc blanc
    noir noir noir et gris gris gris gris
    gris gris gris gris et noir noir noir
    pluie pluie pluie pluie pluie au loin
    l’eau l’eau l’eau au loin flash l’eau
    boum boum boum pluie pluie pluie boum
    l’eau boum l’eau l’eau boum en larmes



    Orage secret, tu t’approches derrière
    l’abri des nuages. La fée souffle son
    haleine glaciale au cou du jardinier.
    La mésange lève sa casquette bleue et
    appelle titipu titipu titipu. Le ciel
    avance dans le noir, se colle sur les
    peupliers tremblants. La goutte ronde
    est tombée la première sur l’araignée
    du troène. L’homme se tourne vers les
    soupirs croissants, soulève le col de
    sa veste en toile et regarde l’air en
    mouvement. La haie change de couleur.
    La mésange a le bec cloué. Le noir va
    gagner. L’eau va tomber. Le canal est
    impatient. L’horizon se referme comme
    la main noire du démon. Il cligne des
    yeux, éternue et pleure sur la terre
    .

    Titipu, titipu ?

    Oui, beaucoup.

    On peut découvrir les diverses activités de Lucien Suel à travers les deux sites suivants:

    http://academie23.blogspot.com/

    http://luciensuel.blogspot.com/


    Signature : Bertrand Lasseguette
    le 15/02/2006
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