Chronique de Concert
Anton Serra + L'Echappée Belle + Nomademcee + DJ Salas

Ça commence avec le marseillais de Nomademcee accompagnés de DJ Salas qui maîtrise autant le scratch que le groove de ses instrus old-school et d'un second MC en renfort. La sauce prend sans tour de chauffe, on "lève (tous) la main dans cette putain de salle" tandis que les deux MCs ping-pong leurs lyrics, interagissent avec le public dynamité qui en redemande. Côté lyrics, on part en orbite inspirée, depuis le canapé du Big Lebowski en gastronomie freestylée. Ça balance "de la merde de qualité" sur un flow maîtrisé qui s'accélère jusqu'à la performance finale déroulée a capella.

Sans transition après un changement de plateau éclair, débarquent l'Echappée Belle qui représentent avec leur Teeshirt et leur sample maison comme un slogan. Belle entrée en matière avec l'instru electro dark sur une scène vide qui vient progressivement se peupler avec un DJ, un bassiste, un guitariste et les deux MCs qui complètent l'équipée. Ça attaque très fort avec un flow changeant, saccadé et percutant. Les lyrics, quand on arrive à les capter, sont ciselés ; la dernière tune, engagée, enragée. La basse instrumentale souligne la basse electro, mais la guitare me laisse un peu sceptique : très présente, déclinée en solos saturés, elle passe mieux dans mon paysage quand elle s'aligne en accords.

Ils le disent eux-mêmes : "on est le groupe de hip hop le plus chelou de l'ouest et de l'est". Confession faite, la glace se brise : le public, d'abord timide, se rapproche, définitivement convaincu. L'énergie est là, sur scène comme ici dans la foule, le groupe de hip hop le plus chelou a marqué son territoire et à présent le conquiert. On les laisse repartir après une belle démo de flow qui s'achève "comme un Paris-Roubaix" ; on continue le voyage.

Pendant que là-haut, ça se prépare pour Anton Serra , je prête une oreille distraite à la musique de fond : un mélange electro hip hop aux sonorités africaines et/ou sud-américaines, à la Die Antwoord ou P18 en accéléré. Ça préfigure de la tempête tropicale qui ne va pas tarder à déferler.

Anton Serra s'échauffe, entre deux pas de danse, pose son ravitaillement à 45 degrés sur la table du DJ, prépare ses shots : "C'est l'heure de l'apéro ou quoi ?". Baptiste, le brillant guitariste de l'Animalerie monte sur scène et c'est d'abord avec les churs qu'il attaque les premières tunes du set. Anton Serra entonne son rap incisif, tête à tête et corps à corps avec le public. Les paroles kaléidoscopes, engagées, désabusées tendance mélancoliques défilent, se délient en flow continu ; Baptiste revient à la gratte, accompagne tout en sweetness et en swing le débit corrosif d' Anton Serra qui multiplie, à la Ayrton Senna , arrêts au stands et faux départs.

En cause, le parasitage des bavards du premier rang qui discutent shopping chez Primark et déconcentrent le MC lyonnais ("c'est comme passer un entretien d'embauche sous kétamine") qui ne perd pas pour autant sa bonne humeur et son inspiration ; les jeux de mots locaux s'égrènent au fil de la soirée : "quand je dis ‘Marseille', vous dites ‘Pagnol ‘", "c'est de la folie" de Folie Féline devient "c'est de Liane Foly" (les jeux de mots sont encore plus beaux quand ils sont locaux : Liane Foly se trouve être, d'après mes recherches en haut lieu, originaire de Lyon).

Et les tunes s'enchaînent, avec notamment le petit bijou d' Aimer tue et l'exotisme lyrique de Freesthaï , tandis que des signes extérieurs de chaleur commencent à tremper le maillot d'Anto, à deux doigts du bout du rouleau. Et pourtant il donne tout, n'hésitant pas à aller braver la horde sauvage du public transformé en pogo survolté, avant de s'accorder une petite pause pendant laquelle Baptiste nous gratifie d'un solo en roue libre. Et il reprend de plus belle, la sincérité est contagieuse quand il déclame "face à l'érosion, mes rêves de gosses ne se détruisent pas". Puis Zaïro et un freestyle plus tard, des guests s'invitent sur scène pour un tour d'impro avant de mettre le point final à cette soirée sans fausse note.

Malgré les négociations houleuses pour jouer les prolongations, Anton Serra rend les armes, mais en bon samouraï, il s'est jeté corps et âme dans la bataille, balayant ses quatre albums, n'épargnant ni sa voix ni les litres d'eau et de rhum coca, sans compter les trois dates qui l'attendent encore. Et les sales gones de Marseille qui attendront son retour de pied ferme.
Pardon pour les photos à l'arrache, je ne suis pas photographe..
Critique écrite le 10 septembre 2016 par odliz
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