Accueil Chronique de concert Les Abeilles (Marcel Pagnol / Option Théâtre)
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Chronique de Concert

Les Abeilles (Marcel Pagnol / Option Théâtre)

Les Abeilles (Marcel Pagnol / Option Théâtre) en concert

Les Barnardines / Marseille 9 mai 2016

Critique écrite le par

Option Passionnément...
(On se cherche tous une maman, une aventure, un oubli, un futur, une... Ramona ?)


Comment décrire, rendre et exprimer au mieux (à la fois) cette heure et demi de spectacle (putain de) vivant, mettant en scène une troupe d'ados (avant tout) passionnés, qui, depuis leur entrée en seconde, ont jeté leur dévolu sur une épineuse "option théâtre" destinée à les mener jusqu'au fameux examen du Baccalauréat ; mais pas que, puisqu'ils auront été, l'espace d'une douce soirée de Mai, placés sous les fameux projos du Théâtre des Bernardines et livrés ainsi en "pâture" à une salle comble, pas entièrement "complice" ou "connue", non, pas conquise d'avance, donc, d'où la gageure et la très belle... récompense sonore finale !
Trois années durant, ces élèves auront répété, appris, peaufiné leur gestuelle et voix, testé leur complémentarité et complicité, pour finalement enfiler leur seconde peau d'acteur au moment le plus opportun du passage vers un ailleurs, le plus souvent nommé FAC, mais pas uniquement : "il y a aussi la satisfaction d'en placer quelques uns dans des écoles de théâtres et de les voir faire carrière. Les voir évoluer est pour moi une source de grand bonheur ; les accompagner vers cet épanouissement qui leur servira dans leur vie d'adulte, me fait aussi rester un peu jeune. Je crois que j'ai vraiment de la chance... je vois ces adolescents qui me sont confiés sous un angle qu'aucun autre éducateur ne peut voir..." (Dixit M. Bonan : professeur en charge de cette option depuis la presque oubliée et lointaine 1983).


Ils et Elles sont dix, à habiter d'envie et savoir faire, cet emballant, truculent, dense et énergique (parfois glaçant) "Un Peu, Beaucoup, Passionnément...".
Une suite d'une quarantaine de scénettes qui s'enchaînent, sans temps morts, qui occupent l'ensemble de la scène, premiers rangs compris - avec, postée juste devant, ou plutôt, jetée en pâture aux yeux de tous, l'habituelle spectatrice "victime"... d'une suite de questions et interrogations, recherches et règlements de comptes, manèges amoureux avec vue sur l'amère... déception ! - avant qu'une partie des acteurs ne vienne finalement investir en totalité les gradins des Bernardines au cours d'un tableau (presque) final, qui saisit, interroge et (r)enseigne à la fois.


Si les extraits liés les uns aux autres, proviennent de sources relativement variées et différentes - Calaferte, Chabat, Copi, Gogol, Lévin, Owen & Thomas, part belle faîte aux "Chroniques" de Xavier Durringer - le spectacle n'en reste pas moins homogène, axé qu'il est autour du thème central de la perte (Camélia, qui "cherche maman !"), puis de la recherche permanente de l'autre, de soi, du rapport à l'équilibre, à l'excentricité, à la folie, à la perte de tout repère ou identité propre (Aurélie : Je Ne Comprends Rien À Rien !). Une suite de traumatismes majeurs qui les auront mené à ce moment très précis de leur existence humaine, à cet instant "T"...héâtre ; qui les auront cabossé (parfois), brisé ou déconstruit (le plus souvent), largué au loin sans espoir (pas même espéré) de retour un jour à l'état initial, mais que ces "gamins", pourtant encore et toujours en cours d'apprentissage - niveau vie, expérience ET jeu - habitent au mieux sans afficher (rarement) le plus petit "décalage", la moindre incompréhension.
Une pourtant logique et initiale difficulté. Un parti-pris loin d'être évident, en amont : "Pour ce qui est du choix des textes et de l'attribution des rôles, de la distribution, c'est un moment toujours très délicat qui peut mettre en l'air le travail annuel, s'il n'est pas bien préparé. Je tente de choisir des textes, que parfois j'écris, qui collent à leur personnalité ou du moins à ce qu'ils sont arrivés à me montrer pendant les deux années précédentes, durant lesquelles je me place souvent en observateur en leur rappelant régulièrement que tout ce qu'ils font sur le plateau me sert à savoir à quel groupe j'ai à faire : plus ils me montrent, plus ils se lâchent, et plus je peux, en troisième année, leur attribuer un rôle qui leur collera à la peau !" (M. Bonan, là encore !).


En dépit des thèmes abordés et de la folie (plus ou moins douce) affichée par l'ensemble, l'on rit plutôt souvent devant le côté loufoque, bastringue, décalé ou abscons des "affrontements", duos ou solos déclinés tout du long. On rit lorsque Mouchel (ma belle !) se laisse volontiers humilier, dominer en public jusqu'à la lie, la fange toute proche : acceptant sans vergogne de tout subir, allant même jusqu'à quémander/exiger son pesant de connerie pour exister aux yeux uniques de son aimée (la très "en place" et prometteuse Élisabeth). On rit également à la vue de l'éternelle quête (amoureuse) portée de couettes infantiles, et en mode fil rouge (avec cœur gros comme ça de même couleur serré aux entournures) par la touchante Manon. On s'étonne également, lors du long, mais passionnant monologue mettant aux prises une lampe de chevet et sa propriétaire, la charismatique Zéna : une perte de temporalité mêlant, pêle-mêle, les fameux Accords d'Evian, les Saint-Jacques, la Saint-Valentin et la (désormais) mythique lampe (mi-rose) susnommée.

Autre réel moment d'émotion, ce glaçant monologue attaché à l'omniprésence (noire) de la testostérone en nos sociétés patriarcales : allez donc vous faire foutre, vous tous, ces hommes, qui, depuis l'aube de votre (in)humanité, abusez de la femme, de toutes les femmes ; ignorant de votre phallocratique superbe, de mâle dominant, ces femmes victimes, souvent complices, qui encaissent et se cachent, qui étouffent et suffoquent, ou pis encore, se taisent.


Une suite de dialogues de sourds sous pots pourris (Éteins-ça !) de domination de l'une sur l'autre, puis de l'autre sur lui, et de lui sur les autres, tous les autres : en mode solo ou bien en bande (Pourquoi Tu Restes Avec Moi ?/Je Suis Un Prince/Si Tu Savais, Sans Toi/Faut Pas Que Je T'ai Dans La Tête/Ne Sois Pas Gentil). Des traumatismes profonds parfois (souvent) nés de l'illogisme apparent niché à la base des relations "homme femme" (Deux Scieurs de Bois/L'Homme Et La Femme) à l'image de ces couples, qui, ne sachant pourquoi ni comment s'unir ou s'aimer, peinent également à partager, se quitter, ou exiger... en dépit des quelques solutions esquissées de fébrilité : "Faudrait qu'on s'enferme, pour être sûrs / Faudrait plus voir les autres / Faudrait n'être que nous deux / Le temps qu'il faudrait pour être sûrs l'un de l'autre / Pour instaurer une sorte de confiance / Pour êtres sûrs qu'on est pareils / Qu'on s'aime pareil..." ( Faudrait Qu'on S'enferme, Pour Être Sûrs).


Très vite, l'on en vient à faire abstraction du contexte ; à oublier "qui" ils sont, d'où ils viennent et où ils vont : pour simplement apprécier, se laisser peu à peu emporter puis tourner (pas rond) autour, puis au sein, de cette basse-(se)cour qui nous fait face. Dix pathologies en liberté qui cohabitent (mal, mais ensemble) au sein d'un même espace temps (enfin, pas toujours) : toutes fichées en mode "incompréhension" d'avec le monde extérieur, entre eux, contre eux et même "en" eux. Seuls au milieu des autres, définitivement : seuls, tout seuls...
Avec en toile de (jute de) fond l'intraitable quotidien porteur de son lot de vicissitudes, scories, heurts, affrontements et déceptions. Au fil des étapes (grillées de temps) d'une relation amoureuse somme toute assez banale, le duo Elizabeth/Lucas fonctionne à donf (Je Suis Un Prince) ne cesse de monter en intensité et se déchirer jusqu'à se muer pour "lui" (ou bien muer, tout court ?) en une poupée déchue (sous perruque blonde mitée et rouge à lèvres de concours) et ainsi afficher/assumer sa perte totale d'identité et/ou reconnaissance : déchéance honnie, quand tu nous tiens par les C...


On peine globalement à se dire qu'"ils" et "elles" sont "novices", ou pas loin, forts jeunes, cependant, en la théâtrale matière, d'où cette petite "Bonan" précision : "Pour ce qui est des auditions en seconde, afin de déceler "qui" me semble apte à vivre en collectivité cette aventure humaine et artistique de trois années, c'est un moment très délicat : je suis certain d'être surement passé à coté de talents que je n'ai pas su déceler derrière la couche de timidité et d'inexpérience de ces ados. Après il y a certainement un peu de chance et un tout petit peu d'intuition, au fur et à mesure que les années passent ; en tout cas, plus que le talent brut, je recherche, à la base, une motivation forte et une capacité à vivre en groupe, ou bien encore des élèves renfermés, mais qui ont des choses à se/nous prouver. Je dis souvent que "le théâtre est la revanche des timides"... j'en étais un !). D'autant, que, vu la façon dont la culture à l'école est poussée en avant en nos contrées, et l'extrême "exactitude" de nos bus locaux (low cost ?) ces aspirants acteurs auront dû régulièrement regagner leur pénates entre 21 h 30 et 22 h, chaque vendredi soir, trois années durant (après avoir commencé à 8 h du mat' le matin même, pour certains : motivés, vrai ?).


Tout n'est (évidemment) pas parfait ici - quelques menus détails, errements vite oubliés, mots avalés ou butés "sur", élocution parfois fragile... - mais le public n'en a cure, sachant très bien (lui) que le rendu est (fondamentalement) à la hauteur de la tâche abattue, et que l'exigence initiale est énorme. Lors, il rit de bon cœur durant l'évocation maligne de cette "femme à 680 Euros !", via Mélissa (scénette dotée, en sus, d'une belle chute chorégraphiée de série) avale d'un trait les souvenirs amers, teintés de mélancolie et vague à l'âme de Ethel (avec, en toile de fond, cette très sale guerre fratricide menée, il y a peu, somme toute, en ex-Yougoslavie) puis se lâche de nouveau en mirant cet absurde affrontement (dé)rangé, façon bataille de rue en devenir, mettant aux prises deux bandes rivales que tout et rien n'oppose ("Tu me dois de la thune !") : violence rentrée mais ecchymoses de la vie, de sortie, pour Yannick (plus avant remarqué pour ses troubles exacerbés de la personnalité dans Le Nerveux !).


Moment étonnant (chouette performance de la part d'Elisabeth, là encore !) ce monologue abscons axé sur les sonorités (signé Bonan) évoquant une perte momentanée, mais totale, d'avec la réalité, avec l'ensemble des personnages qui manifeste bruyamment et encourage, façon dévots : "Oh Sentiers ! Oh Chantiers ! Oh Abris ! / Il Clume, Il Clume, À tout va, En Proie / Il Cluze, Il Cluze, À tout va, En Soie / Il Truze, Il Truze, À tout va, En choix..." ; moment de relâche rapidement douché par la revanche froide menée de rancœur noire contre l'aimée d'autrefois (Lucas/Ramona).
Peu de temps avant que la "voix off" n'énonce, le toute somme logique, mais déstabilisant : "Message à tous les patients : la promenade quotidienne est maintenant terminée, vous êtes priés de regagner vos chambres... Message à tous les patients : la promenade quotidienne est maintenant terminée, vous êtes priés de regagner vos chambres... !" ; un tableau final hilarant et glaçant, porté par une chorégraphie originale en diable, qui clôt l'exercice 2015-2016, de la plus "visuelle" des façons.


L'une des ultimes tirades de cette pièce (tendre et savoureuse à la fois) pourrait à elle seule leur dessiner un futur plus ou moins proche : "Je reviendrai, je ne sais pas encore sous quelle forme, mais, je reviendrai !". C'est tout le mal que l'on peut leur souhaiter, pas à toutes et tous, non - tous prendrons au cours des mois à venir, des chemins divergents, décisions diverses et orientations multiples - mais à certains d'entre eux, à n'en pas douter, qui pourraient bien in fine embrasser la difficile et exigeante carrière puis en faire un métier, à n'en pas douter...
Détail Alphabétique de LA troupe :
Camélia Alard / Lucas Colonna / Mélissa Cugnet / Aurélie Daban / Yannick Fuda / Joris Giglio / Elisabeth Holtzer / Zéna Issa / Ethel Mery / Marion Pané.

Mise En Scène/Éclairages : Frédéric Bonan / Musique : Orlando Cesaro / Régie Son : Eleonora Bee

Seconde Option...
(Tordre le cou au... coup par coup !)

Ne (surtout) pas oublier ici, la "mise en bouche" offerte à toutes et tous par les "sociétaires" de l'Option Théâtre 2ème Année, nope. Ce serait dommage.
Onze futurs et futures, qui auront su, l'espace d'un malin Tchekov L'A Dit !" (mis en scène et coécrit par l'expérimentée Clara Le Picard) revisiter, pêle-mêle, les regrettés et incontournables Platon, Tchekov, ou Rimbaud.
Un spectacle mêlant, entre Mouette et Babylone, une critique acerbe de l'éternel recommencement appuyée sur un habile état des lieux émanant de nos successives sociétés - toutes différentes, soit, mais toutes semblables, sur le fond et tréfonds ! - : "Il faut croire que tout ça dure depuis la nuit des temps, qui on est, ce qu'on va devenir, ce qui donnera un sens à notre vie...", annonçait fièrement le programme en mode préambule. Une sorte de "Être Ou Ne Pas Naître, Telle Est La Question !", revisité de rires, figures libres (quoique imposées) maximes antiques et pas de deux (et danse).
Une suite de tableaux, dialogues et monologues, menée en mode règlement de comptes (jouissif et non agressif) essentiellement destinée à tordre le cou aux idées reçues et vides lieux communs (répétés sans faiblir par notre humanité depuis l'aube de son temps inaugural, jusqu'à... ça reste encore à définir !) à commencer par le pénible, "facile", et un rien énervant : "c'état mieux, avant !".
Un groupe d'apprentis acteurs manquant encore, pour l'heure, d'un rien d'homogénéité, de réelle "présence" ou de prononciation, selon chacun(e) (quoi de plus logique) mais qui, à force d'envie, travail, passion et motivation - ils sont soumis au même "régime" semi nocturne, que leurs aînés ! - aura su, l'espace d'une "première" (pour eux) ravir l'auditoire et à la fois mesurer le chemin qu'il leur reste encore à "avaler" pour aller plus loin, au moins jusqu'au spectacle de fin de cycle (et d'année) prévu dans une petite douzaine de mois...
Et puis, in fine, comme l'écrivait finement le sieur Arthur (Rimbaud) en son poète temps jadis : "On N'est Pas Sérieux, Quand On A Dix-Sept Ans !" (ou presque, ou pas loin) vrai ?
Une nouvelle fois vérifié, céans, ET entériné d'envie...

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