Accueil Chronique de concert Marsactac 2022 : Central Cee / Mara / Laylow
Mardi 16 août 2022 : 11352 concerts, 25885 chroniques de concert, 5284 critiques d'album.

Chronique de Concert

Marsactac 2022 : Central Cee / Mara / Laylow

Marsactac 2022 : Central Cee / Mara / Laylow en concert

Parc Borély - Marseille 10 juin 2022

Critique écrite le par


J'ai 50 ans. Autant dire qu'en-deçà d'une culture foncièrement forgée aux platines rock d'un grand-frère à veste à franges, j'ai déjà traversé trois bonnes décennies de hip-hop (de Grand Master Flash et Afrika Bambaataa à NWA en passant par George Clinton et Arrested Development, de Jazz Mataaz à Tupac en passant par les Jungle Brothers, etc...) pour en arriver, avec le côtoiement de la nouvelle génération (je suis père aussi, ben ouais...), à tenter de trier dans le très foisonnant courant français venant désormais succéder aux IAM, NTM, Assassin et autres Solaar, ce qui pourrait encore séduire mes oreilles. Il est vrai que travailler au contact des filières d'organisation de concert m'a déjà cruellement mis face à la réalité d'une nouvelle génération d'artistes autoproclamés livrant quelques EP parfois sympathiques, mais s'effritant irrémédiablement en live dans de tristes marasmes scéniques ; indépendamment de l'aspect "live" d'ailleurs, trier le bon grain de l'ivraie en matière de musique urbaine s'avère relativement simple : il suffit d'éloigner de ses platines les poètes de MJC alignant les rimes en "é", les hommages à leur mère et la glorification de la taule, ainsi que toutes les productions alignant de sempiternels mauvais patterns de trap assortis de samples de piano bidons ; ça paraît triste à dire, mais ça élimine à peu près 70% de la production rap française actuelle. Ensuite, on arrive à un meilleur étage, et parfois, les choses s'éclairent. C'est donc dans cet espoir que j'ai accepté d'enfiler mes Americana pour me rendre en direction du so chic Parc Borély investi pour la 2nde édition par la team Marsatac, et y tenter une nouvelle approche rap live ; à une différence près : pour une fois, ma jeune boussole en matière d'actualité urbaine m'a étonnamment indiqué le Nord, et pour être plus précis, l'Outre-manche.


Central Cee a à peine 23 ans, et a explosé en plein cœur de 2020 au moment où la plupart de ses congénères faisaient plutôt la gueule, enfermés avec la totalité de l'humanité dans l'attente qu'un virus indéfini finisse de ravager la planète. Issu de Shepherds Bush (ce même quartier londonien foisonnant abritant l'équivalent (en plus modeste, et en plus anglais) de Central Park où a grandi un certain Roger Daltrey (que la plupart du public de ce soir (pour ne pas dire la totalité) serait bien en mal d'identifier)), ce garçon moitié guyannais moitié irlandais part avec un solide bagage multiculturel, un père fan de hip-hop et de dance-hall et une légère propension à démarrer au quart de tour (à mettre probablement sur le compte de ses origines maternelles). Ceasar-Su (c'est son nom), après avoir démissionné de son poste de vendeur de chaussure en s'étranglant devant le montant figurant en bas de sa fiche de paie, abandonne rapidement le système et se met au rap : d'abord dans un style assez auto-tuné, puis très vite, en succombant à la vague Drill en train de s'abattre sur le Royaume Uni depuis la lointaine Chicago. Bon, à leur habitude, les anglais ont arrangé le truc à leur sauce douce-amère en le libérant de son côté violent/dark/gangsta pour lui offrir des thèmes plus larges, tout en développant une richesse instrumentale basée sur le dynamitage en règle des rythmes usuellement très carrés du rap, au profit de volontaires dérèglements de patterns et d'insertion de nombreux sons jazz. Central Cee en a fait son terrain de prédilection, et en 2 EP, remet tout le monde à sa place. En bref, ce jeune homme est un petit génie de la TR808, et maîtrise savamment un subtil mélange de provocations, d'explicit lyrics et de conscient hip-hop qui matche parfaitement à son époque. Si l'on rajoute à cette palette de talents innés un charisme à toute épreuve, une gueule d'ange et des yeux d'acteur, inutile de s'étonner qu'il soit adulé par la jeunesse, en témoigne cette horde surexcitée de hipsters blancs piquetée de jeunes bourgeoises délurées qui s'agglutine devant la grande scène du Château à l'heure où le soleil rechigne à se coucher. Dans une montée de testostérone crépitante, ils se mêlent au coude-à-coude dans un bordel encore joyeux à une audience périphérique particulièrement hétéroclite (mais toujours globalement jeune) bien décidée, elle, à descendre le PIB du Maroc en matière de pétards. Le décor est planté : on est au cœur du cyclone. Hélas, bien peu d'expérience des concerts, et encore moins de la foule de festival, amènent direct des grappes d'aventuriers juvéniles à se compresser très inconsciemment devant le crash-barrier dans une hystérie rigolarde nourrie de liesses issues du répertoire footballistique et de promesses fébriles à "foutre un terrible bordel". L'apparition du DJ, et le lancement d'un set de chauffe se faisant fort de faire monter une sauce déjà très épicée à coups de Jul et de SCH, met direct cette meute au bord de l'asphyxie et sans surprise, sous l'assaut de premières vagues hilares puant la sueur s'écrasant massivement vers le bord de scène, quatre premiers rangs de pseudo-intrépides remontent instantanément en sens inverse les traits crispés de peur, les joues des filles en larmes et certains flagorneurs, déjà terrassés par les effets combinés du shit et du manque d'air, portés sous les aisselles par de titubants comparses vaguement paniqués. Inutile de préciser que dans cette ambiance déjà très électrique, l'arrivée de Central Cee sonne l'hallali : la marée se transforme en tempête. Pas de quoi déstabiliser le jeune londonien, qui à la fois narquois et distancié, goûte son plaisir. Et force est de constater que du haut de ses 23 ans, Central Cee en impose : flow ravageur et tenue bleue de poseur, il envoie sa drill anglaise de main de maître, et même les successions de pull-up auxquelles d'habitude je ne goûte guère sont assez bien maîtrisées, ce qui rend son show à la fois énergique, élégant et surtout sacrément racé. On ne perd rien des subtilités des arrangements, le son est bon, et le flow imparable... même si le Yahourt est soudainement devenue la langue officielle du public. A vrai dire, on ne perd rien non plus d'une fosse déchaînée, qui pioche sans vergogne dans tous les râteliers du mouvement de foule festivalier (circle-pits, walls-of-death, pogos, battle rounds) pour faire aller et venir d'incessantes vagues d'écrasements finalement bon-enfant, dans un état d'esprit à demi-hystérique mais malgré tout sympathique. Peu de bastons, à la marge. Au milieu de cette ambiance de chaudron dans laquelle je ne m'étais plus plongé depuis une éternité, je me surprends finalement d'abord à sourire, puis à hocher la tête en cadence et finalement, à dandiner sur place au gré de la houle : hey, ce petit merdeux de la banlieue de Londres assure. Pour finir, quel que soit le style, les anglais restent des anglais : au bout de 50mn de show recta et précis (au milieu duquel on a quand-même eu droit à un envahissement de scène par la traditionnelle horde de potes inutiles avec des sacoches en bandoulière, comme quoi, en matière de rap, on a les mêmes punitions quelle que soit la langue), Central Cee quitte la scène avec un laconique "Thank you Marseille" bien décidé à n'offrir aucun rappel. Rapide, concis, novateur et efficace : du pur rosbeef.


Après la traditionnelle interminable attente au bar (40mn à jouer des coudes pour récupérer un verre : Marsactac, hélas terriblement fidèle à sa (mauvaise) réputation, ne se sort décidément pas de ses travers), j'opte pour un passage rapide vers la petite scène Prairie sur laquelle Mara se déhanche : intrigué/amusé par son "Foufoune" de 2019 m'ayant vaguement rappelé les premières provocs volontairement bâclées/cheap de Peaches, je m'avance face à un son acide amputé de médiums forçant inutilement sur des aigus et des infrabasses beaucoup trop compressées (la transition avec les mix au cordeau de Central Cee est cruelle), je tombe sur un spectacle en demi-teinte : dans un cadre scénique trop petit qui la "met en boîte", Mara est objectivement carrée et pro, et malgré le son, sa trap co-conne super efficace et très dansante ; mais le choix de ses deux danseuses s'astreignant à des chorégraphies téléphonées d'école de danse jazz de quartier, cumulée à sa propre tenue définitivement trop 90's, ne parviennent pas à l'effet escompté : au lieu d'un effet "revival" qui se paierait une hype, ça termine sur une certaine ringardise cheap. N'est pas Yelle qui veut...
Après un moment de chill dans les transats du Crédit Mutuel enchaînés entre eux pour empêcher qu'on les déplace (on chille, mais là où on nous dit de chiller) ou qu'on les vole (mais qui voudrait d'un transat floqué d'un énorme "Crédit Mutuel" dans son jardin ?) où on peut constater l'augmentation significative du degré de défonce ambiant, on assiste au triste ballet des bénévoles ramassant les mégots à la main un par un, comme des forçats. La nuit est tombée, le Parc Borély a pris des airs de terrain vague éclairé au lampadaire jonché de déchets. Puis du côté de la grande scène du Château, les lumières de service s'éteignent.


J'ai fait la connaissance de l'univers du toulousain Jeremy Larroux alias Laylow il y a 6 ans via "10'", un titre très West Coast s'étant assez sensiblement démarqué de la production rap française de l'époque à mes yeux de vieux con. Mais comme beaucoup, c'est l'impressionnant "Megatron", titre d'ouverture d'un premier véritable album sorti en 2020, qui m'a fait franchir le cap : il faut dire que la production de Dioscures (fortiche mais indéniablement marqué par l'écoute prolongée des œuvres de Kanye West) dont on reconnait aussi la patte sur le "cigarette" de Sneazzy (et sur "187" de Larry mais avec, à mon goût, moins de bonheur)) impose sur la quasi-totalité de ce "Trinity" une classe, une atmosphère et un son saisissants, avec l'usage d'épais synthétiseurs analogiques (souvent distordus) installant des ambiances à l'obscurité ouatée et tendue sur lesquelles la voix de Laylow, elle-même triturée à coups de vocoders étonnamment intelligents (une fois n'est pas coutume !) fait merveille en naviguant dans les basses, souvent jusqu'au chuchotement, avant d'exploser sur des flows à la fois harmonieux et très hargneux sur des lyrics ma foi carrément honorables, le tout produisant un son profond à forte capacité d'aimantation. Apprendre ensuite que l'univers de Laylow est biberonné à la science-fiction dystopique, et qu'à côté des "Matrix" pour lesquels il semble vouer une sorte de culte (au point de truffer ses productions de références plus ou moins ouvertes, du pseudo "TBMA" qu'il utilise en tant que réalisateur de clips et constitué des initiales de l'anti-héros de Taxi Driver et de celles du Néo de la Matrice, jusqu'au titre de son 2ème EP, "L'Etrange Histoire de Mr Anderson"), Blade Runner constitue sa deuxième source d'inspiration ne fera que renforcer l'intérêt que je lui porte : il se trouve que je voue, moi, une sorte de culte à Blade Runner.
Ces univers-là ne seront pas d'ailleurs pas cantonnés à de gratuites références données en pâture à la presse spécialisée dans l'espoir de s'acheter une aura cinématographique : le soin porté à la quasi-totalité de ses clips était déjà un indicateur, le démarrage de son set ne fera qu'enfoncer le clou : perché sur le faîte d'une structure rectangulaire monolithique creusée d'un losange de lumière rappelant les angles d'architecture mythiques ayant fait -entre autres - du Blade Runner de Ridley Scott (ha, la team de rêve Moebius/Syd Mead/Doug Trumble), mais aussi de celui de Villeneuve (avec ce formidable travail de Roger Deakins) des chef-d'œuvre de retro-futurisme, Laylow apparaît dans une combinaison blanche intégrale, cheveux fauves peroxydés, et ganté de noir, dans un décor minimaliste dont la noirceur parfaitement maîtrisé est fendue de diagonales de néons avant d'être fracturée d'explosions de flashes, pour livrer ce fameux "Megatron" d'une main de maître en mettant instantanément le feu à la foule énorme s'étant massée tout au long des allées principales du Parc tandis qu'au-dessus, dans le ciel de juin, un croissant de lune d'une netteté parfaite reste suspendu comme lui aussi dans l'attente intriguée de la suite. Et la suite, si l'on oblitère quelques petites longueurs dans les monologues inter-titres cassant légèrement cette iconographie Super-Héros si brillamment travaillée, sera du même bois : une qualité sonore impeccable, une formidable netteté des sons et des lyrics, et un enchaînement de hits de splendide facture. Que tous ceux qui auraient eu la tentation, comme cela m'est arrivé, de considérer que le rap français n'était définitivement pas une musique de live, voilà un show réconciliant enfin le vieux curieux blanchi que je suis avec le rap français livré en direct : d'ailleurs, le meilleur commentaire que je puisse faire à ce sujet est qu'il est, ce soir, inutile de chercher à ranger musicalement ce set dans une case ou une autre : c'était juste un beau concert. Chapeau bas, Laylow.
Je passe à rebours devant la scène électro où l'ombre d'une foule nerveuse se découpe au hasard de stroboscopes sous les kicks d'une house trapue. Je ne resterai pas jusqu'au set de French 79, qui malgré une ascension en flèche méritée, ne recueillera pas l'assentiment des mes rotules quinquagénaires toutes deux privées de ménisque. So long, Marsatac.
Au plus on s'éloigne du site, au plus on réalise que le son, que je me suis surpris à souhaiter plus fort et plus puissant à plusieurs reprises, porte en fait terriblement loin. Au portail du Parc, les infrabasses de la fin du set de Laylow se mélangent à celles de la scène électro pour dégager un borborygme de beats traversant la nuit sans entraves jusqu'au Prado : je souris pour moi-même en pensant à la population d'ultra-riches vivant dans le périmètre qui a du, et doit encore, faire jouer tous ses réseaux d'influences pour bannir ce genre de manifestation de leur pré carré.
A l'arrêt de bus où se prennent les "navettes" RTM spécialement affrétées pour ramener les festivaliers vers le centre-ville, une escouade de contrôleurs bodybuildés fait office de comité d'accueil. Je passe mon tour, ce sera Uber, du coup. Les deux-fois-trois-voies sont étonnamment calmes pour une nuit de vendredi ; mieux, un délicieux vent d'air frais remonte des plages. Pour un peu, on se croirait presque dans un climat normal de début juin ; pour un peu seulement. On annonce 37° pour dimanche.

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