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Chronique de Concert

The JJ Cale's

The JJ Cale's en concert

La Maison Hantée - Marseille 30/04/2025

Critique écrite le par

On a les JJ qu'on mérite. L'Oklahoma son Cale, l'hexagone son Goldman.
Si notre inattaquable icône nationale (attention, que personne ne s'avise de s'en prendre à Jean-Jacques, qui est à la discographie française ce que David Foenkinos est à sa littérature) n'est pas la pire chose nous ayant été infligée par l'industrie de la variété française (en la matière, nos groupes médiatiques continuent à témoigner avec une impressionnante constance de leur capacité à défendre notre "exception culturelle" par un aéropage d'auteurs si soigneusement affligeants qu'on assiste finalement à une sorte de performance nihiliste infinie), on aurait cependant bien davantage envie de confier à feu l'excellentissime Jean-Louis Murat le soin de hisser notre production française à la hauteur de son homologue de Tulsa.

De surcroît, JJ Cale n'est même pas un "vrai JJ", vu qu'il s'appelait John Weldon : ça aurait dû légitimement lui valoir le patronyme de JW, sauf que le patron du Whisky A Gogo a décidé, quelque part aux alentours de 1965, de doubler son initiale sur l'affiche où il annonçait "Johnny Cale", histoire de lever toute ambiguïté avec son homonyme new-yorkais du Velvet, avec lequel il n'avait objectivement que peu de rapport. Comme quoi, en ce temps-là, il suffisait parfois d'un patron de boîte à la mode pour écrire la grande Histoire du rock.

En substance, ça nous permet d'en finir avec cette comparaison particulièrement désagréable avec l'auteur de ce bijou de poésie "Et même si l'on m'arrête, ou s'il faut briser des murs, en soufflant dans des trompettes, ou à force de murmures, j'irai au bout de mes rêves...". Ouf.

JJ Cale doit beaucoup à Clapton, sans qui il serait probablement resté un obscur ingénieur du son et musicien de session à L.A ; d'une certaine façon, Eric Clapton rêvait certainement secrètement d'être un peu JJ Cale; aussi sobre, aussi discret, aussi peu emmerdé par les journalistes, aussi talentueusement cool. Artiste le plus distancié qui soit, peu féru de scène et même d'enregistrements, John Weldon Cale confessait volontiers ne jouer de la guitare, dont il est pourtant considéré comme une sorte de génie, que pour se divertir. Quant à l'écriture de chansons, qu'il qualifiait de "bricolage", elle ne lui servait "qu'à vivre de façon à ce qu'on lui foute la paix".

Avec un recul délicieux, il expliquait d'ailleurs qu'il faisait globalement toujours à peu près la même chose, dans la mesure où toutes ses tentatives de produire quelque chose de différent aboutissaient à un résultat finalement toujours à peu près identique. Inexplicablement, on trouve pourtant dans sa discographie d'incessantes tentatives d'innovations sonores plus ou moins heureuses, que ce soient ces claviers bricolés ou l'apparition d'une batterie électronique assez inédite pour 1972 sur le jouissivement minimaliste "Crazy Mama". Dans les faits, il préférait clairement que ce soit d'autres qui améliorent ses chansons car, disait-il, les siennes étaient généralement trop "raw".

Vivant dans un trailer-home à moitié occupé par un studio portable dans lequel la plupart de ses productions ont été finalisées (ses locations de studio professionnel se résumaient à une paire de jours), ce type a créé un mélange inédit de country, de rock, de jazz et de blues finalement qualifié de "Tulsa Sound" (bien qu'il a finalement passé l'essentiel de sa vie en Californie) dont il a avoué qu'il ne résultait que de vaines tentatives d'essayer de sonner comme ses idoles Scotty Moore, Billy Butler, Clarence Gatemouth Brown, Wes Paul ou Chet Atkins.

Quoi qu'il en soit, les amateurs de JJ Cale avouent, eux, que le charme les a saisis à la gorge dès les premières notes, au choix, de "Naturally", de "Really" ou de "Grasshopper" (trois monuments de laid-back aux paysages infinis de coolitude douce-amère) avec une sidérante facilité, et la sensation purement merveilleuse que la vie, l'espace d'un album, ne s'apparentait soudainement qu'à une traversée calme, apaisée, lumineuse et nostalgique faite de rosées matinales, de crépuscules noyés de mauves et de parmes, de champs sauvages aux hautes herbes ondoyantes, de vols d'oiseaux et d'insectes, de pêches à la truite et de bières glacées bues au goulot. Une thérapie d'une simplicité millénaire où les soucis, les stress, les angoisses et les peurs se diluent dans les shuffles de Jim Karstein à la légèreté d'une bise de printemps, le long d'arpèges agissant sur l'âme comme une ondée d'août sur un toit en tôle rougi. On ne se remet jamais vraiment de ce genre d'émotion. On y retourne finalement toujours, comme aimanté, parce qu'il fait froid et qu'on rêve d'un feu de cheminée, parce qu'il pleut et qu'on rêve de balancelles ombragées, parce qu'il fait chaud et qu'on attend des amis avec lesquels on sait qu'on va rire, parce qu'une amoureuse ou un amoureux est un peu loin, parce que...parce que cet homme agit sur l'âme avec ses guitares comme une fée à chapeau de buissonneur, ou un troll mal rasé en t-shirt de coton. Comme un dieu je-m'en-foustiste allongé en travers d'un plumard chaussé de bottes en cuir de veau.


Les quatre gars qui jouent ce soir une fois encore sur la petite scène ronde de la Maison Hantée viennent d'une autre campagne. Ils ne sont pas nés à Tulsa, mais sur les bords de la méditerranée. Ils ne vivent pas dans une caravane kingsize et n'enregistrent pas d'albums. Ils jouent simplement comme John Weldon : pour le plaisir. Ils jouent JJ Cale comme JJ Cale leur a fait cadeau de ses propres chansons : terriblement laid-back, en t-shirt ou en chemise froissée. En blue jeans. Sans scéno, sans poses, à peine sonorisés. En regardant le plafond. Parce qu'un paysage sauvage d'arrière-pays est un paysage sauvage d'arrière-pays, où qu'on se trouve. Parce que rien ne ressemble davantage à un littoral où un soleil s'enfonce derrière l'horizon en illuminant les vagues qu'un autre littoral où un soleil s'enfonce derrière l'horizon en illuminant les vagues, pour peu qu'il fasse un peu chaud. Parce que la poussière est soulevée par le vent partout de la même façon. Parce que les montagnes, les arbres, les prés et les routes sont partout immuables de la même façon. Parce que la vie, pour peu qu'on lui prête cette faculté, est belle comme une sauterelle posée sur une feuille, lente comme un après-midi de juin, douce comme l'odeur d'un café ou lumineuse comme à travers un pare-brise sur une nationale descendant vers le Sud, si on les écoute. Et ils ont beau venir de la campagne la plus éloignée de Tulsa qui soit, ils sonnent si juste, ils shufflent si gracieusement, ils swinguent si légèrement, ils guitarisent si fluidement, qu'emmenés par leur front-man Gilles Conchy, qui a usé plusieurs décennies de fonds de culotte, d'enfance et d'adolescence outre-Atlantique, ils JJ-calent vrai. Ils Tusa-soundent à s'y tromper. On ne s'y trompe pas, d'ailleurs. Tout ça déborde d'authenticité bonhomme, de simplicité et de plaisir. Pas pour rien que Christine Lakeland, l'épouse de John Weldon Cale en charge du respect et de l'exploitation de son oeuvre, et accessoirement des pages officielles Instagram et FB dédiées à feu son mari, y ait (de façon quand même totalement improbable) notifié grâce à une vidéo live postée sur YouTube, que quelque part au fin fond de la France, "The JJ Cale's", un quatuor d'inconnus sans aucun disque à son actif, jouait la musique du plus taiseux et discret des bluesmen de notre époque "with a lovely rendition".

Si le souffle de JJ Cale planait encore quelque part ce soir-là, une douzaine d'années après sa mort, c'était sans conteste derrière une petite porte en fer forgée enfoncée au milieu d'une ruelle sombre du centre-ville de Marseille, tout au sud de la France.

They call me the breeze,
I keep blowing down the road;
I ain't got me nobody,
I ain't carrying me no load;
Ain't no change in the weather,
Ain't no change in me:
I ain't hidin' from nobody,
Ain't nobody hidin' from me.
I got that green light, babe,
I got to keep moving on:
I might go out to California,
Might go down to Georgia,
Might stay home...





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