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A Silver Mount Zion + Steeple Remove

La Cigale, Paris   30 avril 2006
  
5 étoiles, concert à ne pas manquer


Jaime



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    A Silver Mount Zion :



    - C’est quoi déjà le groupe que tu vas voir ce soir ?
    - A Silver Mount Zion.
    - …
    - Pourquoi tu souris comme ça ?
    - Attends un peu, A Silver Mount Zion, c’est de la musique de lycéennes.
    - Est-ce que j’ai l’air d’une lycéenne ?
    - Non, mais franchement, tous ces artistes du label Constellation, ils jouent la même musique depuis dix ans. Leur truc instrumental et sordide. Ils sont ennuyeux comme tout, cela n’a aucun intérêt.



    Je reproduis d’après mémoire. Mais c’est en gros l’échange que j’ai eu ce week-end avec E. E est un ami. Je dirais même un ami de qualité. C’est lui, en effet, qui m’a fait découvrir des artistes aussi importants que Trumans Water, Autechre, Tortoise, Jean-Louis Costes, De Kift, Ich Bin (de l’électro martiale et comique de Mulhouse). Il m’a fait connaître M aussi, son ex.
    A chaque fois, le même processus s’est répété, je fais d’abord la fine bouche, puis j’en redemande, devenant fan d’un groupe au moment où lui est déjà passé au groupe suivant. Je dois préciser, toutefois, qu’il est moins versatile dans sa vie sentimentale. (…)



    C’est par la bouche d’E que j’ai la première fois entendu parler de Godspeed You Black Emperor, bien avant que les Inrockuptibles n’écrivent de longs articles incompréhensibles à leur sujet, lorsque ce collectif canadien se contentait de jouer aux Instants chavirés, une toute petite salle de Montreuil à la programmation pointue, entre jazz et rock expérimental. Il y a dix ans de ça.
    E avait fait le déplacement jusque de l’autre côté du périphérique, mais les sacs de toile noire avec des morceaux de miroirs dessus portés par certaines des spectatrices, ajoutés à la froideur du groupe avaient suffi à réduire à néant son premier élan de curiosité.
    Depuis, E s’est séparé de M. Il est devenu un intellectuel précaire. Il porte un badge Adorno future et reste toujours imperméable au souffle épique des compositions de Godspeed You Black Emperor.



    Godspeed You Black Emperor évolue dans la catégorie post-rock, tout comme Slint, Tortoise ou encore Labradford. Tout cela n’est pas nouveau, cela remonte à l’orée des années 90, mais je me sens obligé de vous raconter tout ça pour vous expliquer à quel point le concert d’A Silver Mount Zion fut beau et surtout remarquable.
    Le post-rock regroupe des musiciens issus de la culture rock qui se sont émancipés du moule réducteur couplet-refrain-couplet en étirant les structures, en évitant les parties chantés inutiles, les martèlements de batterie aussi lourds que superflus et en incorporant de nouveaux instruments comme des vibraphones, des cuivres, des cordes…



    Dans le cas de GYBE (on peut l’écrire comme ça aussi), on obtient un style très facilement reconnaissable. Une sombre symphonie rock, divisée en plusieurs mouvements pouvant chacun durer entre dix et vingt minutes où se rencontrent, se croisent et se superposent guitares, pédales, compresseurs, violons et violoncelles, où alternent les ambiances proches du silence d’une gare de triage et celles plus éprouvantes pour les oreilles où le bruit se déchaîne et irradie comme un lâcher de bombes au-dessus de l’axe du mal.
    Voilà pour GYBE. Mais qu’est devenu ASMTZ (on peut l’écrire comme ça aussi), car il s’agit bien de parler d’un concert d’ASMTZ.
    Les deux groupes sont inséparables en fait. On ne peut parler d’ASMTZ sans parler de GYBE, parce que GYBE était là en premier et que ASMTZ est une émanation de GYBE dont on retrouve trois musiciens, Efrim, Sophie et Thierry. De plus, les deux groupes sont publiés par le même label, Constellation, de Montréal, structure indépendante qui diffuse aussi, entre autres, la musique de Do Make Say Think un autre collectif instrumental canadien, qui vaut plus d’un détour.



    Musicalement, GYBE et ASMTZ sont quasiment interchangeables. Même silences, mêmes stridences. Posséder l’ensemble de leurs œuvres discographiques (sept albums et deux mini-albums) relève du superflu, voire du masochisme, tant une écoute prolongée de cette musique peut provoquer chez l’auditeur un état de dépression. Sans compter qu’en plus de GYBE et ASMTZ, il existe aussi Set Fire to Flames et Molasses, deux autres formations cousines, auteurs de très, très longs doubles albums-requiems.

    Dans ce contexte très chargé, il est difficile a priori de voir quel peut être l’intérêt esthétique d’un nouvel album ou d’une nouvelle tournée d’ASMTZ. Pour les non-initiés, il y a toujours le plaisir de la découverte, mais pour les autres, la perspective d’assister à une énième symphonie de l’apocalypse demande une belle dose de motivation.

    Sauf que, sauf que… rien n’est figé et, à petites touches, ASMTZ a évolué. Du trio fondateur, on est arrivé à un groupe de huit personnes. Les compositions ont pris de l’ampleur. Une voix, puis deux, puis trois, un chœur entier se sont successivement glissés dans les morceaux, qui d’ambiances funèbres se sont mués en odes positives.
    L’ombre étouffante de GYBE s’éloigne peu à peu, ASMTZ affirme son identité, loin du côté obscur…



    Dimanche, c’était leur 54ème concert et le premier de la saison 2006. Ils arrivent sur scène discrètement, sans roulement de tambour. La Cigale les intimide. C’est leur plus grande salle sur Paris jusqu’à présent. Il y a des gens, en bas, en haut, sur les côtés. Eux sont au milieu, huit, en arc-de-cercle.
    La contrebasse est la première à parler. Quelques notes, un rythme, avant que la voix d’Efrim ne se fasse entendre à son tour. Efrim c’est ce garçon avec les cheveux très longs, le deuxième en partant de la gauche. Il chante comme s’il portait le sacré cœur de Jesus Christ, d’une voix déchirante. « They put angels in an electric chair, electric chair » Les deux violons lui répondent. Le violoncelle, la batterie, une guitare les rejoignent pour créer une sorte de sarabande tsigane. Le morceau s’intitule God bless our dead marines. Il figure en ouverture d’Horses in the sky, leur dernier album paru l’an passé. Une dizaine de minutes, divisée en trois mouvements qui sont autant de chansons. Le sujet n’est pas gai. Il est question de guerre, de méchants rois et d’amis perdus, le monde s’ouvre sous nos pieds et il y a peu de branches auxquelles se raccrocher.



    I love my dog and she loves me
    The world's a mess and so are we
    She tumbles long green muddy fields
    Sick with joy and glee
    And as she dreams sweet puppy dreams
    Whimpering gently

    J’aime ma chienne et elle aussi
    Le monde est un foutoir et moi aussi
    Elle se jette dans d’immenses champs de boue verts
    Folle de joie et d’allégresse
    Et quand elle fait de jolis rêves de chiots
    Elle pousse de gentils petits cris


    Oui… Ce sont de vrais humanistes. Pire même, j’avais oublié de le préciser, nous sommes en présence d’activistes politiques. Bon d’accord, je n’ai pas pris là le passage le plus significatif, je me suis même fait plaisir en citant le couplet le plus cocasse. Mais il n’en demeure pas moins que la politique, la course du monde sont au centre des préoccupations de ces pèlerins. La confrérie GYBE/ASMTZ affiche la même éthique que Fugazi ou The Ex, des groupes de moines soldats.



    La seule raison d’être de cette musique est de terrasser des montagnes et de réveiller l’être humain qui sommeille en nous. Ici, le travail se fait en deux temps. GYBE a terrassé les montagnes. ASMTZ nous reveille. ASMTZ appelle au rassemblement. ASMTZ appelle à l’action. ASMTZ appelle à l’amour.

    God bless our dead marines, encore, le troisième mouvement. Les instruments ont parlé, ils sont chauds de toutes ces notes, ils n’en peuvent plus, les bouches, les bouches humaines des musiciens humains prennent la relève. Elles, ils chantent. Ensemble, en canon. Ils pourraient se prendre par la main, former une ronde. Ils l’ont peut-être déjà fait. Ce soir, ils chantent juste. C’est magnifique.



    When the world is sick
    Can’t no one be well
    But I dreamt we was all
    Beautiful and strong

    Quand le monde est fou
    Que personne n’est bien
    Moi j’ai rêvé que tout était
    Merveilleux et fort


    Ca sonne un peu illuminé. Ca fait rengaine hippie. Ca ressemble beaucoup à une messe évangéliste, quand les zozos se mettent à gueuler comme des damnés la gloire de Dieu. Mais ça sonne juste et ça sonne vrai. Les violonistes ont les pieds nus. A voir, c’est beau.

    Une apothéose. Et ce n’était que le premier morceau.


    Steeple Remove :



    Il y eut une première partie. Steeple Remove. Quelqu’un a eu la bonne idée de ne pas choisir un groupe dans le même style que la tête d’affiche. Là, en l’occurrence, c’était une musique répétitive d’obédience seventies teutones, ce qu’on appelle le krautrock, avec cinq officiants, batterie, basse, guitare(s), clavier(s). Moi, ce que j’ai préféré, c’est quand les guitares se la jouaient discrètes pour laisser les synthétiseurs partir à la conquête de l’espace sur des navettes d’occasion.





    Signature : Bertrand Lasseguette
    le 05/05/2006
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