Dès la sortie de l'autoroute, nous retrouvons, comme l'an passé, les panneaux jaunes estampillés « Jazz » qui nous amènent sans détour au domaine de Fontblanche. Arrivés quelques minutes en avance pour la première partie annoncée à 19h00, nous devons patienter à l'entrée encore une demi-heure avant de pouvoir pénétrer dans le parc.
La scène de fin de soirée, que l'on devinait depuis les barrières, est là, déjà occupée par les instruments, face à des tables et des chaises vides. Juste après sur la droite, un espace dînatoire à ciel ouvert, entouré de comptoirs face à un pan de mur décoré des différentes affiches du Charlie free jazz, mémoire de dix années de festival.
Nous traversons le jardin en contrebas, tapis de gazon dans lequel est planté un somptueux buffet garni de champagne et de petits apéritifs, gardé par quelques personnes bien habillées. Nous arrivons alors sous l'ombre des immenses platanes, face à la scène principale où Manuchello Septet semble en répétition.
Au hasard d'une conversation, j'apprends de façon indiscrète mais instructive, que Richard Galliano a eu un problème de train, un retard d'une heure qui s'est répercuté sur le réglage des balances. Ceci explique la présence des musiciens sur scène et sans doute l'ouverture tardive du festival.
Au bout des allées de fauteuils, sur un mur de ferraille recouvert de tissus noirs, dressé devant une grande bâtisse toujours en réfection, sont accrochés avec des pinces à linge des peintures de Jeremy Soudant.
Des portraits de musiciens à la peinture noire sur des feuilles blanches A4 qui sont signés par l'auteur des affiches du festival, au format plus grand et plus colorés, qui font échos aux dessins de l'an passés, tracés à la craie blanche sur fond noir.
19h55 Les enjoliveurs
Arrivant de l'arrière-pré par le chemin qui longe le parc, les 8 musiciens s'installent sur la pelouse près du buffet pour un spectacle haut en couleurs. Pantalons à bretelles et grosses rayures de tons différents pour chacun d'eux et assorties au ruban de leur canotier, Les enjoliveurs font résonner l'allégresse de la musique new-orleans dans le domaine de Fontblanche. Pour se donner du son, ils tirent derrière eux une carriole officiant comme récepteur de leur micro HF, table de musique, et amplificateur dont la baffle se trouve cachée derrière la calandre.
Après deux titres instrumentaux, Patrice Cervellin nous chante, avec des paroles et une voix entre Sanseverino et Danny Brillant, les joies de la cohabitation avec son voisin d'en dessus qui s'adonne aux claquettes. Dans le rôle du voisin, le multicolore Eric Scialo monte sur une scène portative pour faire cogner ses fers auxquels répondent rapidement les claques de mains du public, qui debout dans l'herbe, entoure maintenant la fanfare. La prestation se poursuit alors en duo poële à frire-claquettes dans un jeu de question-réponse sur lequel la grosse caisse de Pascal Valle vient marquer les temps. Sous le regard médusé du reste des musiciens, le rythme s'installe comme un roulement de locomotive (grosse caisse+claquettes) à un passage à niveau(poële à frire), de nouveau soutenu par les claquements de mains du public. Mais le train doit s'arrêter à une première station pour laisser place au discours d'ouverture du festival.
Un premiere allocution vient pour célébrer les dix années d'existence du Charlie free, rappeler les périodes sombre du FN qui a fait taire le festival de 1998 à 2002, et pour remercier tous ceux qui ont contribué à la mise en oeuvre de cette nouvelle édition : bénévoles,salariés, ville de Vitrolles,...Suit alors l'allocution manuscrite du maire, avec sa suite de mot en « ique » lancée par le plus approprié « jazzistique », se félicitant de ce festival accueillant des grands noms du jazz, mais regrettant que la restauration de la maison maître ne soit toujours pas achevée.
A la fin du discours, tout le monde est invité à se faire servir au buffet, et Les enjoliveurs doivent user de leur mégaphone et de quelques ressorts comiques pour attirer à nouveau l'attention : « Mesdames et Messieurs : Les enjoliveurs. Après une tournée internationale »...Arrêt des musiciens et gêne de l'orateur qui rabaisse ses prétentions : « Après une tournée nationale »... Nouvel arrêt des musiciens et nouvelle dévaluation : « Après une tournée en milieu rural, Les enjoliveurs vous proposent chansons et poésies au son du jazz ». S'ensuit alors un instrumental et un poème mis en scène racontant l'achat d'une vielle trompette par Eric Scialo au marché aux puces de Paname. Ce dernier mimant le débutant est doublé par Jérôme Jehanno, maladroitement caché dans son dos, et mène les musiciens à déclamer un « Zap Zap Zap Doo Hap » final. Au milieu du jardin transformé en garden-party, le registre musical des enjoliveurs change vers le blues-rock, accroche le public à coup de « Rock'n'roll : Yeah !» et de paroles cocasses au mégaphone : « C'est le blues à mémé à rayures » (ou à pois suivant les refrains). De nouvelles couleurs musicales, cette fois plus latino ou venues des Antilles, nous invitent cette fois aux pas de danse sous des jets d'énormes confettis multicolores pendant que nous sont chantées des histoires de crocodiles.
La fanfare se déplace alors vers l'entrée du domaine pour se mettre devant quelques spectateurs attablés. Retour au style new-orleans avec une « chanson pour Gaby la secrétaire qui est là tous les soirs », et une autre avec un instrument d'époque et plus artisanal : la planche à laver (ou frottoir), instrument qui se présente comme une grille métallique dans un cadre de bois sur laquelle on vient gratter ses doigts munis de dés à coudre. Sur ce morceau de musique cajun Benoît Cormier gratte son banjo avec frénésie, après un scatt du chanteur. Après un nouveau numéro de claquettes, la trompette bouchée à la main de Jérôme Jehanno entonne Tout le monde veut devenir un cat, le célèbre morceau du film Les aristochats qui se termine avec son entrain d' « Alléluias».
Les enjoliveurs reprennent ensuite les titres joués dans l'herbe, pour ces spectateurs qui n'y étaient pas. Nous laissons alors ce joyeux spectacle pour aller nous trouver de bonnes places sous le toit de feuilles de platanes, où déjà quelques fauteuils sont occupés dans l'attente de Manuchello Septet. Mais nous retrouvons la fanfare quelques dizaines de minutes plus tard; celle-ci, quittant le festival en empruntant le chemin qui passe devant la scène principale, en profite pour taper quelques rythmes sur les barrières de sécurité et saluer le public. Eric Scialo monte sur scène pour d'ultimes pas de claquettes, sous les feux des projecteurs cette-fois.
21h25Manuchello Septet
Présentés comme des « nouveaux talents », les musiciens du septet débutent leur prestation par le titre Otlatoca : marcher,avancer, progresser sont quelques unes des multiples traductions de ce mot Aztèque. Des traductions qui collent à la composition du violoncelliste Emmanuel Cremer : une marche commencée par des bruits de cordes d'un question-réponse du violoncelle et de l'alto, un dialogue qui peu paraître abscons. Les autres cordistes se joignent tour à tour au mouvement qui se crée et un thème sous-jacent, à peine perceptible, se dessine. Extirpée par François Rossi et mise en exergue par son rythme de batterie appuyé, la mélodie aux sonorités orientales, répétée et modulée, amène les musiciens à converger vers le même horizon. Ce thème mahavishnesque après quelques détours de chorus aux violoncelles vient s'éteindre au bout du chemin dans des complaintes de guitare agonisante. Emmanuel Cremer emploie le verbe « progresser» dans l'essence même du free-jazz : une volonté de faire évoluer la musique librement hors des schémas établis (les musiciens du rock ont eux choisi le terme « progressif » pour transposer cette démarche à leur courant musical).
Bleu olive est introduit par Jules Bernable qui utilise des techniques de bassiste sur sa contrebasse : après quelques glissés terminés en trémolo et des notes produites en utilisant la main gauche en jeu de taper-lâcher, il exécute des tirés de cordes à les faire sortir du manche. De ce solo aux airs de spanish phase for strings bass de Stanley Clark, s'extrait à nouveau un thème souligné et repris par l'ensemble du septet, joué cordes pincées par le violon de Jean-Christophe SeImi. S'ensuit alors des mises en place complexes faites de cassures rythmiques, de nouveaux thèmes de violoncelle et d'arpèges de guitare au son plus rock en légère distorsion empreint de tension dramatique.
Le thème aux violons de Sentinelles est sans doute celui qui s'imprègnera le plus facilement dans ma mémoire, rebondissant sans cesse sur un riff de basse et porté par une batterie tout à la fois légère, nerveuse et chargée en grosse caisse. Jean-Philip Steverlynck s'illustre sur ce morceau par un long chorus de violon. A la fin de ce titre qui doit son nom aux « deux volcans qui surplombent le Mexique comme des gardiens », le compositeur nous livre une clef de décryptage du morceau : les deux parties musicales symbolisent l'homme et la femme.
Pincements de cordes, bruitages d'instruments et bruitages de voix de Pascale Guerin, sont rattrapés par un rimshot de François Rossi qui semble s'obstiner à remettre de l'ordre dans le désordre. Une mélodie de violoncelle termine cette pièce assez courte.
Après une introduction plutôt musique de chambre, Emmanuel Cremer se lance dans un solo agrémenté de fantaisie sur l'andaloux origenes . Les cordistes se rejoignent à nouveau, rentrant dans une sorte de résonance accentué par la ride, cymbale sur laquelle le batteur démultiplie le rythme au cours du morceau. Pascale Guerin fait du « yaourt » au micro, un chant pink floydien de la première heure à moins qu'il ne s'agisse de kobaïen....Le violoncelle chorusse sur les glissés de bottleneck de guitare, le septet joue à creuser les écarts d'amplitudes sonores.
Sur le titre suivant, mises en place et premier chorus rock-blues de guitare saupoudrés d'harmoniques succèdent au rythme groove du charley et aux lancés de « Youw ». Mais Aurélien Arnoux tire surtout son épingle du jeu sur Essaye, essaye encore ! dernier titre de la prestation, au cours duquel il laisse libre cours à un jeu torturé rappelant parfois le style « barré » de Marc Ducret. Après un dernier thème, le voyage se termine et le Manuchello Septet vivement salué ne reviendra malheureusement pas pour un rappel (timing oblige!).
23h05 Richard Galliano Quintet «Tangaria»
Hier à Ljubljana, demain à Rome, Richard Galliano a bien voulu accepter l'invitation du Charlie free Jazz et ajouter une date à sa tournée dans la ville de Vitrolles. Le maître de cérémonie préfère laisser le soin à Richard Galliano de présenter les musiciens : on notera qu'en fait, au cours de la prestation, les seuls mots qui sortiront de la bouche de l'accordéoniste seront les noms de ses musiciens, et le faire à sa place l'aurait réduit au mutisme !
Chemise et pantalon noir, ne rendant que plus étincelant sont accordéon, Richard Galliano vient s'asseoir au devant de la scène après avoir présenté son Quintet «Tangaria». Le premier titre éponyme de l'album nous aspire immédiatement dans le tournis de la danse argentine sous le doigté véloce de l'accordéoniste. Le violon Alexis Cardenas se joint au thème lui ajoutant un côté classique sur les descentes, avant que le quintet au complet ne parte dans des couleurs latino au rythme des percussions de Rafaël Mejias.
Les titres s'enchaînent sans relâche à la cadence effrénée des chorus et des harmonies des accordéoniste et violoniste. Avec Clarence Penn, au sourire inébranlable, Philippe Aerts plus qu'en soutient rythmique implacable, n'hésite pas non plus à chorusser et ce dès le deuxième morceau. Sans doute quelques larsens répétés poussent Richard Galliano à ôter une partie du capot de son Victoria laissant apparaître au jour les entrailles de l'instrument jusqu'à la fin du concert. Debout aux maracas sur une musette-jazz, assis sur son cajon (percussion de flamenco qui se présente un peu comme un caisson de basse) sur une marche orientale et même au triangle sur un morceau latino rapide, Rafaël Mejias étoffe chaque morceau de sonorités exotiques. Au terme du cinquième titre, la chaleur dégagée par les interprétations, la complicité des musiciens, le mélange des rythmes latins de jazz et de classique, me rappellent les compositions et l'ambiance de la prestation de Michel Camilo au Jazz des 5 continents de 2003, où il était alors accompagné de l'excellent batteur Horacio Hernandez.
Richard Galliano se lève un peu, on lit sur ses lèvres des « merci » voire des « merci beaucoup », mais se passe de tout commentaire (ce qui pour le coup rend difficile la tâche de ceux qui essaient d'en faire, quelques titres d'interprétations auraient été les bienvenues !).
Le tempo ralenti avec le mélancolique Barbara et son thème au violon aux airs des feuilles mortes. Le morceau suivant semble être un morceau issu de la collaboration avec Claude Nougaro (les voiliers ?); le jeu de Clarence Penn à la caisse claire en rimshot y apportant une certaine intensité.
Batteur, percussionniste et violoniste se retirent de la scène : c'est l'heure des duos. Richard Galliano interprète seul un morceau nostalgique à l'accordina (ten years ago ?), puis Philippe AERTS joue à son tour. D'abord accompagné du bruit du vent dans les feuilles comme murmure d'une rivière, la mélodie du contre-bassiste est ensuite légèrement soutenue par un souffle d'accordéon. Au premier rang, les têtes s'inclinent sur les épaules des compagnons. Richard Galliano cite le nom de son musicien, et tous deux se retirent pour laisser la place au second duo.
Si le premier binôme avait fait dans la douceur, celui-ci semble vouloir faire dans la vitesse. Premier soliste, Alexis Cardenas augmente le débit à en faire rebondir son archer. Rafaël Mejias, ensuite,exécute un solo de maracas qu'il secoue à en faire sortir un véritable bourdonnement. Tout en agitant ses instruments, le percussionniste se fend d'en entrechoquer les manches pour battre une clave. Le violoniste interprète alors un morceau classique au rythme des maracas. Richard Galliano revient sur scène pour présenter les deux musiciens, écarte son siège pour continuer la prestation debout et lance une courte musette-jazz traversée d'une remarquable harmonie accordéon/violon. Trois notes de basse en boucle, soutenues par les toms, introduisent une lente marche orientale. La poésie des thèmes de Gnossienne #3 joués à l'accordéon ou au violon sur une rythmique discrète et lancinante traverse la nuit et s'estompe avec la même douceur qu'à son entrée. Nouvel entrain avec un nouveau rythme latino. Une partie du quintet s'efface le temps du solo de batterie de Clarence Penn à une cadence qu'il soutient autant que son sourire. Rafaël Mejias enchaîne à son tour par un solo de cajon puis, à nouveau, de maracas. Les trois musiciens partis reviennent pour un thème final.
0h20 Ovationné le quintet remonte sur scène. Quelques claquements de doigts pour marquer la mesure, Richard Galliano introduit le thème de chat pitre accompagné par les cordes pincées et étouffées du violon. Au terme d'une fin en fade-out, l'accordéoniste se lance dans un nouveau chorus et tire le tempo vers le haut.
La prestation s'achève et Richard Galliano présente, cette fois, ses remerciements aux techniciens.
0h35 La soirée continue sur la scène près de l'entrée avec ses ateliers jazz et ses reprises de standards.
Sortis de l'autoroute à Vitrolles Le Griffon, nous nous retrouvons en moins de 10 minutes devant les grilles du domaine de Fontblanche, grâce à un fléchage minutieux sobrement étiqueté « Jazz » placé le long de la route.
Derrière l'enceinte en veilles pierres, nous découvrons une première scène face à des tables de bar et un peu plus loin sur la droite un espace restauration, réfectoire à ciel ouvert autour duquel friteuses, grills et tireuses de bière à pression tournent à plein régime. Un escalier mène sous des platanes immenses, dans un jardin en contrebas au milieu duquel trône une sculpture moderne, suivie d'une deuxième scène, plus grande, depuis laquelle partent des rangées de fauteuils dos à un drap noir sur lequel sont dessinées à la craie des silhouettes de musiciens. Tout autour, des bâtisses en réfection. Un peu plus loin, un pré au soleil d'où s'échappent des sons de cuivres et des rythmes de batteries en répétition s'immisçant dans un espace sonore remplit du chant des cigales et du décollage des avions de Marignane.
Alors que nous avons rejoint les premiers spectateurs du Charlie Jazz à l'espace restauration, la fanfare mobile des Sergent Pépère déboule en chapeaux et sur les roues depuis leurs steppes lointaines.
19h30-20h50 Sergent Pépère
Costumes folkloriques et instruments en main, les fantassins de la section cuivre suivent la batterie montée sur charrette et poussée par un artilleur percussionniste, sur un air des Balkans tout droit sorti d'un film de Kusturika.
Présentant Sergent Pépère comme « une fanfare hybride débridée », le Grand Saphir, porte-parole du groupe, nous invite à découvrir les réponses aux questions que chaque spectateur est en droit de se poser : « Qui sont-ils ? », « Que font-ils ? » et « Que veulent-ils ? ».
« Qui sont-ils ? » : des musiciens accomplis qui excellent dans l'art de l'autodérision rappelant un peu Marcel et son Orchestre. Habillés en «robe de chambre en fêta de brebis», «veste de coléoptère», et «marcel en peau de léopard», ils portent des noms (presque) célèbres à l'instar du batteur Tristan Vend de l'air ( cf. Christian Vander – Magma), Lino Van Tuyo au soubassophone («hachoir à boudins» dont il peut se servir comme d'un didjéridu, le faisant ronfler et y résonner sa voix), Stanislas Slakouldouss au trombone, Art Pépère au saxophone, et le Grand Saphir aux percussions qui « voudrait être un intermittent » comme d'autres déclarent «j'aurais aimé être un artiste», et...Nestor Pizzaïolo, certainement le personnage le plus remarqué du groupe. Petit fils d' Aimable qui aurait raté son audition chez Metallica, il accumule les stigmates du hard rocker : headbanging, cornes du diable avec la main, grimaces colériques, onomatopées.
« Que font-ils ? » : un mélange de musique tzigane et guinguette avec des rythmes latin ou disco sur des airs jazzy ou arabisants, accompagné de chants dans une langue pseudo slave ou des vocalises « la-la-laï » et « ou-ou-ou » de Nestor Pizzaïolo. Une musique inétiquetable, entraînante et gaie, qu'ils illustrent par des chorégraphies loufoques (flexions/extensions, danse yiddish suivi d'un « coulé » à la Pulp Fiction).
« Que veulent-ils ? » : communiquer leur bonne humeur au public, en le faisant même participer à leurs bouffonneries. Nestor Pizzaïolo possède, en plus de son accordéon «en fonte d'aluminium », des « pouvoirs vibratoires » qui lui permettent de retrouver une personne assise parmi le public, croisée au détour d'un regard dans le domaine de Fontblanche, en agitant ses bras comme des bâtons de sourcier. Après l'avoir invitée sur scène, il lui accroche son accordéon dans le dos pour se lancer dans des pas de valse sur une musique tyrolienne.
Sous les applaudissements gras d'huile de frites, le spectacle se termine et le Grand Saphir devenu camelot pour l'occasion vente les mérites du dernier cd de Sergent Pépère en vente au stand d'à côté.
Le temps de trouver une place sous le toit de feuilles de platanes, la « nouvelle » formation de Luis Vina s'est mise en place sur scène.
21h00 Quartet [Mobile] Quartet [Mobile] nous propose ce soir une création : Luis Vina (saxophone ténor, clarinette) « auteur de tous les crimes » (selon ses propres termes) a écrit durant 4 jours passés au Moulin à Jazz du domaine de Fontblanche 5 compositions, spécialement pour ce festival, qu'il interprète accompagné d'Adrien Amey (saxophones alto, baryton et sopranino), de Gilles Coronado (guitare) et de Guillaume Dommartin (batterie).
L'introduction du premier morceau nous plonge dans l'univers de cette création: bruitages et percussions à la batterie, repris par un effet reverse, et violonings de guitare pour annoncer un chorus d'Adrien Amey traversant tout le morceau et sur lequel les autres musiciens viennent s'arrimer.
Alternant passages en harmonie ou à l'unisson, passages dissonants et ruptures de rythmes, les compositions se présentent rapidement comme un assemblage de séquences où la mise en place est reine. Alternance à l'instar du jeu du guitariste qui jongle entre les styles et ses pédales d'effets : arpèges mahavishnesques ou riffs lancinants repris dans un sampler et tournant en boucle, accompagnements étouffés avec légère distorsion derrière un chorus de saxophone, larsens lancés en tapant sur la tête de manche et repris par un harmonizer, chorus en son clair en duo avec la clarinette.
Et si l'on est parfois perdu au cours de l'interprétation, le batteur est toujours là, avec une frappe puissante mais retenue, pour nous faire reprendre le train musical lancé sur les portées de Luis Vina grâce à un groove de batterie « plus accessible ».
Après 4 morceaux aussi cérébraux que jubilatoires, le set se termine par une composition en hommage à Tim Berne, « source d'inspiration des musiciens de la génération du compositeur » (génération des musiciens trentenaires) avant que le quartet ne revienne pour un rappel de 2 minutes mené en 5 temps 2 mouvements.
On fait rapidement disparaître sur scène le set d'instruments du Quartet Mobile, pendant que certains spectateurs retournent se rafraîchir près du bar.
Un petit rappel nous est fait sur ce festival, pour souligner son organisation essentiellement bénévole et ses 9 années d'existence dont les cinq premières passées dans la clandestinité imposée par l'ancienne municipalité.
22h20-0h00 Michel Portal
Nommé un à un les musiciens prennent place sur scène pendant que le jour disparaît. D'abord Daniel Humair à la batterie, Bruno Chevillon à la contrebasse (que j'avais eu grand plaisir à voir en février au Balthazar avec le Grand Ensemble de Marc Ducret), Louis Sclavis et enfin Michel Portal.
Quelques harmoniques à la basse sur un rythme de batterie et Michel Portal s'élance dans son premier chorus. Il ponctue ses phrases musicales d'onomatopées que l'on retrouvent de façon récurrente chez les musiciens de jazz (mes préférées : celles de Keith Jarret sur The Köln concert), libératrices d'énergie, comparables au « kaï » du karatéka. Des signes en direction de la régie semble montrer qu'il n'est pas forcément content du son, mais côté public pourtant tout est nickel.
Tempo plus rapide pour le deuxième morceau où cette fois c'est Michel Portal qui s'efface pour laisser la place à Louis Sclavis. Au terme d'un flot de notes incessant, Louis Sclavis défait le bec de son saxophone pour ouvrir une parenthèse dans le morceau. Il entonne un air en soufflant dans le bec resté dans sa main, puis le refixe sur la colonne du saxophone pour faire ronfler le corps de l'instrument. Bruno Chevillon enchaîne, archer à la main, avec un son de distorsion pour un chorus qui me rappelle Anesthesia, titre d'un groupe dont je tairai le nom par décence envers les amateurs de jazz. Bruno Chevillon, impressionnant de vélocité, fait glisser sa main gauche sur le manche de sa contrebasse l'accompagnant parfois jusqu'à se coucher sur le corps de l'instrument, sous les yeux toujours attentifs de Michel Portal. Ce dernier referme la parenthèse en reprenant le thème initié par Bruno Chevillon pour repartir dans un nouveau chorus dans lequel le rejoint Louis Sclavis. Les deux solistes semblent alors lancés, yeux fermés, côte à côte, dans une course avec leur ombre.
Sur les deux morceaux suivants, les deux leaders enchaînent chorus sur chorus, transcendant leurs instruments, pendant que Daniel Humair matraque avec délicatesse fûts et cymbales, et que Bruno Chevillon fait danser ses doigts avec une infinie dextérité sur ses 4 cordes. On sent une décontraction qui s'installe entre les musiciens, une complicité qu'ils affichent au fil des morceaux.
Un peu comme s'il avait usé toutes les possibilités de son instrument, Louis Sclavis retire à nouveau le bec de son saxophone, plaque le col ouvert de celui-ci sur le micro et en tape les clefs pour lancer un gimmick qu'il fait tourner jusqu'à l'entrée du bandonéon de Michel Portal, maintenant assis. Après un scat, et une harmonie avec la contrebasse et le saxophone, Michel Portal glisse dans le morceau le thème de Jean-Pierre de Miles Davis, comme une private joke qui ne manque pas de faire sourire un auditoire averti (et je remercie mon voisin pour m'avoir éclairé).
Duo Louis Sclavis et Michel Portal, sans section rythmique, pour un titre riche de l'émotion apportée par la sonorité du bandonéon et le phrasé de Michel Portal, contrebalancé par le final de Daniel Humair, de retour derrière les fûts pour siffloter un air en guise de conclusion.
Tempo plus enlevé pour le dernier morceau avec une introduction batterie contrebasse, rejointes par un duo de clarinettes et qui clôture une prestation acclamée par le public.
Premier rappel et nouveau trait d'esprit du batteur qui annonce une absence de « dopage chez les deux saxophonistes » leur permettant un retour sur scène, comme pour nous préparer à débarquer de ce voyage musical pour une réalité phagocytée par le cyclisme et le football. Nouvelle révérence des musiciens après une interprétation aux saxophones.
Alors que la moitié des spectateurs a quitté son siège, l'autre moitié plus opiniâtre réclame, cinq minutes durant, un nouveau retour des musiciens, et obtient un ultime morceau. Au terme de l'interprétation, Michel Portal invite ses fidèles spectateurs à lever la tête pour regarder s'envoler les dernières notes qu'il mime par des gestes de la main.
A peine évanouies les dernières mélodies de Michel Portal, que les accords de Ménilmontant de Charles Trenet nous parviennent de la seconde scène placée à l'entrée.
0h00 Quartet La belle équipe
Pour cette « troisième partie » de soirée, ce quartet composé de deux guitares, d'une contrebasse et d'un accordéon nous délivre une collection de standards du jazz, jazz et valses manouches, swing...Des airs entraînants qui invitent à danser, des mélodies qu'on sirote autour d'un dernier verre et qui nous ferait presque oublier que demain, Lundi, il faudra se lever pour aller travailler. Alors, ce sont rêveurs, que les amateurs du genre quittent le domaine de Fontblanche en jetant un dernier regard sur ces musiciens qui interprètent avec brio des standards incontournables, sur lesquels ils se sont eux-mêmes usés les doigts.