Chronique de Concert
Vendredi sur mer, Sens unik, Bon entendeur, Bigflo et Oli, Vladimir Cauchemar, Jason Derulo, DJ Bens
L'ancienne photographe transformée en chanteuse confirme sa singularité esthétique avec une scénographie dépouillée où des draps blancs tendus dessinent des montagnes abstraites en fond de scène. Cette approche visuelle minimaliste reflète parfaitement son univers musical, né de la composition de bandes-son pour ses propres clichés photographiques. Accompagnée d'une formation réduite - batterie, guitare et piano - elle prouve que la nouvelle chanson française peut s'affranchir des artifices pour retrouver une essence poétique authentique. Son chanté-parlé singulier, hérité de ses "Premiers émois", dialogue avec l'approche plus brutale de "Métamorphose", révélant une artiste capable d'évoluer sans trahir son identité. Cette synthèse entre influences techno et tradition française témoigne d'une génération qui refuse les cloisonnements esthétiques, préférant puiser dans tous les réservoirs sonores pour construire sa propre langue musicale.
Devant un public clairsemé qui ne mesure pas l'importance historique de ce moment, les pionniers du rap suisse offrent une leçon d'authenticité brute. Deux MCs, un choriste, une batterie et un DJ : la formation originelle du hip-hop francophone dans sa plus pure expression. Le MC principal, dans la lignée stylistique d'un Akhenaton d'IAM (qui sera là le lendemain), délivre des messages politiques qui résonnent avec une actualité brûlante - rapport aux États-Unis, situation à Gaza. Cette dimension engagée, féministe et réaliste rappelle que le rap des années 90 portait une parole politique avant de devenir produit de consommation. L'arrivée sur scène d'Ose et Waid, les passages de beatbox, la descente dans le public créent cette alchimie rare : l'impression de découvrir un groupe live à l'époque pré-streaming, quand la musique se vivait exclusivement en direct. Quinze ans après leur séparation, Sens Unik prouve que certains héritages artistiques transcendent les modes et les générations.
Le duo attire un public plus jeune, révélant l'efficacité de leur concept : faire dialoguer les époques à travers des samples et des collaborations intergénérationnelles. Leur approche de l'électro-pop française, qui puise dans les archives de la chanson hexagonale pour les réactualiser avec des productions contemporaines, séduit une génération nourrie aux playlists algorithmiques. Cette esthétique du recyclage intelligent, déjà éprouvée sur "Aller-Retour" et "Minuit", trouve avec "Rivages" une nouvelle dimension méditerranéenne qui élargit leur palette sonore. Bon Entendeur incarne parfaitement cette époque où la nostalgie devient matériau créatif, transformant l'archive en inspiration pour produire une musique résolument actuelle.
Sur une plateforme digne de Broadway, avec DJ perché en hauteur, le duo toulousain transforme la grande fosse comble en communion populaire. Enfants au premier rang, familles entières qui scandent "ici c'est la Suisse" : le hip-hop français a trouvé sa dimension familiale et transgénérationnelle. L'intervention de Bon Entendeur pour lancer "Coup de blues", l'orchestre élargi avec guitare, saxophoniste, trompettistes et trombones, les flammes et jets de fumée révèlent une ambition scénique qui dépasse le simple concert pour frôler le musical. La "galaxie de téléphones" levés sur "Sur la lune", la descente dans le public, Bigflo qui récupère un drapeau suisse pour le mettre sur ses épaules, Oli qui va jusqu'en régie : cette connexion totale avec le public révèle des artistes qui ont parfaitement compris les codes du spectacle contemporain. Leurs "sons entendus et ré-entendus" trouvent une seconde vie grâce à une énergie scénique phénoménale. Venoge, en tant que seul festival suisse de l'été pour le duo, cette prestation prend des allures d'événement historique.
Basses saturées au maximum, lasers, flammes : l'univers de Vladimir Cauchemar se résume à une recherche de puissance sonore brute. Cette approche radicale de l'électro expérimentale divise forcément, entre ceux qui y voient une avant-garde nécessaire et ceux qui n'y trouvent que du bruit organisé. "Des gros boums, et puis c'est un peu tout" : cette synthèse brutale révèle les limites de l'expérimentation pure quand elle ne s'accompagne pas d'une structure narrative ou mélodique accessible. L'artiste assume parfaitement cette radicalité, proposant une expérience sensorielle totale où le son devient matière physique, transformant le concert en installation artistique éphémère.
Bigflo et Oli assis dans la fosse pour profiter du spectacle : même les têtes d'affiche françaises reconnaissent la maîtrise du show business américain. Danseuses en sous-vêtements, quatre breakdanceurs champions du monde (The Twins), quatre poupées géantes gonflables : le spectacle égale le chant dans cette démonstration d'entertainment formaté. Star de TikTok avec 56 millions de followers, Jason Derulo incarne parfaitement cette époque où l'artiste devient marque globale, capable de décliner son univers sur tous les supports et plateformes. Son remix de "Dame un grrr" révèle une capacité d'adaptation aux tendances des réseaux sociaux tout en conservant son identité artistique internationale. Cette approche industrielle de la musique populaire, si elle peut sembler cynique, témoigne d'une maîtrise technique et scénique indéniable.
Le DJ montpelliérain confirme sa réputation internationale avec ses "powerful live sets" qui ont conquis les clubs du monde entier, de Miami à Hong Kong. Spécialiste de l'Urban Music et du Hip Hop, il incarne cette génération marquée par "La Haine" de Kassovitz dans les années 90. DJ Bens représente cette nouvelle génération de DJs urbains qui ont su dépasser l'image bling-bling pour imposer une vision moderne des soirées hip-hop. Sa présence au Venoge s'inscrit dans cette logique d'exportation de l'excellence française en matière de culture urbaine, loin des clichés et proche de l'authenticité technique.
À travers cette sélection, le Venoge démontre ainsi que la diversité esthétique ne garantit pas l'égalité d'attention et que la démocratisation culturelle contemporaine opère ses propres sélections, privilégiant l'accessibilité immédiate sur la profondeur artistique.
Critique écrite le 01 septembre 2025 par Mkhelif
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