Critique de concert Le Livre d'Or de Jan (feat. Oh! Tiger Mountain)


Hubert Colas est-il Belge ?
En 2002, je me retrouvais en plein cœur de la Vieille Charité, premier gradin, face à "Blush", dernière création de l’Ultima Vez, la compagnie de danse de Wim Vandekeybus, plus attiré par une B.O signée David Eugène Edwards que par la promesse d’un spectacle de danse contemporaine réputé plus ou moins déviant. Je prenais alors une claque de celles qui marquent, vierge de ces nouveaux univers chorégraphiques où tout ce que j’avais rangé à la hâte dans la catégorie des spectacles élitistes, ronflants et dédaigneux pouvait soudainement voler en éclat au profit d’une destruction méticuleusement violente des codes de bienséance.

En bref, je découvrais cette année-là que la danse avait aussi ses punks, et qu’en l’occurrence, je venais de me faire asseoir par des punks danseurs belges : en vrac, je découvrais qu’on pouvait démarrer des spectacles de danse par une fellation pratiquée en direct, qu’on pouvait y passer des grenouilles vivantes au mixer avant de les boire, qu’on pouvait mettre en laisse des femmes hystériques en leur bloquant les cheveux avec des parpaings, que des danseurs pouvaient être petit(e)s, gros(ses), laid(e)s, et fascinants de grâce et de violence, que le metteur en scène pouvait se mettre à se dandiner de façon ridicule en pantalons de velours au beau milieu de son propre spectacle comme si de rien n’était, bref, j’étais violenté, agressé, amusé, effrayé, scié, ébahi, et viscéralement séduit par cette explosion de vie où tout ce qui m’était jeté à la face me régalait sans demi-mesure.

Des décors (un mur de pans de cyclo sur lequel étaient projetés de saisissantes images de vagues, de cascades ou de champs, à travers lequel bondissaient les danseurs sans prévenir, dans une sorte de rage téméraire proche de l’inconscience) à la gestuelle, sans bien sûr ignorer la féerique et sublime musique du leader des 16 Horse Power, je tombais en dévotion totale pour cette discipline qu’il fallait toujours appeler "danse", mais qui, pour moi, venait de revêtir une toute autre dimension, celle de l’Art Total.

Ce vendredi soir, je viens de remonter la Canebière au pas de course dans une température polaire et à peine le temps d’aller difficilement uriner encore engoncé dans mes vêtements glacials, je me retrouve debout dans le noir à l’orchestre du Gymnase pour voir Mathieu Poulain, (also know as Oh ! Tiger Mountain) entamer "Le Livre d’Or de Jan" de la Cie Diphtong d’Hubert Colas avec "Do Without", guitare étincelante derrière un mur en verre, volume sonore au plus bas.

Tout au long des 2 heures 15 de spectacle, je ne peux m’empêcher de retrouver intactes, comme une madeleine de Proust, ces mêmes sensations proto-belges toutes à l’identique enfouies en moi depuis 8 ans ; j’étais ici plus attiré par la B.O de Oh ! Tiger Mountain que par la promesse d’une pièce de théâtre contemporaine plus ou moins déviante. J’ai pris une autre claque, pareillement vierge de ces nouveaux univers théâtraux où tout ce que j’avais rangé à la hâte dans la catégorie des scansions élitistes, ronflantes et dédaigneuses pouvait soudainement voler en éclat au profit d’une destruction méticuleusement violente des codes de la noble comédie.

En bref, je découvre ce soir là que le théâtre a aussi sa no-wave, et qu’en l’occurrence, je viens de me faire asseoir par des antidandys travaillant cette fois à quelques mètres de chez moi, dans ma propre ville : en vrac, je découvre qu’on peut me tenir en haleine avec de très longs monologues sibyllins sans que je ne m’emmerde, qu’on peut y intercaler des vidéos de CosPlay de lapin géants rappant des carottes avec force râles de jouissance, enchaîner des concours de chutes de chaise pliante avec des casques de moto, qu’on peut rire de femmes inquiétantes, que des comédiens peuvent encore se mettre à poil sans que je trouve ça nul ou rasoir ou facile bref, je suis passionné, attentif, touché, emporté, fiévreux, et viscéralement séduit par ce déversoir existentialiste où tout ce qui m’est conté me parle.

Des décors (un mur de verre qui sépare, entremêle et brouille les réalités et les unités) à la gestuelle (successions de non-performances qui forcent le respect), sans bien sûr ignorer la féerique et sublime musique de Mathieu Poulain, loner folkeux douloureusement charismatique, je tombe en pamoison pour cette discipline qu’il faut encore probablement appeler "théâtre", mais qui, pour moi, revêt une nouvelle fois la dimension d’un Art Total.

De deux choses l’une. Ou je ne sors définitivement pas assez et suis victime du syndrome du "provincial qui découvre les néons", m’esbaudissant comme un Ugolin dès que je trouve bien quelque chose qui ne se passe pas dans une salle de concerts, soit un hasard chanceux me met sur la route de très bons spectacles dès lors que je tente d’explorer des disciplines qui ne m’attirent pas de prime abord.

Du coup, je ne vais surtout pas prendre le risque d’aller en voir davantage.
La cadence me va. Se sentir vraiment vivant de temps en temps, ça suffit largement.
On prévient beaucoup, sinon : vivre tue.
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Signature : vaccuopilot
le 13/12/2010
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