Chronique de Concert
Joe la Truite / BUNUEL

Un (réel) érudit du son, icône post-rock locale, trouve que le concert est sonorisé par un type qui aurait des moignons à la place des doigts, et des haut-parleurs de Twingo à la place des oreilles. Il prédit qu'à cause de ça, le groupe va se griller vu que c'est le tout début de leur tournée, et que l'ingé son est sur la route avec eux pour toutes les dates à suivre. Un musicien d'un grand groupe de rock national au retour fracassant trouve que c'est un sacré bon concert, lui. C'est un fan. Une fripière éméchée trouve le chanteur nul, mais le groupe super. Un vieux baroudeur de la Friche relève laconiquement que c'était une sorte de concert de Metal. Des vieux baroudeurs, y'en a plein, ce soir. Vu qu'on est pas si nombreux, ça fait beaucoup de vieux baroudeurs du coup. Y'a effectivement quelques metal-heads à queue-de-cheval dans la salle, qui dodelinent de la tête en ne sachant pas trop comment aborder ce qui se passe sur scène. Un quadra probablement un peu bourré tente un pogo vaguement ridicule, avorté assez vite. Ce ne sera pas un concert mythique, pas ce soir on dirait.

Le Feu Sacré n'est pas tout à fait là, le côté Messe Sacrée Déjantée, pour des raisons qu'il serait stupide d'essayer d'avancer. La légende Eugene Robinson, oreilles gaffées, porte une attelle à la cheville et que ce soit à cause de ça ou pas, reste relativement sobre durant tout le gig. En tout cas, c'est ce qu'il semble; sans l'avouer vraiment, les gens sont certainement un peu déçus parce qu'il ne se met pas en slip et ne se malaxe pas la bite, et qu'il ne se crache pas dessus et qu'il ne casse rien. A peine un peu torse nu puis il remet un gilet, même. Et il ne crie pas non-stop comme un possédé (ou un demeuré flippant, c'est selon les avis), non plus. Il chante bien plus qu'il n'aboie et n'éructe. Moi je trouve ça bien, du coup. Ceux qui voulaient juste voir du spectacle provocant et s'offrir une dose d'adrénaline hard-core pas cher en sont un peu pour leurs frais, vu qu'il s'agit juste de musique, finalement. J'étais passé totalement à côté d'Oxbow, de toute façon.

Autant dire que je ne fais pas partie des "initiés", du coup je découvre à la fois les trois nervis italiens de Buñuel, et le fameux Eugene dont tout le monde semble tenir à essayer de dire qu'il le connait d'une façon ou d'une autre, sans avoir projeté je ne sais quelle attente d'un truc particulier. Peut-être à cause de ça, les vieux baroudeurs en sont rendus à critiquer la performance de façon un peu blasée. Je comprends qu'on soit tenté de dire que c'est une sorte de concert Metal, vu que le duo guitare/basse semble chercher à sonner comme toute fin 70's avec en plus des têtes et des attitudes à jouer dans Deicide. Mais c'est pas vrai du tout. Les structures sont bien trop inventives et créatives pour être assimilées à du metal, et l'intention générale, malgré ce cérémonial un peu kitch, est finalement très éloignée des codes du genre. C'est vraiment bien mieux.

Bien qu'on l'aperçoive à peine (la scène du Molotov, pour cause de plafond trop bas et donc de scène pas assez haute, fout systématiquement les batteurs dans l'anonymat), le batteur Franz Valente passe son temps à le préciser, lui qui installe des patterns plus déroutants les uns que les autres avec une incontestable maestria derrière des fûts effectivement terriblement mal sonorisés (ça va vaguement mieux sur la fin, et encore, ce qui est très frustrant, faut avouer) mais qu'importe, quand un type a ce genre d'ampleur derrière un kit, même en le faisant sonner comme un joueur sur seaux en plastiques, il t'emporte. Quant au fameux Eugene Robinson, il est évident qu'il possède un charisme totalement inhabituel, et propose un univers passionnant fait de mantras (plus ou moins improvisés semble-t-il), de talk-over, de parties de chant enlevées, de cris, de borborygmes et de mimiques chamaniques dont le catalogue semble inépuisable.

A bien des égards, il me fait un peu penser à Corey Glover, si Corey Glover faisait de la musculation, du combat libre et mettait des costards et des trois-quarts en cuir au lieu de combinaisons fluos, et qu'il se collait les oreilles avec du gaffer (ce qui fait que la ressemblance n'est pas si évidente, mais que je m'en fais la remarque quand-même). En résumé, Bunuel est un truc assez extrême, dont apparemment tout le monde voudrait qu'il le soit davantage alors que je trouve qu'ils sont déjà pas mal aux frontières de beaucoup de choses plutôt radicales, en l'état. Vouloir tenter de classer cette musique me semble un exercice périlleux et un peu stérile. C'est une pulsion assez frontale dans laquelle se mêlent des ruts animaux, des fins de monde annoncées, des déclarations d'amour illimitées, des slogans politiques volontairement inintelligibles, des riffs de camions citernes, des polyrythmies pachydermiques extrêmement rapides, des danses funky de dos, des acrobaties de lombaires, et des empêchements d'applaudir vu qu'on sait jamais quand les titres s'arrêtent vraiment. C'est assez glamour, pour finir. Vraiment. Pour un vieux baroudeur, je me trouve étonnamment conquis.

Avec un vrai regret pour Joe La Truite, trio local dont la prestation est passée assez injustement, en vrac, sous la ligne de flottaison d'un apéro un peu tardif, de retrouvailles de vieux baroudeurs, d'un anniversaire masqué, d'un sandwich fabriqué de mauvaise grâce durant un temps interminable, et d'une propension marseillaise un peu minable à ne pas se presser pour avoir l'air de types cool : les trois dernières minutes de leur concert, cueillies du bout des doigts, ont suffi à rendre le truc un peu sexy : leur show semble avoir été super, je crois. Tant pis pour nous, vieux baroudeurs. Et en plus, on finit par donner notre avis. C'est pour dire si on est cons.
Critique écrite le 12 avril 2025 par Kouros
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