Accueil Chronique de concert Jules Henriel / Dynamite Shakers
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Chronique de Concert

Jules Henriel / Dynamite Shakers

Jules Henriel / Dynamite Shakers en concert

Le Makeda - Marseille 18 avril 2026

Critique écrite le par

En 2008, je narrai sur ce portail (voir chronique par ici) la venue des chicagoans de Madina Lake au Poste à Galène, en m'efforçant de restituer l'étrange collusion entre un groupe présentant tous les atours du teenage band, une fan-base prépubère à moitié hystérique et finalement, l'étonnante qualité de la prestation de ces américains, et l'impact forcément positif qu'ils n'avaient probablement pas manqués d'avoir sur ces centaines d'oreilles en quête d'apprentissage.

18 ans plus tard, un vortex spatio-culturel me confronte à un renversement de phénomène : je m'attendais, ce 19 avril, à tomber sur cette éternelle cohue d'ados timidement excités ayant passé une paire d'heures devant un miroir de salle de bain et voilà qu'en bas de la rue Ferrari (et alors qu'entretemps, le lieu a changé de nom, de propriétaires et globalement, de ligne artistique) ne sont attroupés qu'une maigre ribambelle d'adultes placides, pour bon nombre même, assaillis par la dépigmentation capillaire. Quelque chose cloche.

J'ai pourtant (très rapidement) sondé le vaste merdier d'Internet avant de partir, et les 4 vendéens de Dynamite Shakers m'avaient pourtant semblé coller parfaitement au teen-age buzz à la française : un nom suffisamment maladroit, des têtes juvéniles aux traits un peu trop symétriques, des attitudes juste ce qu'il faut d'ado-arrogance, des clips trop travaillés, des fringues de pub pour fragrances porn-chic, un line-up digne d'un casting "à la Valéry Zeitoun", et au coeur de tout ça, un rock ma foi assez séduisant, plutôt brut, avec un je-ne-sais-quoi d'old school suffisamment maîtrisé pour en faire la coqueluche à la fois, en vrac, de Radio France, de Oui FM, de Mowno, de recueillir des "high hat" côté Transmusicales et d'afficher une tournée marathon de clubs hexagonaux. Du coup, après un (presque) enthousiasme sur un titre aux vrais faux-airs de rock anglais early 2000's, un second extrait m'avait ramené à la conviction d'avoir affaire à du teen-rock à cause d'un titre dans la langue de Molière confié à une bassiste dont il n'était pas difficile de réaliser le potentiel médiatique, déjà largement repéré par l'ensemble de la "presse spécialisée". Et puis, quelques articles parcourus en diagonale laissaient déjà planer (assez lourdement) le fantôme (encore non-cité, à ce stade) de Téléphone (aie)...

Mince que se passe-t-il donc, m'enquiers-je auprès de mes camarades rejoints sur le trottoir à la vue de ce public inadapté. Nous partageons une même circonspection, puis pénétrons à l'intérieur avec cet étrange aéropage de "matures". Il va s'agir de comprendre, du coup. C'est un peu excitant, quelque part. Je me rappelle que les éléments de bio de ce tout jeune groupe en faisaient des tonnes sur ses influences rockabilly, son authenticité rock, n'hésitant pas, excusez du peu, à agiter les fantômes des Stray Cats, d'Eddie Cochran et de Gene Vincent, poussant le bouchon jusqu'à name-dropper Johnny Thunders (!), puis les Cramps et le Gun Club (!!). Bon, je n'avais rien entendu de tout ça dans les 3 titres que j'avais parcourus, mais on connaît la propension des attachés de presse et des productions nationales à légitimer des new-comers à grands coups d'assimilations plus ou moins audacieuses, voire frisant l'amoralité : inutile de s'offusquer de ça, même si en l'occurrence, la taille et l'ampleur de la liste pouvait laisser un peu pantois.



Line-up oblige, repoussons néanmoins à plus loin la suite de cette enquête et pour l'heure, venons-en à Jules Henriel.
Il n'y a pas si longtemps en arrière, Parade faisait partie de ces groupes qui filaient vaguement l'urticaire. Comme notre vieille ville en a la marotte, le combo y était porté aux nues de façon quasi-indécente, avec un matraquage tel qu'il n'était plus possible d'ouvrir une parution locale sans tomber sur un panégyrique les encensant pour la énième fois en nous promettant le tsunami rock national des dix prochaines années. Il en avait été de même pour Nation All Dust ou Nasser avant eux, et il est de même en ce moment avec La Flemme, après feu Avenoir : on aime, à Marseille, créer des héros précurseurs en faisant sciemment semblant d'oublier que l'auto-proclamation n'aura jamais fait plier les dieux du temps, du public et de l'Histoire, et que la méthode Coué, toute enthousiaste qu'elle puisse être, n'aura hélas jamais façonné le moindre succès crédible en matière de rock, à fortiori français.

Entretemps, frappé de plein fouet successivement par la crise Covid, des bad buzz périphériques et quelques errances de surmenage dues à des enchaînements de date pharaoniques, Parade a fini par regagner une place plus discrète dans le catalogue des promesses massaliotes après un (très réussi) 2ème EP paru en 2023 : le temps, les concernant, est à son affaire (un "vrai" album est apparemment proche de la mise sous presse sous la houlette de Nicolas Dick, ce qui présage toujours de quelque chose ne pouvant être fondamentalement que qualitatif, so wait & see). Leur récente apparition-surprise en 1ere partie de Déportivo (voir chronique par ici) a d'ailleurs permis d'entendre que le groupe en a toujours sous le pied, et qu'une certaine maturité (dont quelques esprits chagrins auraient tendance à se plaindre, Parade s'étant anciennement démarqué par des prestations live particulièrement sauvages) soit à l'oeuvre, indiquant que leur son, et leur production, visent un post-rock définitivement assumé où l'élégance et la précision semblent en passe de s'imposer sur l'énergie post-punk sur-speedée de 2020.

En attendant, leur front-man a ouvert une brèche. Non pas qu'on n'ait pas, ces derniers temps, régulièrement croisé Jules Henriel seul à la guitare dans des sets plus ou moins improvisés où se bousculaient compositions personnelles en phase de test à côté de reprises alignant des clins d'oeil à tout ce que la folk anglaise et américaine compte de messies. Jusque-là, rien de très notable : des prestations souvent intenses (le garçon ne fait jamais rien à moitié en ce qui concerne son rapport à la musique), mais globalement floues. Floues jusqu'à ces tout premiers jours de janvier où son "Our own self Assurance" sort sur les ondes. Bim. Le titre est tout simplement irrésistible. Personne ne s'y trompe, d'ailleurs. Les articles pleuvent. L'homme est devenu papa, il y a un lien que l'exercice de comm accompagnant ce Single ne peut qu'exploiter, et il l'assume pleinement. Véronique Hilaire l'explique d'ailleurs dans son report Radio France du 27 mars : "Avec ce titre, Jules Henriel ouvre une page nouvelle - intime, fragile, déterminante. Il avance désormais en solitaire, porté par une musique qui épouse les secousses de la vie adulte. Arrangé par Jullien Arnaud et produit par Nicolas Dick, le morceau résonne comme un faire-part folk : la bande son d'une naissance double, celle de son enfant et de son aventure musicale personnelle.".

C'est donc dans un costume un peu trop grand, et noyé dans cette forêt de néons aux éclairs criards, qu'il monte ce soir sur scène en solo, et sous son nom propre. Jules Henriel est en train, donc, d'écrire une bande-son solo. Bande son ? Le son, justement, est superbe. Pas de magie : Nicolas Dick est à la console, lui qui va devoir désormais assurer l'exercice complexe de devoir concocter à la fois l'album de Parade à venir, et parallèlement, d'assurer l'orfèvrerie de l'émergence solo de son leader.

Solo ? Jouer solo est toujours un jeu d'équilibriste. Passées les premières minutes, garder l'attention, ne pas lasser, éviter la sensation de redite, contourner le piège de l'enfermement acoustique et de la complainte folk-triste sont autant de gageures dont la plupart des loners peinent à s'extirper, si doués soient-ils/elles. Je me tends donc, une fraction de seconde, à l'arrivée de l'inévitable creux de vague du 3ème titre, inutilement. La richesse de sa composition, la brillance du son, la qualité des harmonies chassent d'un geste le spectre très éphémère de l'avalement scénique du type tout seul, et Jules Henriel continue de tous nous tenir dans le creux de sa main avec la tristesse désespérée de la plupart de ses chansons, qui loin de plomber logiquement l'ambiance, prend inversement les airs pour gagner des éthers d'élégance d'où l'on ressort à chaque fois surpris par ces fins de titre presque brutales, débarrassées de pathos et libres comme un souvenir. Ca dure juste ce qu'il faut, et ça aura été beau du début à la fin, suffisamment pour garder la plus grande partie de ce bizarre auditoire du Makeda sous le charme, debout, jusqu'à ce qu'il parte comme si rien de tout cela n'avait la moindre importance, et sous les hourras.

Tout le monde hoche la tête en tentant de gagner une place au comptoir. Jullien Arniaud, le boss de Hey Bronco chez qui Jules Henriel vient de signer (accessoirement lui-même à la tête de la splendide aventure Brother Junior) ne s'y est pas trompé : il y a là matière à produire un album qui n'aura rien à envier au magnifique "Our own self assurance", livré ce soir avec une émotion tenue à bout de bras.



Lumières rallumées, agitation sur scène, câbles pliés, câbles connectés, lumières éteintes. Il est temps de revenir au "mystère Dynamite Shakers".
Le quatuor entre sur scène et très vite, on sent effectivement les quelques 400 (!) concerts qu'on lui prête. C'est rodé comme un bolide. Bon, le son peine un peu à se mettre en place, un classique quand le groupe joue sacrément fort sur scène et que la salle est petite (les batteries en font toujours les frais, qui finissent par sonner comme une série de cartons de livraison martelés dans un couloir de métro, faute de pouvoir sonoriser quelque chose qui ne pourra pas vraiment l'être). L'air de rien, la "fosse" (les ¾ de la salle, s'agissant du Makeda) s'est soudainement remplie, signe que beaucoup de ce public s'était finalement réfugié quelque part dans les recoins et à l'étage pendant la 1ere partie : il faut dire que le contraste est plutôt violent.

L'enthousiasme est instantané. Je regarde, amusé, ce public d'adultes s'enjailler sans retenue devant ce quatuor de jeunes pousses auquel je trouve effectivement, l'espace d'une seconde, de faux airs de Ramones et je souris pour moi-même : se peut-il qu'une foule de mid-trentenaires, de quadras et de quinquas, d'habitude si prompts à la critique et si rétifs à l'enthousiasme, se soient fait happer par ces new-comers à six-cordes ? M'étais-je à ce point fourvoyé, moi qui n'avait vu en eux qu'un buzz revivaliste orchestré par une filière en mal de souvenirs amplifiés ? J'essaie de prendre du recul. Je me déplace, m'approche par le côté pendant qu'un nouveau titre me fait immédiatement l'effet d'un Arctic Monkeys de 2006, quand les merdeux de Sheffield avaient retourné un Moulin plein à craquer de leur arrogance acnéique et d'un son et d'une teigne proprement bluffants. Le jeune chanteur des Dynamite Shakers n'y est pas pour rien, lui qu'on pourrait soupçonner de cultiver une ressemblance étudiée avec le Alex Turner early-years (ou un Zac Efron période High School Musical, si on est chafouin), mais pas que : en fin de compte, les compositions des jeunes vendéens qui s'alignent en flirtant ouvertement avec le combo-star anglais en deviennent un peu gênantes. Et puis je surprends ces drôles de gimmicks de scène savamment travaillés : déplacements coordonnés à des instants T, changements de posture parfaitement orchestrés qui me font soudain, pour la première fois depuis le début, vaguement grimacer. La bassiste tire une tronche parfaitement distanciée dont je commence du coup à interroger la sincérité, et de plus près, ce guitariste (parfaitement doué, il faut le dire) au look CBGBiste assez marrant, arbore finalement une immonde ceinture "Le Temps des Cerises".
Ok, ça joue vite, fort, et bien ; et ce batteur tient le tout d'une main de maître. Mais quelque chose continue de me titiller, qui m'empêche toujours de regarder autrement ce public étrangement déchaîné qu'avec circonspection, et l'envie de dire : sérieusement, les gars ? Le fait que ces quatre arrogants (et dieu sait que l'arrogance est au rock ce que l'eau tonique est au gin) se piquent des Dogs (dont, parait-il, ils n'hésitent pas à reprendre un titre en fin de gig) vous parait-il suffisant ? Le fait qu'ils jouent vite, et juste, avec les cheveux dans les yeux suffit-il à parler du Gun Club ? Merde, du Gun Club ?

Le voile tombe enfin définitivement quand cette jeune bassiste annonce le titre suivant, le tout nouveau, et que les Dynamite Shakers se lancent dans un morceau en français du genre de celui qui m'avait déjà vaguement retourné l'échine sur Youtube. Deux nouvelles choses me sautent aux yeux. Le chanteur et son guitariste, qui jusqu'alors trustaient la scène toutes guitares devant, se sont spontanément rangés sur le côté : au lieu de continuer à monter bravement à l'assaut de l'audience, ils se mettent à regarder leur compère féminine en jouant ; de leaders, ils se sont auto-retranchés à accompagnateurs ; et puis le piège du français se referme sur eux comme une mâchoire de loup. Non pas que cette jeune femme ait une voix disgracieuse, ou perdu de son aura boudeuse : simplement, exactement comme l'autre titre découvert sur Youtube, les paroles ne sont pas à la hauteur. Chablang. La malédiction du rock à la française vient de s'abattre, impavide. Il n'y pas d'entre-deux, de par chez nous : après avoir pris l'élan sur cette pente ô combien glissante, c'est soit la gamelle, soit le saut flamboyant. Pour moi, cette fois le skate est à terre. En une vingtaine de minutes, les Dynamite Shakers sont passés des Ramones à Superbus. Je regarde à nouveau ce public. Ils la trouvent diablement douée, et elle l'est, c'est un fait. Elle était une incarnation rock assez crédible jusqu'ici, avec ses Simon Gallup-attitudes et sa moue en cuir, mais le problème c'est qu'ils continuent de la trouver diablement rock, et que ce n'est plus du tout évident. Ce qui l'est, par contre, c'est que quelque part, quelqu'un tirant les ficelles de Dynamite Shakers est en train de tout miser sur Lilla-Rose Attard, et que ses comparses ont certainement un peu de souci à se faire, vu qu'elle a l'air de parfaitement s'y retrouver, et d'être totalement prête pour ça.

En ce qui me concerne, je ne pousserai pas l'expérience plus en avant.
Objectivement, je n'ai rien à redire des Dynamite Shakers. Ils sont jeunes, beaux, charismatiques, ils jouent diablement bien, diablement vite, et très efficace. Ils ont absorbé tout le catalogue des postures rock disponibles, du mid-50's au revival 2000 ; ils ont bossé la scène au possible, et crachent un truc carré et rondement mené (ce en quoi ils peuvent assez légitimement remercier un batteur émérite, s'agissant d'enchaîner non-stop autant de tempos élevés). Subjectivement, ces photos de presse qui font des clins d'oeil terriblement appuyés aux pochettes de Téléphone, ces clips où au fur et à mesure, la fille-qui-chante-en-français se retrouve lentement, mais sûrement, plutôt entourée des autres que sur le côté, et s'impose devant au lieu de rester cette bassiste classieuse au coeur d'un groupe rock aux dents longues, cette fille qui prend lentement des airs d'Emmanuelle Seigner en chantant des choses Nouvelle Vague, tout ça me laisse à penser que ce qui aurait pu faire de ce groupe assez sympathique un truc éventuellement à suivre, pourquoi pas, pour voir où ça allait les mener, est déjà en train de prendre l'eau. Oui-FM est en train d'emporter la partie. Tant pis pour le rock. Pas plus d'Alison Mosshart à la française que de nouveau Dogs issus de Vendée, à l'horizon du Makeda de ce soir.

Heureusement, quelque part au coeur de l'Amérique, Jon Spencer est en train de défoncer une nouvelle page du rock avec deux des Bobby Lees, dont la démentielle jeune bassiste Kendall Wind (voir chronique par ici). Hell Yeah. A côté de moi, Marine Sahakian, l'iconique bassiste de Parade, regarde le tout en attendant sagement de pouvoir remonter sur scène dans quelques mois. Ok. Electric fear en perspective...

ps : si quelqu'un(e) a des photos de ce concert merci d'envoyer un mail à pirlouiiiit@yahoo.fr (qui a oublié de venir) qui les ajoutera à la chronique, merci !

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