Ou quand un musicien-poète bien vivant, ressuscite un musicien-poète jamais tout à fait disparu... Le grand Frédéric Nevchehirlian et son groupe éponyme s'emparent d'une douzaine de textes peu connus de Jacques Prévert, des textes à forte connotation revendicative, communistes au .../...

Ou quand un musicien-poète bien vivant, ressuscite un musicien-poète jamais tout à fait disparu... Le grand
Frédéric Nevchehirlian et son groupe éponyme s'emparent d'une douzaine de textes peu connus de
Jacques Prévert, des textes à forte connotation revendicative, communistes au sens le plus noble, anarchistes au sens le plus joyeux et pacifiste !
L'occasion de découvrir que l'apparemment anodin "poète pour culottes courtes" avait aussi une plume rouge vif, assez acérée pour égorger proprement un industriel-flambeur de l'époque : il fait ainsi un enterrement de première classe à l'arrogant
André Citroën, qui aujourd'hui ferait à n'en pas douter partie du club du Fouquet's, fameuse brasserie populaire des Champs-Elysées...
Après un salutaire vent de révolte où il liste - en forme d'"Inventaire à la Prévert" bien sûr ! - les classes opprimées ou oubliées (
Le soleil Brille pour tout le monde ?),
Prévert les appelle à la révolte, qui commence par un nécessaire réveil des consciences face à l'oppresseur patron-bourgeois-tyran ... Toujours un peu la même personne, celle qui vous endort par son air bonhomme à la télé (poignante
Il ne faut pas rire avec ces gens-là), avant de vous envoyer crever à sa place... Il enfonce le clou avec
Travailleurs, attention, un chant faussement doux qui est un appel vibrant à l'insurrection populaire, d'une portée presque égale au "Temps des Cerises"...
Et tout ça pour exiger quoi ? Eh bien peut-être simplement, ce que liste sa
Confession Publique, (un autre) inventaire d'utopies joyeuses, libertaires et pacifistes - l'exact contraire de la terrifiante vie
Familiale évoquée ensuite, a capella. Et pour ne pas tuer sa belle utopie dans l'oeuf, il n'oublie pas de s'adresser aux pauvres troufions qu'on enverra immanquablement la mater, avec
Marche ou Crève, complainte bouleversante et rebelle qui rappelle l'époque pas si lointaine où l'on faisait donner la Troupe des appelés contre les ouvriers en grève... ou contre le petit Peuple de la Commune.
Le tout est animé par une musique discrète avec quelques passages fulgurants de mélancolie et/ou de rage contenue, qui portent admirablement les textes les plus enflammés, instrumentations "superbe comme d'habitude" sur les
oeuvres nevchehirliantes... Et musiques parfois jouées par l'artiste seul, comme il aime à le faire dans ses toujours intenses
concerts en solo.
Et puis, quand même, un passage par l'école primaire (où nous l'avons tous rencontré,
Jacques Prévert) avec
Le Cancre, sans doute l'un des poèmes les plus connus, ici interprété sur un riff de guitare et sifflements martial, lent et puissant, qui déclame un acte de rébellion enfantin, simple et grandiose à la fois. Un poème qui a fait rêver des millions d'enfants, l'auteur de cette chronique y compris, saisi d'une formidable émotion en réentendant ce texte, 25 ans après l'avoir appris et oublié...
Prévert, lui aussi, échoue à règler son compte à son enfance avec
Maintenant j'ai Grandi : on ne peut jamais repousser complètement une belle idée, même infantile, qui a décidé de vous revenir. Car comme disait un autre grand poète français, "il n'est rien au monde d'aussi puissant qu'une idée dont l'heure est venue"...
Hélas cet élan d'insurrection joyeuse se termine sur une version des
Feuilles Mortes, splendide à vous en donner le frisson, mais d'une tristesse insondable (car dépourvue de la touche "jazzy" de la version d'
Yves Montand)... Il faut donc remettre bien vite le disque au début, et savoir s'en échapper en cours de route, pour ne pas en ressortir avec un bourdon carabiné... Dommage, il se serait si bien conclu avec, par exemple,
"Vous n'empêcherez pas le drapeau rouge de flotter" ou
"La grève, la grève, Vive la grève !"
Il n'en reste pas moins que cet opus, réussite majeure et complète, est appelé à faire date, et d'abord à rejoindre sans délai la discothèque de tous ceux - et dieu merci nous sommes encore nombreux - qui continuent à garder une foi inébranlable dans le progrès social et l'utopie collective.
(L'Autre Distribution, 2012)