Les ramifications du jazz sont nombreuses. Parmi elles, on trouve le jazz vocal, qui comprend lui-même la polyphonie vocale ; et dans un recoin de ce tiroir, on découvrira
The Puppini Sisters, trois pin-up qui, sous des dehors de midinettes à G.I. ou Marines façon
Andrews Sisters, dévoilent leurs trésors d’harmonie, et enflamment ce soir l’Espace Julien.
The Puppini Sisters :
Stephanie O’Brian voix, violon
Marcella Puppini voix, accordéon
Kate Mullins voix, claviers
accompagnées par :
Blake Wilner guitare
Henrik Jensen contrebasse
Peter Ibbetson batterie

Quelle heureuse surprise, quelle charmante rencontre que de découvrir
Marcella Puppini, la brune fondatrice, (immédiatement étiquetée Betty Boop par Bibi), puis
Kate Mullins, la blonde, (Marylin), et
Stephanie O’Brian, la rousse, (Jane Russell ou Jessica, épouse de Roger Rabbit, selon les fantasmes de ces messieurs).
Car dans le genre fantasmatique, les trois poupées en font des tonnes, pour le plus grand plaisir du public, hommes et femmes : surenchères de postures de calendrier, de courtes chorégraphies synchronisées, de grands sourires, mains sur la bouche façon « ooooups ! » cambrures outrancières et faussement innocentes, clins d’yeux et grands sourires, toute la panoplie y est. Elles y prennent visiblement plaisir, se marrent, et conséquemment, nous aussi.

Sur de nombreux morceaux,
Marcella Puppini joue de l’accordéon,
Stephanie O’Brian du violon et
Kate Mullins du clavier. Mais c’est dans la « close harmony » que ces trois poupées font des merveilles : il s’agit de cette mode/technique vocale très courue dans les années 40 aux U.S.A, par les fameuses
Andrews Sisters notamment, puis
The Dinning Sisters,
The Chordettes et de nombreux autres trio ensuite, qui consiste à superposer trois phrasés aux rythmes identiques et aux lignes mélodiques légèrement décalées, mais proches et en harmonie, bien sûr.
Tout passe à la moulinette ‘close harmony’ des
Puppini Sisters : les standards de l’époque, le folklore Russo-Juif (grâce à l’excellent violon de
Stephanie O’Brian), la variété de
Brigitte Bardot, celle plus Fiat 500 de
Renato Carossone, le tango d’
Astor Piazzolla, l’Amérique de West Side Story, des bals de Proms, et les tubes disco de
Mika. Très vite, la ‘close harmony’ apparaît, au-delà d’un style musical désuet pour certains, comme une magnifique machine à recréer, à régénérer les tubes et les standards, et à leur rendre une nouvelle jeunesse, une nouvelle fraîcheur.

Au programme :
1-Hollywood (titre de leur dernier album)
2-Get Happy
3-Mr. Sandman (
The Chordettes)
4-Side By Side
5- I Got Rhythm (
Gershwin)
6-Libertango (
Astor Piazzolla)
7-Moi Je Joue (
Brigitte Bardot)
8-Jilted
9-Boogie Woogie Bugle Boy (
The Andrews Sisters)
10-It’s Not Over
11-True Love
12-I Feel Pretty (
West Side Story)
13-Panic
14-Rum & Coca-Cola (
The Andrews Sisters)
15-In The Mood (
Glenn Miller)
16-Crazy In Love
17-Bei Mir Bist Du Schoen (
The Andrews Sisters)
18-Grace Kelly (
Mika)
19-Diamonds Are The Girls Best Friends (
Marylin Monroe)
Rappel :
20-Parle Plus Bas (du film Le Parrain)
21-Tu Vuo Fa L’Americano (
Renato Carossone)

Les morceaux sont assez courts, dans l’esprit de l’époque, on est pris dans un tourbillon de fraîcheur et de tonicité, sans cesse renouvelé par l’étendue du répertoire. Le dynamisme des sisters est impressionnant, le sourire est toujours en façade, et en amont, une technique vocale parfaitement huilée : les trois notes en harmonie sont toujours justement placées, pas une faille, ni une hésitation.
Sur les premières notes de Libertango, je frémis d’angoisse : va t’on avoir droit aux paroles de
Guy Marchand « Moi je suis tango, tango ! », ouf, non ! L’inquiétude est venue du fait qu’on est très proche de la variété, sur chacun des morceaux. Ces arrangements rendent la musique à la fois très accessible, agréable et savamment construite pour préserver une certaine noblesse, dissimulée sous la modestie de leurs immenses sourires.

Sous les spots complices de la régie,
The Puppini Sisters poursuivent sans faiblir leurs ondulations de hanches qui multiplient les reflets, les jeux d’ombres et de lumières de leurs belles robes dorées. Les postures deviendront évocatrices et carrément loufoques sur une chanson qui énonce en substance l’importante interrogation de la femme délaissée : « que faire pour le garder, quelle posture adopter ?… ».
Mais
The Puppini Sisters ne tombent jamais dans la facilité, ni dans la vulgarité. Elles n’ont même pas besoin de l’autodérision pour éviter cet écueil. Elles jouent leur jeu avec un mélange de simplicité et de brio, mais aussi de franchise, de sincérité et énormément de générosité.

Le public marseillais, charmé et respectueux ne s’y trompe pas et ovationne à plusieurs reprises leur prestation. Les trois musiciens, discrets, sont appelés en avant de la scène pour une courte participation sifflante, puis pour une petite danse sur In The Mood. C’est sur ce morceau que
The Puppini Sisters nous prennent à partie pour faire le chœur. Force est de constater que le Marseillais chante bien, juste et module avec aisance.
Les feux de l’Amérique mythique brillent encore, toujours et sous de nombreuses formes dans les yeux, les voix les danses et la candeur affichée des trois chanteuses de charme. Dans la frénésie souriante du jeu de
Stephanie O’Brian au violon, on retrouve même l’esprit des « silly symphonies » -notament celui intitulé La Cigale Et La Fourmi- ces dessins animés musicaux et jazzy, minis chefs-d’œuvre de Walt Disney à ses débuts.

Allez, une petite critique, qui n’est certes pas une fausse note, histoire qu’il n’y ait pas que de l’élogieux, et que la diatribe ne finisse pas par sonner faux : sur certains morceaux (Diamonds Are The Girls Best Friends, Moi Je Joue, et d’autres)
The Puppini Sisters ont choisi les voix d’accompagnement mais aucune des trois n’interprète la voix principale, celle qu’on connaît. La chanson devient une performance d’harmonie où l’on ne retrouve plus ses repères, elle devient moins familière. Il eût été à mon sens préférable que sur chacune des chansons, la voix principale fut présente.
La liste des fameux trios féminins initiée dans la forme ‘mythologie grecque’ avec les Trois Grâces, puis avec Les Heures, Les Moires, s’est prolongée dans la peinture au XIX siècle avec La Vague de Camille Claudel, Les Baigneuses de Cézanne, puis dans la littérature avec Les Sœurs Brontë. Le XX° siècle lui aura apporté sa forme musicale, version jazzy
The Andrews Sisters,
The Dinning Sisters,
The Chordettes, version R&B avec
The Pointer Sisters,
The Destiny Childs et Bossa avec
Trio Esperanza. Elle s’enrichit aujourd’hui d’un nouvel avatar:
The Puppini Sisters.

Le choix des deux morceaux de rappel, Parle Plus Bas (du film Le Parrain) et Tu Vuo Fa L’Americano tombe comme une évidence, une excellente conclusion à ce superbe show : il rappelle l’origine de la fondatrice du trio,
Marcella Puppini et la source de rêves, de fantasmes et de mythes qu’ont été les U.S.A. des années 40 jusqu’à aujourd’hui. Nous nous la sommes tous joué « l’Américain » dans un recoin où l’autre de notre enfance, de notre adolescence.
Le titre de leur dernier album : Hollywood évidemment.
Plus de photos de McYavell
ici.
Des extraits vidéos de Mardal
par ici.
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