Voici la soirée qui justifie le mieux l’appellation Cinq Continents de ce festival. Ibrahim Maalouf Quintet et Richard Bona Quartet vont nous les faire tous visiter (pour peu que l’on triche un peu : occultons l’Océanie - qui est au jazz ce qu’Olivia Newton John est au rock - et coupons l’Amérique en deux).
Je reprochais aux premières parties de mardi et mercredi le manque de diversité de leur répertoire. Ibrahim Maalouf, lui, sait varier les genres.
Il nous présente sa trompette dans l’improvisation d’ouverture. Elle est aimante et timide. Ses déclarations nous attendrissent, ses silences nous tourmentent.
Elle participe ensuite à un morceau traditionnel en compagnie du djembé, à un rock’n roll decrescendo poignant où elle semble livrer son dernier souffle en final.
Bidouillages claviers et guitare funky la font renaître de ses cendres.
Elle semble surgir de la pampa sur une composition rock, du Maghreb sur Esse Emme.
L’éloquence d’Ibrahim n’est pas sa qualité première. Il le sait mais il tient à nous présenter certaines pièces. C’est ainsi que l’on apprendra que la suivante, frisson majeur de la soirée, a été écrite à Beyrouth en 1993, l’image d’un champ de ruines dans la tête et du Led Zep dans les oreilles.
La trompette déambule à pas de loup dans la ville déserte, flanquée par le clavier et pistée par la contrebasse. La peur les gagne soudain et la course s’accélère jusqu’à devenir effrénée. Superbe.
Deux titres suivent, encore différents, encore riches en émoi. A revoir au plus vite.
Ibrahim Maalouf Quintet : Ibrahim Maalouf : trompette / Nenad Gajin : guitare / Benjamin Molinaro : basse / Frank Woest : piano / X : batterie
Pas de chamailleries ce soir. Les spectateurs seront debout. Le public de Richard Bona est fidèle et enthousiaste. Pour ma part, je ne l’avais vu jusqu’à présent qu’en sideman de Richard Galliano.
L’Afrique est à l’honneur sur les deux premiers titres dont un vocal inaugural prometteur. L’Amérique latine ensuite. On ne peut pas tout aimer - même dans le jazz - et le cha cha cha n’est pas ma tasse de cachaça. Mais celui-ci ne passe pas trop mal.
Maalouf nous racontait sa passion pour Led Zeppelin. Il doit avoir cela en commun avec Jean-Christophe Maillard, le guitariste de Richard. Il délivre un merveilleux solo que Jimmy Page n’aurait pas renié. Voilà donc l’Europe représentée.
Tout comme l’Asie à travers l’Inde (Shiva Mantra) et l’Amérique du Nord avec une reprise de Jaco Pastorius, Liberty City.
Richard Bona manie l’humour presque aussi bien que sa basse cinq cordes. Il traduit certains titres en Marseillais : M’Bamba Mama, merveilleuse chanson câline devient "M’Bamba Mama Putain Con", même gag pour Shiva Mantra. Pour Liberty City, il nous piège en la renommant "Marseille".
Son humour gagne ses soli dans lesquels il glisse une phrase de Smoke On The Water ou d’Une Chanson Douce.
Sa pédale à boucles achetée à Marseille est l’outil d’une superposition vocale impressionnante. Richard campe à lui seul les voix de tout un village africain.
C’était le concert du Festival que je redoutais le plus. Cette musique ne correspond certes pas toujours à mes goûts, mais dans la palette de Richard Bona, chacun peut trouver son compte.
La constitution du Richard Bona Group est elle aussi intercontinentale. Jugez plutôt : Richard Bona : basse, chant (Cameroun) / Jean-Christophe Maillard : guitare (France, Guadeloupe) / Ernesto Simpson : batterie (Cuba) / Gilmar Gomes : percussions (Brésil) / Lee Tatum Greenblatt : trompette (Etats-Unis) / Etienne Stadwijk : claviers (Pays Bas).