* Gil Scott-Heron - I'm New Here (2010 / XL Recordings - Beggars) écouté par Pierre Andrieu
Retour magistralement pertinent – à la Johnny Cash sur American Recordings – pour le légendaire soulman Gil Scott-Heron, qui après avoir initié le rap avec ses spoken word conscients (The Revolution Will Not Be Televised… ) et ses titres de funk soul jazz dans les années 60 et 70 (The Bottle, Angel Dust… ), revient avec un disque entre électro, trip hop, folk, slam, hip hop et soul. Produit de main de maître par Richard Russell, son Rick Rubin à lui, I’m New Here est une très réussie tentative de rédemption musicale et personnelle après une série de déboires ayant provoqué une descente aux enfers de la drogue et de la prison. Sur chaque titre, on sent un Gil Scott-Heron salement amoché par la vie mais toujours ha
bité
par une inextinguible foi en l’être humain. Sa voix – grave et révélant un hallucinant vécu – habite littéralement des chansons hyper personnelles, même si ce sont parfois des reprises (très bien choisies, il est vrai). Avec pour seuls alliés musicaux des bidouillages électroniques convoquant certains sons du disque de Thom Yorke en solo, des passages trip hop évoquant Massive Attack ou une guitare sèche très folk n‘ blues, Gil Scott-Heron repart au combat. Pour affronter ses démons, lutter contre les clichés véhiculés à longueur de journée par certains médias et lutter contre le mélange d’apathie et de résignation provoqué par les sociétés actuelles. Qu’il compose lui-même ou en compagnie de Richard Russell, qu’il reprenne superbem
ent
Bill Callahan (Smog) ou Robert Johnson ou qu’il s’autorise un sample de Kanye West en bande son, à chaque fois, ce vétéran chez lequel la vie bouillonne encore s’impose à l’auditeur comme un chanteur au charisme magnétique. Il est donc tout à fait normal que les titres marquants ne manquent pas sur ce court et irrésistible album : On Coming From A Broken Home part 1 & 2, Me And the Devil, I’m New here, New York Is Killing Me, Your Soul And Mine, entre autres… I'm New Here est un disque important, qui sera le début d’une résurrection totale, souhaitons-le.
http://gilscottheron.net, www.myspace.com/gilscottheron, www.beggars.com, www.myspace.com/beggarsbanquetuk, www.xlrecordings.com/gilscottheron, www.youtube.com (vidéo The Bottle), www.youtube.com (vidéo The Revolution Will Not Be Televised), www.youtube.com (vidéo de Me And The Devil).
* Lcd Soundsystem - This Is Happening (2010 / Parlophone - EMI) écouté par Pierre Andrieu
L'attente des fans de James Murphy a été récompensée : Lcd Soundsystem a enfin fait paraitre son troisième album, This Is Happening… Inutile de tourner autour du pot, ce groupe qui est plus que jamais une machine à faire danser et à rocker en live (son concert hystérique au Bataclan le 8 mai a laissé des traces indélébiles dans les organismes !), vient encore une fois de publier une tuerie discographique propre à entrainer trépignements incontrôlés, poussées de fièvres affolantes et montées de désir incessantes. Certes, il n'y a pas vraiment de tubes radiophoniques - à part l'excellent Drunk Girls, une éclatante relecture façon
2010 de
White Light/White Heat du Velvet Underground - sur cet opus ; loin de vouloir s'emmerder avec les formats, Mr Murphy s'en moque avec jubilation (le patient travail au corps de You Wanted A Hit est super excitant), étirant ses morceaux à l'envi sur 6, 7, 8 ou 9 minutes. Et si au début, on peut trouver ça un peut long, au fur et à mesure des écoutes, on comprend où le génial musicien, producteur et chanteur a voulu en venir. Ce petit polisson a tout simplement voulu échauffer lentement les sens pour provoquer des transes électro rock orgasmiques à base de basses turgescentes, de batteries bandantes, de cow bells trépidantes, de guitares dissonantes et de chant jouissif. La devise de This is Happening semble être « plus c'est long, plus c'est bon ! », et on ne voit pas bien quel éjaculateur précoce pourrait lui jeter la première… pierre ! De Dance Yrself Clean à Home en passant par Somebody's Calling me (très influencé par
Nightclubbing d'Iggy Pop), All I Want (un hit interstellaire avec une guitare évoquant l'insurpassable Heroes de Bowie) ou encore l'immense Pow Pow, Lcd Soundsystem passe dans sa moulinette le glam de David Bowie, les sons extra terrestres de Brian Eno, la folie des Talking Heads, le sens du beat de Daft Punk et l'extravagance rythmique d'ESG. Et ce avec un talent unique et une volonté d'envoyer ses auditeurs au septième ciel. Vous savez donc ce qu'il vous reste à faire si vous êtes intéressés par cet alléchant programme…
www.myspace.com/lcdsoundsystem, www.lcdsoundsystem.com, www.dfarecords.com, www.deezer.com/fr/music/lcd-soundsystem#music/lcd-soundsystem.
* Casey - Libérez la bête (2010 / Anfalsh Production) écouté par Zeu Western Manooch
Casey c'est la France. Et si cette affirmation - un tantinet réductrice et provocatrice quand on connait la bête dont nous cause ce disque - si cette phrase, donc, pouvait avoir sa part de vérité ? Imaginez, alors ce que serait notre bonne vieille nation…A la fois bestiale et attachante. Dangereuse et fascinante. Enragée et tellement belle. Pure folie ? Qui sait ?
Des virées dans l'Angle Mort avec Zone Libre et Hamé à son engagement de toujours au sein d'Anfalsh prod., cette tribu de délinquant(e)s perfides, elle est de toutes les luttes, de tous les sauvetages d'un rap hardcore qui n'en a souvent plus que le nom. Poétesse énervée toute l'année, charmeuse de mots, rappeuse incendiaire, elle est sur tous les fronts, surfant sur le temps - plus de dix ans qu'elle roule pour le hip-hop - pour devenir aujourd'hui, elle peut toujours s'en défendre on s'en fout, un des piliers, détentrice d'une part de mémoire, voire de conscience, de l'underground d'ici.
Comme une suite logique, Libérez La Bête prolonge le précédent Tragédie D'une Trajectoire, lui-même déjà un sommet fédérateur après les premiers featurings sur Première Classe et Spécial Homicide. Il n'a pourtant rien à voir avec les décharges brutales entérinées sur ces derniers disques. Désormais la colère se maîtrise, ce qui finit d'accroître sa puissance, son efficience.
Casey laisse les instrus d'Héry & Laloo - minimales et sèches comme des triques - et la prose de quelques invités triés sur le haut du pavé (la Palme à Al, Mc à la plume revêche et animale) démâter l'auditoire et délimiter sa zone d'intervention, avant de venir régler le compte de chacun, et mettre définitivement les poings sur nos vies.
Les mots de Casey sont posés, réfléchis à l'extrême. Elle cogne avec eux, eux cognent pour elle, quand tant d'autres cherchent encore les virgules, perdant leurs temps comme le notre à brailler dans le vide. Et si ceux-là même, dans l'excès de langage, la démesure sclérosent toujours un peu plus le rap et le reste, elle, garde le cap. L'ascèse de la prose, lâchée sur la mesure, restant sa seule et unique arme (son sourire en coin aussi !). Ecoutez Sac de Sucre, vous comprendrez que "le rap d'immigrés" en a fini d'avoir bon dos.
Utilisant avec malice toutes les ficelles du genre comme les joueurs de Gwo Ka font corps avec leurs percus, cette amazone hardcore fait ici ce que peu sont parvenus à faire : transformer chacune de ses compositions en démonstration pugilistique et pédagogique. Frapper et transmettre, voila un extraordinaire credo, non ?
Maîtresse dans le maniement des armes verbales, ce disque en atteste, elle porte en elle à la fois le calme froid et dense de la révolte et la chaleur bouillante d'une intelligence à part, empreinte de justice. Chacune de ses phrases est là pour nous le rappeler.
Révolte…Justice…Les fondations même de la Rage…La sienne, comme était celle de Césaire, capable à tout instant de nous rendre "la foi sauvage des sorciers", pure et incandescente, intacte et inviolable.
Casey, c'est la France…Ah, si seulement…
http://www.matiere-premiere.org/index.php / www.myspace.com/caseyofficiel
* MGMT - Congratulations (2010 / Columbia - Sony Music) écouté par Pierre Andrieu
Le cliché du « toujours difficile deuxième album » après un succès planétaire est habilement contourné par les farfelus touchés par la grâce de MGMT, qui publient Congratulations, un disque de pop psychédélique, sans tubes hyper évidents avec synthés clinquants, mais se révélant passionnant au fil des écoutes car joliment complexe et très long en bouche… La tête toujours perchée dans les étoiles des années 60/70, Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser permettent avec leur nouvel opus de passer en mode vol plané ou surf sous produits illicites (comme sur la pochette donc), et ce grâce à 9 titres à la fois frénétiquement psyché, très bucoliques et hyper pop. S'il n'y a pas de hit singles aussi évidents que les irrésistibles Kids et Time To Pretend, même si l'excellent Flash
Delirium est accrocheur en diable, il est impossible de ne pas remarquer l'insolent (et durable !) talent du duo new yorkais pour composer des chansons qui retiennent l'attention. Des pop songs, quoi ! Oui, mais des pop songs passées au travers d'un prisme de drogues lysergiques et d'influences aussi classieuses que décalées : Bowie, Beach Boys, Kinks, Syd Barrett & Pink Floyd (cf le terrifiant et jouissif cauchemar sonore de Lady Dada's Nightmare), Dan Treacy et ses Television Personalities ou encore Brian Eno de Roxy Music… Les deux derniers ont même des chansons où leur nom est cité en hommage, l'écoute des disques des autres se « contentant » de donner une patine sixties et seventies à l'album : chœurs gorgés d'écho, refrains nimbés d'onirisme, harmonies vocales belles à pleurer et arrangements en forme de mini symphonies invitant au voyage spatial. Enregistré avec le groupe de scène de MGMT, sous l'égide du producteur
Pete Kember aka Sonic boom (de Spacemen 3, un combo vénéré par les auteurs d'Oracular Spectacular) et de Dave Fridmann (qui a assuré le mixage cette fois-ci), Congratulations est donc un très bon disque truffé de chansons au potentiel tubesque indéniable, même si un peu moins immédiates que ce que la maison de disques devait attendre. Néanmoins, qui pourra résister à l'appel insistant de It's Working, Song For Dan Treacy, Brian Eno et du déjà cité Flash Delirium ? Qui arrivera à se sortir indemne du labyrinthe d'émotions déclenchées par Someone's Missing, I Found A Whistle, Siberian Breaks ou Congratulations ? Sans doute seulement les rabat-joie détestant les artistes dès qu'il ont du succès. Les autres devraient finir par applaudir des deux mains pour féliciter MGMT, à l'instar du public enregistré à la fin
du
dernier morceau de cet opus, la très belle ballade planante intitulée Congratulations…
www.myspace.com/mgmt, www.whoismgmt.com, www.columbiarecords.com, www.facebook.com/mgmt, http://twitter.com/whereismgmt, www.youtube.com (clips).
* Yann Tiersen - Dust Lane (2010 / 2010 - Mute Rds) écouté par Zeu Western Manooch
Étrangement, on a toujours su que Yann Tiersen allait finir par sortir ce disque…LE disque. Depuis qu'on l'a croisé chez Bästard, ou au côté de la tigresse Shannon Wright. On le sentait venir, le couronnement, le climax. Celui qui naît d'une somme, marque le pas d'une histoire riche en rencontres et plutôt que de faire table rase du passé, occupe l'espace laissé vacant.
Il en va de Dust Lane comme de peu avant lui (le Remué de Dominique A, le Isn't Anything de My Bloody Valentine, le Third de Portishead, ce style de baffe dans ta face) : à l'écouter, on n'hésite à aucun moment. Hop ! A la benne les pauvres niaiseries qu'on lui colle à la peau. Non, définitivement non ! Yann Tiersen, ce ne sont pas les valses sous la tonnelle et un invit' gratoss à Montmartreland ; ou plus seulement, lui qui pose là un sixième album d'une force sans commune mesure. Non, il n'est finalement pas aussi porté que ça sur le dépouillement proto-naïf et le bucolisme passéiste, lui qui rend ici une copie foisonnante et tellement novatrice. Et si ce multi-instrumenti
ste
reste partisan des bricolages sonores maison, ce n'est assurément que par souci d'indépendance. Il préfèrera toujours l'isolement d'Ouessant à la rutilante fourmilière d'un studio high-tech, et c'est tant mieux.
Ainsi paré, et ma foi bien entouré - l'ex-Moneypenny, Gaelle Kerrien, les Franciliens de Syd Matters et Matt Elliott - le Breton affiche sur ces huit titres une inspiration renouvelée, en partie surement à la bienveillance du 3°œil du sieur Elliott mais aussi des suites d'une virée à Gaza, une expérience qui semble-t-il a laissée des traces (le sublime morceau Palestine en est une des plus saillantes). A cela s'ajoutant une volonté de densifier le propos instrumental et voilà donc entre nos mains fébriles une œuvre qui dépasse l'entendement et par là même toutes nos espérances.
Tiersen vient tout bonnement de mettre au monde le disque de nos rêves, mariant à l'envie, la grâce et l'intensité. La beauté d'un rock ténébreux et noisy qui s'étire à l'infini offrant un écrin magnifique à des envolées vocales d'un autre monde.
Je ne sais pas si ce disque en refroidira certain, peut-être? Qui sait ? En ce qui me concerne, me voilà chauffé pour l'hiver. Et à fantasmer Yann et sa bande défendant cet album sur scène, dans une tournée, soyons dingues, totalement acoustique, avec des chœurs et des cordes à gogo, je me dis que le brasier n'est pas prêt de s'éteindre.
http://www.yanntiersen.com/ / http://www.myspace.com/yanntierseninprogress
* Young Gods - Everybody Knows (2010) écouté par Philippe
Bientôt 25 ans que les mousquetaires helvètes des Young Gods (Franz Treichler, Alain Monod, Bernard Trontin ) enchantent tantôt nos dance floor de festivals (par exemple Marsatac 2007, ou les Eurocks 2001 - eh oui, Concertandco existait déjà bien avant la puberté de Mark Zuckerberg !), tantôt nos séjours dans les bras de Morphée, mais toujours nos oreilles, grâce à leur rock mi-onirique, mi-industriel à nulle autre pareil. Ces orfèvres sont capables de déchaînements de violences mécaniques, de bruitages extra-terrestres, de longues digressions électroniques tout comme d'envolées poétiques fulgurantes à la guitare sèche… Ils affichent donc une carrière de défricheurs adm
irable
et unanimement respectée, résumée au mieux dans le best-of "XXY", paru pour leurs vingt ans - ultra-recommandé si d'aventure vous entendiez, petit(e) veinard(e), leur nom pour la première fois !
Ce nouvel album ne révolutionne pas leur style, mais il le renouvelle admirablement (l'album précédent, Supernature, ronronnait un peu à notre goût), peut-être bien parce qu'ils ont recruté, suite à une tournée acoustique remarquée, un nouveau guitariste de talent, un certain Vincent Hänni. On l'entend notamment à la manoeuvre sur No Land's Man, formidable rock garage furibard à la batterie très claire mais aux cordes ultra-distordues et aux voix éthérées, en VO et en français, mixés comme à l'accoutumée chez eux : attention mélange explosif, handle with care !
Sous une pochette splendide à laquelle seul un 33 tours peut vraiment rendre justice, se cachent 10 titres suffocants de grâce et pourtant tous différents : d'obédience dark pop à bruitages étranges (l'introductive Blooming et la finale et fascinante Once Again, qui semblent se répondre), balade épileptique (Mr Sunshine), électro virant à l'indus puis à l'onirique (Miles Away), titres mélodiques & atonaux à la fois (Two to tango ou Aux Anges), pop poétique à guitare acoustique (Introducing), ou finalement déchaînement tribal/indus comme ceux du bon vieux temps (Tenter le Grillage, qui devrait rendre chèvre n'importe quel metalleux par sa violence contenue, comme le glapit le chanteur au refrain : "un truc de malade, tenter, tenter le grillage" !).
Sorti in extremis fin 2010 - c'est chouette, il y a en a toujours un, comme ça, pour emmerder les dresseurs de Top 5 - EveryBody Knows est un disque somptueux, parfait pour découvrir ce groupe inimitable tout comme pour continuer à le vénérer : ce n'est pas parce que ces dieux ne sont plus très jeunes que quiconque, Trent Reznor excepté, a jamais réussi à les égaler dans un style dont ils furent incontestablement les prophètes, et dont ils restent assurément les gardiens du Temple.
Heureux les spectateurs qui pourront les voir lors de leur tournée 2011, car le royaume des cieux est à eux.
A Lire également sur Concertandco.com : une Interview des Young Gods réalisée en l'an 6 avant Facebook !
* The National - High Violet (2010 / Beggars Banquet) écouté par Pierre Andrieu
Réussissant l'exploit d'être à la fois subtile, inextricable, accessible, aventureux et insoumis, le nouvel album de The National, High Violet, est un chef d'œuvre de pop rock capiteuse et échevelée consciencieusement lardé de post rock et de touches bruitistes… Si lors des premières écoutes, on reste un peu dubitatif sur ses qualités – de manière assez contradictoire, le disque semble trop proche des précédents travaux du quintette et comporte des morceaux qui paraissent moins immédiats, – le cinquième opus des New Yorkais perchés dans la stratosphère se révèle véritablement après de nombreux passages, ce qui est souvent le cas des œuvres faites pour durer et accompagner longtemps l'auditeur lors de ses pérégrinations personnelles. La découverte pat
iente
et attentive d'High Violet permet donc de se laisser submerger petit à petit par des flots d'émotions brutes, d'idées tourmentées, d'atmosphères à couper au couteau, de mélodies attrape-cœurs et d'arrangements aussi accidentés que classieux (cordes, cuivres, effets de guitares sidérants)… La dream team The National est à la manœuvre – le chant habité et les textes dérangeants de Matt Berninger, les guitares évoluant en spirales aériennes d'Aaron et Bryce Dessner, les rythmes à la fois martiaux et souples de Bryan et Scott Devendorf… – avec sa garde rapprochée Padma Newsome, au divin violon, Peter Katis, au mixage et à la co production, sans oublier Sufjan Stevens, Richard Reed Parry ( Arcade Fire)
et
Justin Vernon ( Bon Iver), en guests de grand luxe… L'addition des talents de tout ce beau monde entraine la création d'une collection de morceaux à la fois épiques, empathiques, sobres et poignants : Terrible Love, très prenant et intense, Anyone's Ghost, un tube à chialer de bonheur, Afraid of Everyone, immense morceau avec Mr Stevens en featuring, Conversation 16, majestueux et propice à donner des frissons sur tous le corps, England, où les cuivres emportent tout sur leur passage, Bloodbuzz Ohio, planant et torturé… High Violet est donc encore une réussite signée The National. Un disque à appréhender pas à pas, un peu comme une découverte amoureuse faite patiemment et délicatement, où l'on apprendrait un peu plus de choses passionnantes sur l'autre à chaque nouveau contact…
www.highviolet.com, www.americanmary.com, www.facebook.com/thenationalofficial, www.clogsmusic.com, www.beggars.com, www.myspace.com/thenational.
* Gorillaz - Plastic Beach (2010) écouté par Philippe
Retour du non-groupe le plus célèbre de la pop, celui du grand mélodiste Damon Albarn, ex-Blur-il-y-a-longtemps, planqué derrière son faux nez, à savoir 4 personnages appartenant à l'univers bédé post-nucléaire de Jamie Hewlett, univers mi-hi tech, mi-deglingos. Bref, du projet Gorillaz, où ont déjà défilé des noms aussi prestigieux que Dan The Automator et Danger Mouse à la production. Avec ici une nuance "recyclage" puisque les personnages habitent désormais, paraît-il, sur une île en déchets plastiques au milieu du Pacifique, où flotte toujours cette ambiance délétère, death-pop si on veut, caractéristique du projet.
Ile où nous accueille nonchalamment Snoop Dogg lui-même, sur un hip-hop d'ambiance bling-bling. Avant de multiplier les sauts de style et les mélanges inattendus : on y fait ensuite intervenir un orchestre libanais, coupé grossièrement par deux jeunes rappeurs 'grime', Kano & Bashy, à la diction cassante comme du Eminem, avant que les deux styles se mélangent étonnamment sur un rythme dancehall (très réussie White Flag). Etonnant ? Oui et non, car comme dirait l'autre, un album de Gorillaz, c'est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber…
Et en l'occurrence, parfois sur des titres vraiment sur-produits, qui font mouche ou pas selon les goûts (pour nous, la graisseuse Glitter Eyes, oui, la très kitsch Empire Ants, non !). Ou sur des trucs anecdotiques comme Some Kind of Nature où vient paresser Lou Reed, Superfast Jellyfish où cachetonnent sans forcer les De la Soul. Ou encore, sur le fameux chocolat à la liqueur qu'on déteste et qu'on cracherait bien tout de suite (On Melancoly Hill, belle chanson potentielle, horriblement orchestrée).
Mais aussi, sur des titres instantanément marquants comme Rhinestone Eyes ou le très 70's Stylo : rien d'étonnant, avec de brillantes tirades de Bobby Womack lui-même, également touchant sur Cloud of Unknowing… Autre réussite, le surprenant hip-hop d'abord atonal de Sweepstakes (avec Mos Def), rejoint ensuite par tout le groupe jazz Hypnotic Brass Ensemble. Bien sûr, on connaissaît déjà sa propension à utiliser des marteaux pour écraser des mouches (on l'a vu sur scène oser faire jouer de l'œuf en plastique à Tony Allen, roi de l'afrobeat, tout de même !)… Par exemple, réutilisant le bon feeling de cet autre projet, The Good, the Bad and the Queen, Droopy Albarn convoque à nouveau Paul Simonon, et même Mick Jones, pour
jouer
du Clash croirait-on ? Non, pour un titre languide et ultrapop appelé Plastic Beach, où il faut tendre l'oreille pour entendre la basse et la voix attendues…
Tout cela alors qu'avec un titre vibrant et simple comme Broken (très Demon Days dans l'esprit), contrairement à ce qu'il a l'air de croire, Damon Albarn tout seul avec une boîte à rythme et un orgue, pas planqué derrière un rappeur west-coast, ni une légende du punk, ni un orchestre kirghize en tenue de fête, ça le fait aussi ! Concluant élégamment sur la tranquille Pirate Jet, l'artificier en chef prouve en tout cas qu'il est toujours capable, par ses mixes impossibles et ses caprices d'enfant gâté, de tambouiller une hip-pop music qui ne ressemble à aucune autre… Et en l'occurrence, s'il peut continuer à sortir de tels albums de Gorillaz, ne serait-ce qu'une fois tous 5 ans, ça tombe bien, nous sommes largement preneurs de cette grande bouffée d'air frais et toxique à la fois !
* Massive Attack - Heligoland (2010 / EMI) écouté par Pierre Andrieu
Sept longues années après la parution de son précédent album, 100th Window, Massive Attack effectue un retour gagnant avec Heligoland, un disque sombre, mystérieux et entêtant, magnifié par des invités triés sur le volet et inspirés… Le collectif de Bristol aujourd’hui réduit à Robert Del Naja alias 3D et Grant Marshall aka Daddy G a choisi de continuer à évoluer, mais sans changer la formule qui lui permet de rencontrer un succès ne se démentant pas. Toujours d’obédience électro trip hop planante (pas de révolution donc… ), les nouveaux morceaux estampillés Massive Attack cherchent néanmoins à explorer des territoires encore plus étranges et ténébreux, faisant la part belle à moult beats insidieux, synthés bizarres, basses bourdonnantes, pianos en apesanteur, cordes stridentes ou cotonneuses et voix tour à tour fantomatiques, angé
liques
ou franchement terrifiantes. L’excellent Tunde Adebimpe de TV On The Radio, la troublante Martina Topley Bird, le fidèle et toujours aussi émoustillant Horace Andy, l’envoûtant Guy Garvey du groupe Elbow, la vaporeuse Hope Sandoval et le touche à tout de génie Damon Albarn interprètent magistralement les longues pièces évanescentes et brumeuses de Massive Attack, parfois en compagnie de Robert Del Naja et Grant Marshall,
toujours impressionnants de classe quant à eux. En quelques très courtes secondes d’écoute passionnée, la magie opère grâce à la Dream Team travaillant de concert sur cet opus ; ce qui permet à l’auditeur de décoller très doucement sur les dernières trouvailles des inventeurs du son trip hop, ici truffé de stries électroniques et d’arrangements psychédéliques ou cinématiques. Les moments de bravoure de cet album étant légion, on ne citera que les très bons Paradise Circus, Splitting The Atom, Girl I Love You et Pray for Rain pour mettre en appétit les futures adeptes de ce très réussi Heligoland…
http://massiveattack.com, www.myspace.com/massiveattack, www.facebook.com/massiveattack.
* The Black Angels - Phosphene Dream (2010 / Ryko - Blue Horizon) écouté par Boby
Pour être psyché dans le XXI éme siècle nul besoin d’inventer des sons bizarroïdes, de rajouter des instruments tout droit sortis de chez le dealer de Satan ou encore d’enregistrer des grognements d’ours polaires en string dans un motel miteux de San Francisco. Il suffit finalement de rester à l’essentiel, de se concentrer sur l’essentiel, d’être l’essence – ciel. De la reverb dans une voix envoutante, des guitares aux assonances saturées, une batterie aux rythmes épileptiques, what else ? Black Angels l’aura bien compris, être psychédélique au XXI éme siècle, c’est simplement rester dans les carcans du XX éme siècle tout en essayant de consommer le moins de drogues possible. Mission Impossible?
Pas sur. Rappelons qu’Axel Maas et ses camarades en sont quand même à leur troisième exercice du genre. Et à chaque fois un succès à la clé, le style de musique agréable à écouter même dans une baignoire remplie de petits casses croutes pour pingouins plus communément nommés glaçons. Victime consentante d’un voyage introspectif au cœur des 60/70’s dont on aura du mal à se lasser, Phosphene Dream est certainement l’œuvre la plus aboutie des séraphins noirs. Une ambiance d’avant apocalypse dénuée de « Bad Vibrations », de gros nuages noirs en fond de tableau certes qui n’entament en rien l’orgie funeste trouvant, sans difficulté, refuge dans nos oreilles. Et ce ne sont pas les quelques moments de latence à l’image du « Yellow Elevator #2» qui viendront calmer les Black Angels dans le tourbillon de leur folie. Brut de décoffrage, c’est frénétiquement que les cadences d’une autre époque, entrainent, pervertissent, déshumanisent, quiconque
s’y
perdrait. Retour à l’essence même du psychédélisme, de « River of Blood» à « True Believers », on s’y méprendrait presque avec les gourous du genre, Jefferson Airplane, Velvet Underground et soyons fous, les Doors ! Pour sur que s’ils n’étaient pas, dans le pire des cas, devenus des légumes, Black Angels aurait été pour eux non pas un second souffle mais l’occasion entre deux lignes de se replonger dans la nostalgie juvénile d’une période aussi débridée que la musique qu’ils produisaient. Mais le tour de force de Black Angels, reste incontestablement la facilité avec laquelle ils nous transportent d’un univers à l’autre comme un simple coup de « Telephone ». Coup de grâce, celui de « The Sniper », embusqué en fin de cet utopique songe, qui finira de nous achever, pardon de nous retirer de cet étrange Phosphène Dream.
Cet album alors ? De l’éther démoniaque consommée et approuvée par Hunter S Thompson, himself ! Bien moins sombre que les précédents mais tout aussi planant. Black Angels est à coup sur la meilleure chose qui pourrait provenir de ce triste état nommé Texas ! Assurément l’endroit où ils doivent vendre le moins d’album sur terre !
www.theblackangels.com, www.myspace.com/theblackangels, www.facebook.com/theblackangels.tx
* Sufjan Stevens - The Age Of Adz (2010) écouté par Philippe
Deuxième (et dernière ? pas si sûr…) partie des oeuvres de Sufjan Stevens pour la seule année 2010, qui sort trois mois à peine après un All Delighted People EP très attachant, qui aurait largement saturé la créativité d'un auteur-compositeur normal. Avec le temps, on s'est un peu habitué à sa productivité presque intimidante, mais il reste assez incroyable que Sufjan Stevens ait tant de ressources en lui ! A vrai dire on commence en transition avec l'EP qui était plutôt "calme", par de la pop soyeuse piano-cordes comme il sait si bien en faire, Futile Devices, transition utile puisque le coeur du réacteur de l'album ferait fuire instantanément les novices : on ne foncera dans le décor qu'au ralenti, selon une progression magnifiquement maîtrisée.
Et c'est au fond les chansons "classiques" qui font figure d'exception sur cet album. I want to be well est le seul titre classique de "sufjan rock" (un genre difficilement descriptible inventé pour Illinois, et dont il reste l'unique artisan). Presque entièrement vocale à une harpe près, mais avec de nombreuses distorsions, Now that i'm older est quant à elle un modèle de délicatesse aérienne comme seule Björk sait habituellement en faire. Mais on sent bien que ce n'est pas le propos de cet album à l'ambition résolument explosive et dissonante : un trip vers l'étrange se cache entre ces chansons à structure "normale", au fil de titres de plus en plus ch'tarbés, disséminés dans l'album.
I walked est encore harmoniquement normale, sauf qu'il y a découvert la boîte à rythme et le synthétiseur, deux armes qui manquaient à sa panoplie et qui vont l'accompagner sur presque tout l'album ensuite : le voilà donc compositeur de trip-hop addictive et joyeuse avec choeurs… un pur blasphème pour n'importe quel fan du son traditionnellement cafardeux de Bristol. Plus punchy, Get Real Get Right muscle ce principe de hip-hop sufjanesque, à la fois tranquille et flamboyant, sûr de sa force en somme et toujours appuyé sur un orchestre entier qui monte en puissance de façon à peu près classique. Avec ses borborygmes en infra-basse, Too Much est déjà plus borderline, et vire franchement au bizarroïde en deuxième moitié, quand des volées de flutes se disputent avec des violons colériques et des synthétiseurs en roue libre (on repense alors à son album concept qui parlait d'une autoroute, la Brooklyn Queens Express.
Commençant comme une symphonie électro-pop avec chorale totalement branque, les 8 minutes de The Age of Adz marquent l'entrée dans le vif du sujet de cet album, qui relève plus de la musique contemporaine que du rock : agaçante, irritante et finalement attachante (impossible de se détacher du refrain en oh-oh-oh, qui vous hante pendant des heures ensuite). Dans le registre hip-hop inédit qu'il s'est inventé ici, Sufjan Stevens repousse toutes ses limites : l'hallucinante Vesuvius vaut son pesant d'or, ne serait-ce que pour l'intervention d'un choeur de flutes andines, qui font de sa deuxième moitié un puissant euphorisant (que certaines oreilles, signalons-le, pourraient trouver totalement horripilant - pas les nôtres !).
Et surtout en fin d'album, se trouve un terrifiant morceau de 25 minutes, Impossible Soul, en plusieurs mouvements inégaux et intrigants : balade rock au départ qui vire à l'électro, puis à l'orchestral contemporain (à nouveau), des bruits étranges, des choeurs dissonants, puis une séquence où le chanteur découvre l'auto-tune et s'en amuse comme un petit fou (le résultat est aussi abominable que pour n'importe qui, bien sûr) qui vire à la pop gospel sous influence The Go! Team (Boy, we can do much more together !) - un auditeur normal devrait instantanément adorer ou détester la séquence, à vous de voir - et enfin une conclusion vocale apaisée au banjo, qui soulage un peu, il faut bien l'avouer. Au final le premier voyage sur le train fou de The Age of Adz pourrait vous paraître un peu déconcertant ou trop long, mais rassurez-vous, à votre dixième écoute en une semaine, vous vous y trouverez très bien.
Car après tout, en rouvrant un tout petit peu le champ de ce terme galvaudé, il semble assez probable que ce disque soit l'album pop de l'année 2010.
(2010)
PS : album produit par l'excellent et déconcertant DM Stith, à découvrir lui aussi.
http://sufjanstevens.bandcamp.com
* 69 - Novo Rock (2010 / 69 records - idwet - cd1d) écouté par Pirlouiiiit
Au moment où je reçois ce disque concrétisant le nouveau projet de Armand et Virginie de Sloy, j'apprends que Corleone (autre projet jouissif regroupant le même Armand et Rico & Stephan de Dionysos) va passer à Marseille. Cool !J'attendrai donc de me remettre du concert et de bien re écouter le disque pour en parler. Après Sabo avec Remi de Drive Blind pour un trio plus calme, les revoici dans un créneau plus électrique. Je pourrais comme beaucoup citer les références de la bio, mais très honnêtement je ne les connais pas assez bien (en dehors de Devo). Non ce qui est sûr et qui sautera tout de suite à l'oreille des auditeurs qui ont connu le trio auteur de Fuse, Plug, Planet of Tubes et Electrelite, c'est que l'ombre de Sloy n'est pas loin. En plus ludique, plus sautillant, ce qui fait qu'ils réussissent le tour de force de ne pas ressembler à un pale copie du groupe de leurs 20 ans. En plus du chant caractéristique de Armand (exagéré, langoureux, chevrotant) qui par moments semble se prendre pour Elvis (sur la Love Excess), celui de Virginie (passé à la moulinette analogique) aux choeurs mais pas que, qui apporte cette touche d'innocence à des textes et thématiques relativement eXplicites . Pas de batteur donc, mais des boites à rythmes faussement cheap au beats irrésistibles. A l'écoute de ce disque frais et entrainant on est très très impatient de voir ce q
ue leur
Novo Rock donne sur scène. Bref Sloy is (still) dead mais entre Zone Libre (avec ou sans Casey), Sabo, Corleone et maintenant ce 69 on va peut être finir par se consoler …
* The Bewitched Hands - Birds & Drums (2010 / Sony Music - Jive Epic) écouté par Pierre Andrieu
Sorte de pétillante chorale tout droit venue de Champagne mais au regard se perdant dans les lointains horizons américains et anglais, les très farfelus et foutraques The Bewitched Hands (le groupe a enlevé "On The Top Of Our Heads" à l'interminable nom qu'il portait depuis ses débuts !) déboule avec un très attendu premier album tenant toutes les nombreuses promesses dévoilées en live… Birds & Drums regorge en effet de mini symphonies tubesques intelligemment inspirées par les œuvres complètes des Beach Boys, des Kinks, de David Bowie, d'Arcade Fire, de Supergrass et de Blur - entre autres, le groupe rémois semblant curieux de tout - ; c'est un véritable festival de feux d'artifices sonores avec voix euphoriques, r
efrains
donnant envie de s'époumoner en chantant à tue tête, mélodies aussi accroche cœur qu'enchanteresses et arrangements légèrement touffus oscillant entre folk, pop ou glam rock. Comme sur scène, où la folle troupe d'illuminés notoires provoque immanquablement des bouffées de joie incontrôlables, l'écoute du premier effort signé par The Bewitched Hands autorise l'auditeur à se sentir heureux comme un pape, léger comme l'air et gai comme un pinson ! Les raisons sont multiples pour expliquer cette réussite inaugurale quasi totale : ces gens-là savent écrire des putains de bonnes chansons, prennent plaisir à le faire collégialement et apprécient plus que tout de toucher à tous les instruments et à tous les styles. Ce qui donne ces atours aussi rafraichissants qu'aboutis ou sans prétention aucune à So Cool, Sea, Happy With You, Birds & Drums, Work, Cold, Staying Around & co. Capable de rebooster à bloc un être humain crevé ou de donner envie de gentiment lézarder à u
n
Terrien drogué au travail, l'extra terrestre opus Birds & Drums est chaudement recommandé pour illuminer une journée a priori vouée à sentir la « loose » tenace à plein nez.
www.myspace.com/handsbewitched, www.facebook.com/thebewitchedhands, http://twitter.com/BewitchedHands.
* Johnny Cash - American VI : Ain't No Grave (2010) écouté par Philippe
Les amoureux de Johnny Cash, c'est-à-dire la quasi-totalité des gens qui ont du goût, sont décidément de pauvres petites choses maltraitées par la vie. Tous les 3 ou 4 ans, alors que l'Homme en Noir a disparu depuis 2003, on leur ressort une petite collection de ces titres magnifiques qu'il a enregistrés au soir de sa vie, en studio avec le formidable producteur Rick Rubin. Initialement, il y en avait 4, d'enregistrements officiels de ces American Recordings, 4 disques de reprises d'autres gens et de lui-même, souvent meilleures que les originales, et enregistrées entre 1994 et 2003.
Quelques 40 chansons d'une stupéfiante beauté, sépulcrale et chairdepoulesque, chantés d'une voix de plus en plus chevrotante par le géant, à la fin terrassé par la maladie, paralytique et presque aveugle (à l'opposé du bambin souriant ici, voir l'image laissée dans le clip sublime de Hurt), finalement veuf de sa bien-aimée June Carter, posant encore son coeur, ses tripes et le reste sur la table, désireux d'enregistrer jusqu'à son dernier souffle.
Puis il y en a eu 5, et maintenant, 6. A chaque fois, en nous jurant que ce sont les dernières qu'il a enregistrées - à chaque fois le fan, sidéré de cette mini-résurrection, écoute religieusement, renifle, chiale, se remet pratiquement à croire en Dieu, fait son deuil et se dit qu'il doit passer à autre chose. Pire encore, le fan éploré et inconsolable du Plus Grand Chanteur Américain De Tous Les Temps, se réécrit l'épitaphe à chaque fois, sur Concertandco comme ailleurs (la dernière donc, pour American V : A Hundred Highways qui comportait son lot de chansons bouleversantes). Et à l'annonce du nouveau cru, l'endeuillé continuel en veut à mort à ses cruels dealers d'émotion, tout en les remerciant intérieurement de prolonger ainsi l'aventure, presque au même rythme que si Johnny Cash vivait encore…
Voici donc American Recordings VI : Ain't No Grave. Bien sûr, le pic fut atteint sans doute entre les enregistrements III et IV et on est sur une pente descendante, les reprises étant moins prestigieuses que par le passé. Mais peu importe, on retrouve l'émotion intacte, sur des orchestrations à la fois feutrées et chatoyantes, les plus belles imaginables, à écouter encore une fois Johnny Cash égrener ses sujets favoris de sa voix sub-claquante, tour à tour tragique ou légère.
Ainsi, la combattante Ain't no Grave évoque sa propre résurrection (clin d'oeil pour le moins pertinent ici !) ; Redemption Day est un nouveau monument chrétien à en tomber à genoux (et notre préférée) ; For the Good Times a un double sens poignant, s'adressant à un amour que l'on quitte pour le réconforter (l'auditeur peut aussi le prendre pour lui à quelques rimes près) tout comme Can't help but Wonder where I'm bound (il se demande où il va, et nous invite à ne pas le suivre) ; I Corinthians 1555 est comme son nom l'indique un épître récité d'une voix pleine d'allégresse (qui aurait bien pu loger sur son mythique My Mother's Hymn Book) ; Satisfied Mind est l'archétype de la chanson bluesy (immense titre déjà présent sur la BO de Kill Bill vol.2, et encore avant reprise par Jeff Buckley) ; I don't Hurt anymore en petite balade légère et gentiment misogyne ; la très ancienne Cool Water comme ultime
complainte de cowboy, un style que Cash affectionnait ; Last Night I had a Dream en parabole pacifique naïve comme seul un vieux bigot comme lui pouvait en chanter sans avoir l'air ridicule ; et enfin Aloha Oe, hymne composée par la dernière reine de Hawaï à l'histoire tragique, Lydia Lili'uokalani.
32 minutes de résurrection à peine et 10 chansons pratiquement toutes indispensables interprétées par Johnny Cash : un mini-miracle à découvrir le coeur serré et les yeux parfois embrumés, puis à écouter en boucle, déjà certain(e) que sans doute, pas un album de vivant ne nous bouleversera davantage en 2010…
* Marvin - Hangover The Top (2010 / 4AD - Beggars) écouté par Vilay
Quand un groupe nous a bluffé avec un premier album qu'on a écouté en boucle, on attend le deuxième opus avec autant d'impatience que d'inquiétude. Les nouveaux morceaux prennent souvent un tournant trop commercial ou au contraire leur écoute déçoit l'auditeur qui s'est perdu en entendant des plans qui se veulent trop cérébraux. Avec Marvin, il n'en est rien. Les trois compères reviennent avec une formule qui marche plutôt bien : une guitare électrique, des claviers oscillant vers des ambiances étranges et une batterie aux accents stoner qui donne une couleur pêchue aux compos math-rock avec un groove évoluant jusqu'à plus soif ! La petite nouveauté sur ce dix titres, c'est la présence du chant. Certains s'offusqueront d'une utilisation trop intensive du vocoder sur Hangover the top. Il faut plus tôt y voir un moyen de communiquer une énergie permettant à Marvin de
se
démarquer des autres groupes de noïse. En effet, la basse est ici remplacée par des claviers qui boostent les morceaux et donnent du relief aux plans d'une six cordes survoltée. Le petit bémol du cd, c'est sans doute la reprise de Here come the warm jet de Brian Eno. On regrette que le trio ne se soit pas plus réapproprié cet excellent titre, surtout quand on sait que Marvin est capable de redonner une seconde vie à certains morceaux comme ce fut le cas avec Immigrant Song de Led Zeppelin. Cependant, l'album reste très convaincant et on ne manquera pas de louer le travail de Miguel Constantino qui apparaît en guest sur « AU 12 » mais qui a surtout réalisé un enregistrement et un mastering de qualité.
* Chloé Mons - Par La Rivière (2010 / 2010 - Osez Joséphine Musique) écouté par Zeu Western Manooch
En mélomane averti, vous aurez noté que par sa capacité à affoler les sens, exception faite de toute allusion à son physique de déesse, le chant de Chloé Mons pourrait être l'équivalent vocal des feulements de guitares d'un Robert Johnson ou d'un Johnny Thunders en rut.
Plus qu'un compliment de fan contrit, ce constat ne fait que résumer l'ambiance générale de ce disque, Par La Rivière, où elle s'en donne à corps joie dans des ébats, tantôt sensuel et câlin, tantôt volcanique et décharné, où la country, le blues et le punk finissent cul nu et en âge. Et nous, pas loin du compte aussi !!
Totalement écrit et composé par Miss Mons, excepté une reprise du Got The Blues de Mississipî John Hurt, Par La Rivière est un disque alien, lo-fi et hanté. Envoûté par la voix chavirante de Madame Bashung (RIP bro'!), ou bousculé par ses cris de possédée, on assiste béat à la concrétisation de nos fantasmes les plus fous. Parce que franchement, au niveau fantasme, ces quatorze titres crépusculaires ont des allures de boîte de Pandore : torrents soniques, transe chamanique, étreintes salaces et violentes, caresses expérimentales et douceur impressionniste pour autant de ballades originales et renversantes. Jusqu'aux larmes incontrôlables sur cet hommage final à son bonhomme, Poreuse…Magique et bouleversant !
Voilà donc ce qu'on peut appeler un disque à part, rempli de ces rêves sonores qu'on écoutent avec les tripes, le palpitant qui tachycarde en prime.
Oui, voilà un disque libre ! Cette liberté qui, telle une rivière en crue, irrigue le cœur et l'âme d'une sacrée bonne femme. Une drôle de sirène, une de celles qui nage sans peur dans les eaux troubles du Styx et d'ailleurs. Une plantureuse amazone - oui je sais on avait dit pas le physique, mais bon sang quelle bombe ! - qui fait de ses désirs les jalons d'une vie ouverte aux quatre vents, à l'image de cette étoile tatouée en rouge sur son bras. Une vie passée à courir dans les interstices du quotidien, entre chien loup, ivre d'émotions, vraie et entière…
Chloé Mons, votre langue, cette lame, m'a chamboulé, M'dame…Complètement chamboulé !
http://www.myspace.com/chloemons
* Deerhunter - Halcyon Digest (2010 / 4AD - Beggars) écouté par Pierre Andrieu
Moins sonique et et bruitiste mais toujours aussi passionnant et défricheur, le groupe américain Deerhunter poursuit son chemin vers la gloire en empruntant des contre allées psyché pop réellement fascinantes… L'album Halcyon Digest est de prime abord un peu difficile d'accès, mais il ne faut guère plus de trois écoutes pour se laisser aspirer par la spirale de pop songs légèrement dissonantes, souvent avant gardistes et néanmoins bougrement addictives qui figurent sur celui-ci. Évoquant un John Lennon 2010 (les voix de Bradford Cox et Lockett Pundt font penser au Beatle) fricotant ouvertement avec Animal Collective, Grizzly Bear, Atlas Sound – l'autre projet de du leader de Deerhunter – et Sonic Youth, le groupe d'Atlanta participe à l'érection d'une cathédrale de sons « avant pop » dans laquelle l'auditeur a l'intense plaisir d'avoir la tête qui tourne, les sens mis en éveil et la psyché agitée par de multiples étincelles… En appuyant sur le champignon rythmique (Memory Boy, Desire Lines, Fountain Stairs, Coronado) ou en baissant la garde avec des morceaux folk pop rock lancinants (Sailing, Don't Cry, Helicopter), voire en tentant la transe africaine (He Would Have Laughed, en hommage à Jimmy Lee Lindsey Jr. Aka Jay Reatard), Deerhunter pousse ses morceaux vers des territoires accueillants pour ceux qui ont soif de nouveauté. La qualité des parties vocales et des arrangements (chœurs élégiaques, guitares ambitieuses et finement ciselées, basse/batterie imparables et même sax décalé !) couronne le tout, donnant envie de revenir souvent revisiter les nouvelles plages sonores de Deerhunter…
www.myspace.com/deerhunter, http://halcyondigest.com, http://deerhuntertheband.blogspot.com/, www.facebook.com/pages/Deerhunter, www.4ad.com, www.youtube.com (la vidéo du titre Helicopter).
* Bill Deraime - Brailleur De Fond (2010 / Dixiefrog - ezic - Harmonia Mundi) écouté par Pirlouiiiit
Moins de 2 ans après Bouge Encore, Bill Deraime revient dans les bacs avec ce double disque avec cette fois pas moins de 26 morceaux. Comme une suite au précédent il s'agit d'une sorte de « best of myself » dans lequel il nous propose de vieux titres (parmi la grosse centaine écrits depuis plus de 30 ans) réinterprétés au cours de ces 10 dernières années. Plus que de donner une nouvelle chance à des morceaux parfois « enterrés vivants » (suite à ses déboires de maison de disque par exemple), il nous propose une véritable relecture de ces titres toujours d'actualité (si ce n'est encore plus pour certains !). Maintenant qu'il a vécu ses morceaux (et parfois redécouverts) ils sonnent encore plus vrais, encore plus authentiques ! Et ce n'est pas innocent si ce "Brailleur de Fo
nd"
commence par Chanteur Maudit écrit il y a 30 ans à propos de l'époque où il chantait dans le métro ! Du blues tout d'abord mais comme toujours teinté de reggae, gospel, rock … 26 titres qui véhiculent (plus ou moins explicitement) les valeurs fondamentales qu'a toujours défendu ce grand bonhomme : fraternité, partage, espoir, .. bref l'Amour sous toutes ses formes d'expression. En bonus, 2 reprises (en anglais, seul avec sa douze cordes) du révérend Gary Davies et sur le deuxième disque une (trop) courte interview (mais instructive) et un bout de live dont l'intégrale est disponible ici. Le tout dans un superbe digipack avec un livret très fourni (40 pages) truffé de notes personnels et d'anecdotes … dans lequel il explique notamment ce qui
l'a
poussé à reprendre ces morceaux. Bon maintenant on n'espère plus qu'une chose c'est que les programmateurs, tourneurs, etc … nous l'amèneront à nouveau près de chez nous pour une nouvelle communion dans la joie et la bonne humeur !
myspace.com/billderaime
* Me As The Devil (M.A.D.) - M6asth6d6vil (2010) écouté par Philippe
Quelques années après la fin du regretté combo metal Skull, retour de son frontman Marc, du batteur Nic-U et d'une nouvelle formation autour du projet personnel de l'hirsute chanteur, sobrement intitulé M.A.D. - sous-titre, Me as the Devil. La pochette du digipack déplié, toujours signée Linus/7e oeil, attire d'abord l'attention par son design à la fois sobre et énigmatique - curieuse prédominance du blanc, quoique les clins d'oeil satanistes y cotoient bien une imagerie d'apocalypse, qu'elle soit religieuse ou climatique… Mais cette ambiguïté visuelle s'avère tout à fait pertinente, puisque la musique des 5 artificiers, quoique sombre et musclée, et très malaisée à classer dans une case rassurante, comme c'est pourtan
t
généralement le cas pour les musiques dites violentes.
D'abord parce que tout au long de l'album, la puissance de feu metal est remarquablement dosée. Le premier morceau, Bitch, démarre avec un son clair à la Faith no More, continué avec la voix aqueuse de Manson (enfin, celle de quand il était méchant), et se finit avec la furia technoïde de Punish Yourself… Evil Eyes, déjà bien connue des fans, est à l'inverse une impeccable démonstration de retenue, allant du plus violent au plus mélodique (inversion assez remarquable pour être notée, on ne la trouve guère que chez Trent Reznor !). Tandis que des titres comme Spider Face ou The Razor's Light donneront leur dose de headbang aux aficionados de nu-metal contondant, tout en les perturbant régulièrement par des ponts électroniques étranges, et par un côté presque groovy se nichant dans des orchestrations pourtant irriguées de plomb liquide… Et que l'instrumentale The Great Escape Plan, à l'inverse, évoque par sa len
teur
une imagerie de fin du monde à la fois sinistre et fascinante - on repense à son écoute au monde mis en image dans le film La Route, dont elle aurait constitué une bande-son idéale…
Classement difficile aussi car à côté des aspects rythmiques constamment variés, il y a ensuite et tout au long de l'album, une inspiration mélodique assez remarquable : sur la très cinématographique Mr Renfield, on peut pratiquement entendre l'influence de David Bowie en version métallisée, avec une ligne mélodique claire sur fond de guitares et batteries heavy metal. Tandis que l'admirable People pose une voix death metal pure, et des riffs pouvant rappeler la puissance pyrotechnique de Rammstein, sur un air pourtant mélancolique et introspectif… De même les harmoniques d'Alice in Chains ou de Tool ne sont jamais très loin (Deadly Hopes, First Time) quoique ces influences soient toujours intimement mêlées à celle du groupe primitif, Skull. L'album se termine idéalement sur une longue ode à l'apocalypse, près de 12 minutes alternant les styles rencontrés au cours du trip assez hypnotique que constitue l'écoute compl
ète de
ce premier disque déjà très abouti. On y entend toutefois l'envie, la rage, l'inspiration et donc les ferments d'un prochain opus, qu'on espère ne pas devoir attendre aussi longtemps que celui-ci, tout comme l'envie d'en découdre au plus vite sur scène !
D'une ambiance et de paroles clairement d'influence gothiques, M.A.D. parvient au final à ne jamais tomber dans le répétitif ni le sinistre, et à inventer son propre son en mixant les influences du heavy metal old school et des sonorités electro fréquemment surprenantes (Staring at the moon), le son nu-metal le plus pète-sec (batterie et power-chords rugueuses) et un brin d'emo sans ostentation gênante (choeurs et piano utilisés à bon escient), le tout accompagné d'une voix polymorphe et densifiée, et sonorisé avec une production maniaquement chiadée. Gageons que Me As the Devil devrait donc trouver assez vite son public et une distribution adéquate, puisqu'il survole d'assez haut la compétition nationale voire internationale, avec cet album magistral, en plus d'ouvrir de passionnants horizons à l'indispensable renouveau du metal pour le 21ième siècle…
Release Party : 16/01/2010/20h/Grillen !
www.myspace.com/measthedevil
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